BALZAC
jours la plus éloignée de leur coup d'essai. » Réflexion assez juste, surtout si on l'applique aux écrivains du second ordre et de mo^re génie ; ce ne sont pas d'ordinaire ceux W qui progressent le plus, quoiqu'ils aient le plus à progresser. Us n'ont qu'une faible dose d'originalité à produire, et elle est vite épuisée.
179. La vogue qui s'était attachée aux écrits de Balzac s'amoindrit après sa mort : toutefois son influence persista. Elle est sensible jusque chez des écrivains qui lui sont infiniment supérieurs, comme Bossuet. On a pu dire que toute la France du xvn« siècle avait « fait sa rhétorique » à cette école, une rhétorique solide, mais sentant un peu le collège, quoiqu'elle se flattât surtout de n'êti^ pas pédante' ; Balzac, dans ses EntretienSy se moque même
1. Balzac atrectait de mettre les gens du monde fort au-dçssus des écrivains de profession. l\ disait à Boisrobert (lettre du 25 février 1624) : « Si j étais né riche de dix mille écus de rente, j'en eusse donné la moitié à un secrétaire, afin de ne faire pas les lettres que vous avez admirées. » l\ prenait en pitié les gens du monde qui se faisaient auteurs : a Est-il possible qu'un homme qui n'a pas appris l'art d'écrire et à qui il n'a point été fait de commandement de par le Roi et sur peine de la vie, de faire des livres, veuille quitter son rang d'honnête homme qu'il tient dans le monde, pour aller prendi^e celui d'impertinent et de ridicule parmi les docteurs et les écoliei's. » (Lettré à Chapelain: 23 novembae 1637.) Molière a traduit ce passage dans le Misanthrope:
Quel besoin si pressant avez-vous de rimer,
Et qui, diantre ! vous pousse à vous faire imprimer
Si l'on peut pardonner l'essor d'un mauvais livre,
Ce n'est qu'aux malheureux qui composent pour vivre.
Cro)ez-moi, résistez à vos tentations,
Dérobez au public ces occupations.
Et n'allez point quitter, de quoi que l'on vous somme,
Le nom que dans la cour vous avez d'honnête homme,
Pour prendre de la main d'un avide imprimeur
Celui de ridicule et misérable auteur.
(Vers 364-374.) Hors qu'un commandement exprès du Roi ne vienne De trouver bons les vers dont on se met en peine, etc.
(Vers 769-77».)
de Malherbe qu'il appelle un peu trop crûment « vieux pédagogue de cour ». Lui-même était un pédagogue, dans le très bon sens du mot. Ce qu'il y a d un peu solennel et apprêté dans le français, parlé magistralement, lui vient de Balzac. Ce qu'on a nommé la prose oratoire est uae créalion de Balzac. Est-ce par hasard que Balzac fut le fondateur du prÛLd^pquence décerné par l'Académie française? Tallemant des Beaux, témoin attentif, mais malveillant, de son siècle, a raconté ainsi l'origine de cette institution : « Balzac donna, un an au plus devant que de mourir, des preuves authentiques de sa vanité. 11 écrivit à Conrart qu'il avait deux mille livres à Paris, et qu'il voulait en constituer une rente de deux cents francs, et instituer une espèce de jeux floraux * de deux ans en deux ans ; pour cela il donnerait dix thèmes sur lesquels on haranguerait. » Le prix fut décerné pour la première fois en 1671; Mlle de Scudéry l'obtint en développant cette pensée : De la louange et de la gloire ; qu'elles appar^ tiennent en propriété à Dieu, Quelle qu'ait été la pensée de Balzac en fondant ce prix, il est piquant qu'il ait inventé le premier de récompenser publiquement un genre d'éloquence dont il avait donné les premiers modèles.
Voiture et l'hôtel de Rambouillet.
t80. Voiture*, contemporain de Balzac, s'est rendu célèbre lui aussi par ses lettres, écrites dans un style et dans un esprit fort différents. Balzac recherche la gravité, prétend à la profondeur. Voiture veut n'être que léger, spirituel, sémillant. 11 est le type le plus achevé des ecfiirains qui ont tout sacriflé à la vogue et au succès du
1. Nom d'un concours littéraire, annuellement ouvert à Toulouse, fondé, dit-on, en 1323.
2. Vincent Voiture, né à Amiens (1598), mort en 1648. Ses Œuvres (lettres, poésies fugitives, etc.] ne furent réunies qu'après sa mort.