CHAPITRE XXX
VOLTAIRB.
La jeunesse de Voltaire. — Voltaire à Cirey. — Voltaire à Berlin. — Voltaire aux Délices et à Feruey. — Son retour à Paris; sa mort. — L'homme. — Voltaire historien. — La correspondance de Voltaire. — Les écrits en vers. — L'écrivain. — Conclusion.
Voltaire est, parmi les écrivains du xvm" siècle, celui qui a tenu la plus grande place dans Thistoire de son temps. 11 doit son influence à l'universalité de son esprit et aussi à sa longévité. Il faut partager cette vie en plusieurs périodes, qui marquent autant de progrès dans la carrière de l'écrivain. Pendant sa jeunesse (1694-1735), il est surtout un bel esprit s'occupant de théâtre et de poésie légère. Pendant son séjour à Cirey (1735 1749), il se tourne vers des sujets plus sérieux et se met aux sciences. Le séjour auprès du roi de Prusse (1750-1753) donne la consécration à sa célébrité. Aux Délices et à Ferney (1753-1778), Voltaire, tout- puissant, exerce sur l'opinion une véritable royauté.
La jeunesse de Voltaire. — François- Marie Arouet est né à Paris le 21 novembre 1694. Son père, dont il était le cinquième enfant, était notaire au Ghâtelet : il fut le notaire des Saint-Simon, des Sully, de& Gaumartin. Le petit Arouet se fit de bonne heure remarquer par la vivacité de son esprit et la pétulance de son caractère En octobre 1704, il entre chez les jésuites de Clermont (collège Louis-le-Grand). Il y eut i)our recteurs les pères Picard et Letellier, pour professeurs les pères Porôe, Toulié. Lejay, Tournemine, Caileron. pour condisciples Gideville, qui deviendra son corres-
pondant, d'Argenson son protecteur, d'Arg-ental so factotum.
A seize ans, Arouet sort du coUèg-e. Son parrain Cher teauneuf, abbé de cour, l'inifoduit dans la société libertine' du Temple, présidée par le g-rand prieur de Vendôme : il s'y lia avec La Pare, Ghaulieu, M. de Sully, Son père ne l'y laissa pas long-temps et, au bout d'un an, l'envoya en exil chez un parent de Gaen, puis en Hollande. Rappelé après ses aventures avec une certaine Olympe Dunoyer, il fut mis chez M* Alain, procureur du Ghâtelet. C'est là qu'il connut Thieriot, son autre factotum, prêt à toutes les besognes louches ; c'est là encore qu'il développa son haut sens des affaires, son goût de la fortune. Arouet commence à écrire : il publie le Bourbier (le Parnasse), satire contre Lamotte, et VAnti-Giton, contre le fils du marquis de Dangeau. M. Arouet, furieux, songe à envoyer le jeune écrivain en Amérique. M. de Caumartin obtint que l'exil fût changé en une réclusion dans son propre château de Saint-Ange. C'était, au dire de Saint-Simon, un homme « qui savait tout » : il n'est pas douteux que Voltaire n'ait tiré grand parti de sa conversation et des compagnies qu'il rencontra chez lui.
Louis XIV meurt en 1715. Arouet fut un des premiers à faire courir des épigrammes sur le Régent. Exilé de nouveau et envoyé à Sully-sur-Loire, il passe le temps dans les fêtes auprès du duc de Sully. Sur le conseil de ses amis, il adresse une épître flatteuse au Régent, obtient son pardon et revient à Paris en 1717. Mais bientôt circulent deux pièces satiriques qu'on lui attribue : l'une, les J'ai vu, n'était pas de lui; l'autre, le Puero régnante, en était. Il est mis à la Bastille en 1717, puis exilé à Châtenay. La représentation d'Œdipe en 1719 fut un grand événement. La pièce fut jouée quarantecinq fois, et Arouet, qui désormais prend le pseudonyme do Voltaire, ariiva aussitôt à la notoriété. Artémire, en 1720, n'eut pas le môme succès.
V-^l taire perdit son père en 1722: il eut désormais assez pour pouvoir travaillera ses heures et sans compter
434 tE XVTTT» SIÈCLE.
atec les exigerices de la vie: il ne cessa d'ailleurs d'augmenlci son héritage, en prenant des parts danâ lés Idléries, èh s occupiitit deâ foUi-riitufes des ïtrmées, en prêtant aiix grands àeig'nbars. Dèsbblte bpbcjue, Voltaire a certaines velléités politiques : il essayé de circôiivertii' Dubois. En àtteridartt, Il fit aVefc M"« dé Rilpélmonde tiri vbyagb à Briixelleâ; bû ilreiicôntrâ J.-B. Rousseau : lés deux écrivains se sé[iarèrentciirtemis irréconciliables. Ail retour, il rtchévë la Heûriadc et fait rbpioaentbt' S^n rîamné bl T'IiidiÈcr'd.
C'est en 1T25 cjtib se {ilabfe la famedsë affairé aVec le chevalier de kohah. B:i\tbHiié à la sUite d'iltis qhbrellb, Voltaire, en g-uisb de r^flaratidn, Tilt niis fi la Bastille le 17 avlMl 1720. 11 en Sbrtit Ib 2 rfiai, à cdndilioh cjull serait bohduit eii Ang-lélerre. tl ^ réçiit le theilleur accueil: hôte de lord Bolingbi'bke, de lord Petërborbugh et dil riche nég-ociant Falkeher; rtrni dés écrivains \éi plus rbtriarquables: Glhrkb, SUift, Pbiic, Gay, Gbiifîhevë, Johnéori. C'est à Londi-éè tjUe parut M ffpnH^ide, dédiée à la Reine d'Ah^lblérl^e. lYBls 6dilioriè éh ful-ent hapi^ mehl enlevées.
Ce séjour en Angleteric est d'iinc importance capitale dans riiistoire du développement des idées de Vbliaire La littérature àii^laisé s'étîiit, ad tetîlp*^ dès Stuarls, bornée îi rimilalioH du frtlilbais; ft partir de 1088; e sous rinfluencedb Lobke, Il yticHarigbhibrttdé dii-ectibn C'est en Aiiglctëi're tju'il l"aut hller bherbHet- rbHgihb dd mouveiiient philosophique franc&is ali xvln" feiècle c'est dé Ifi que Monteéqiildll à iappbKë fe:i pbliliqllé Condillac iôn sensudliâme; Voltdit-e seh idêcé philosb phiques, auSèi bieri tjlJë séi pl-ojdts d'innovàtibn !tti' théâtre.
De retour à Paris, eH mars bii dvHl ItSÔ, Voltaire hûL jouer son firjifhA (1730), îtchève Vfffshir^ de Cfilirtéi Xtn (1731), donne Ériphylc^iZa)rem 1732 '.eri i731,lih eu-] vrage critlqhe rtiditié 'Vers et moitié ptôse, h Thripfè du Goût; en 1734, Adélaïde du r>hes^i{n. Geitfc mêlnè année, la publication des Lettre^ htigfâises souleva lio oiug-e. Voltaire oj^posàit lés dbtix pébpIeS, èà^Hllaf
Descartes à Newton, les tourbillons à l'attraction, attaquait, par derrière le clergé anglican le clergé français,' Le gouvernement songea à s'assurer de la personnp de Voltaire; mais celui-ci, averti à temps, s'était échappé: 1 trouv 0 un asile en Lorraine au - château de Girey, chez M"' du Châtelet.
Voltaire à Cirey. - Emilie, de Breteui^ a^vait t^omé dans le marquis du G|iàtelet up mari complaisant, qui toléra ses relations avec Richelieu d'abord, puis avec Voltaire. Mais, en dépit des légèretés dé sa conduite, M""" du Châtelet est une femme d'esprit sérieuit ; son influence sur Voltaire sera profitable : celui-ci n'était encore qu'un bel esprit; \l va prendre auprès de son amie le goût de travaux plus' sérieux. On s'amusait à Cirey : oh y travaillait plus encore : la marquise ellemême passait une partie dé ses nuits â lire et à écrire : les sciences surtout l'intéressaient. C'es£ avec elle que Voltaire écrivit un Mémoire sur le feu, qui fut adressé à l'Académie des sciences et ne fut d'ailleurs pas couronné; c'est dans le même courant d'idées qu'il composa son Essai sur la philos phiè de Newton.
v^ers la même époque commencent les relations de Voltaire avec le prince royal de Prusse. La première lettre de Frédéric à Voltaire est du 8" août 1736. Le prince aimait les choses de l'esprit, admirait Voltaire et aurait voulu l'attiier près de lui ; mais M"* du Châtelet s'opposait au départ'. Un anibassadeiir vînt apporter' dès présents à Cirey et empoi^ta, eh échange" «ce qu'il" y avait d'ébauché de l'histoire de Louis XIV » (1737). En juin 1740, Frédéric devint roi de Prusse par la mort de son père Frédéric-Guillaume. II annonça son avènement h Voltaire, le priant de ne lui écrire « qu'en homme », de ne voir en lui qu'un « citoyen zélé, u h philosophe un peu sceptique, mais un ami véritablement fidèle ». Voltaire se rend alors à la Haye pour surveiller un ouvrage du roi, l'Anti-Mac1navei:\\'\\i pour )a première fois Frédéric au château de Moyland, â deux lieues d'e Glèves. Entre temps, Voltaire, par l'entremise de M?" du Châtelet. rentrait en grâce auprès du gouvcirnbUierl
de Louis XV. Afin de se rendre utile, et dans son désir de jouer un rôle officiel, il offre au cardinal Fleury de s'employer à g-aj^ner à la France le roi de Prusse, dont la politique semblait encore hésitante. Il partit en effet au moins de novembre, alla à Berlin: il était de retour à Bruxelles, puis à Girey au commencement de 1740.
Toute sa diplomatie, percée à jour dès le premier moment, n'avait abouti qu'à faire de lui le jouet de Frédéric. En 1743, nouveau voyag-e, sans plus de résultat.
Voltaire venait d'échouer à l'Académie, où il avait sol- | licite le fauteuil du cardinal Fleury : il fut élu, le 25 avril 1740, en remplacement du président Bouhier. L'année J suivante, il accompag-ne M"' du Chàtelet dans un voyage ■ qu'elle fait à Lunéville, et reçoit un accueil enthousiaste à la petite cour lettrée de Stanislas, père de la reine. M"*" du Ghâtelet mourut le 10 décembre 1749. Les dix années que Voltaire avait passées auprès d'elle sont une des époques les plus fécondes de sa carrière. Il avait fuit représenter Alsire, l'Enfant prodigue (173G), Mahomet (1742), J/e>07>e (1743), Sémiramis (1748), commencé le Siècle de Louis XIV, et écrit ses premiers et ses meilleurs romans: Bahnuc, Zadig, Micromérias.
Voltaire à Berlin. — Voltaire avait été profondément affecté par la mort de M"" du Chàtelet : il se savait d'ailleurs mal en cour, en dépit de son titre de gentilhomme ordinaire et d'historiographe du roi. Ces raisons le déterminèrent à répondre aux offres de Frédéric. Le voyage était décidé au commencement de juin 1750 : Voltaire partit de Compiègne, passa par la Flandre, vit les champs de bataille de Fontenoy, Rocou.\, Lawfeld, et ^-ntra à Potsdam le 10 juillet 1750. Les premiers jours vont être tout au ravissement et à l'enthousiasme pour le « Salomon du Nord».« Cent cinquante mille soldats victorieux, point de procureurs, opéra, comédie, philosophie, poésie, un héros philosophe et jioète, grandeur et grâces, gre^ nadierset muses, trompettes et violons, repas de Platon, société et liberté. Qui le croirait? tout cela est vrai. »
Frédéric avait réuni autour de lui un groupe de heauT esprits et de savants : Maupertuis, La BaumeMe, le map
rfuis d'Argens, La Mettrie, auteur d'un traité sur i' Homme-machine, défi jeté au spiritualisme et qui effraya jusqu'à d'Holbach et Diderot, l'Italien Algarotti, l'Irlandais Tyrconne/ Tels sont les convives de ces soupers où, sous la présidence de Frédéric, on traitait d'histoire, de morale et de philosophie, mais de philosophie sceptique etde morale cynique. Les soupers, la comédie, la révision des ouvragées du roi occupent tout le temps de Voltaire. « Je donne une heure par jour au roi de Prusse pour arrondir un peu ses ouvrages de prose et de vers : je suis son grammairien, et point son chambellan. » Nous n'attendrons pas longtemps pour voir percer le désenchantement.
Il faut dire que Voltaire fit en sorte de mécontenter le roi. Il se mêla avec le juif Hirsch de spéculations qui se terminèrent devant les tribunaux. Cette affaire, que Frédéric qualifiait « d'affaire d'un fripon qui veut tromper un filou », eut un triste retentissement. Peu de temps après, Voltaire, jalçux de Maupertuis, président de l'Académie de Berlin, l'attaquait violemment dans la diatribe du Docteur Akakia, qui fut brûlée par la main du bourreau. Ce fut l'occasion de la rupture. Les rapports entre le roi et l'écrivain étaient devenus très difficiles. « On presse l'orange, disait Frédéric, et on jette l'écorce. » — « Je suis occupé, disait Voltaire, à laver le linge sale du roi. » Les deux amis n'avaient pas tardé à se comprendre, à se juger et à se rendre mépris pour mépris. Voltaire quitta Berlin le 26 mars 1753. A Francfort, il eut une aventure burlesque : il fut arrêté et retenu prisonnier par l'officier Freytag, qui l'accusait d'avoir dérobé « Tœuvre de poëshie du ro son maître. »
Voltaire avait peu écrit pendant son séjour en Prusse. Le Siècle de Louis XIV paraît en 1751 à Berlin ; meiis il était ébauché depuis longtemps. C'est un temps de stérilité relative. De plus, à cette cour grossière où fleurissent lesfucétics decorps degarde, Voltaire laisse gâter soi! goût et fait de tristes progrès dans le cynisme. D suffit, pour s'en convaincre, de comparer le ton do Candide à celui de Zadig. Néarnnoins, ce séjour n'avait pas
é(^ inutile à Voltajre : sa pensée avait pu s'afferpQJr dans la société d'un nojïirne qui avait fait de grandes ctioses. Surtout, sa situation s'était élevée : un simple fiomriie de lettres avait vécu dans l'intiniité d'un prince illustre. C'est après le retour ^e Prusse que la réputation de Voltaire, jusque-là fort contestée, va devenir une royauté.
Voltaire au?. Délices et à, Fernev. — Voltaife songe désormais à se préparer une retraite où iï puisse être à l'abri de toutes les attaques. C'est dans celte intention qu'il acquiert en février 1756, aux emirons de penève, le domaine de Saint-Jean, qii^il appellera les Délices. Mais l'accord ne dura pas avec le consistoire dé Genève. Une première fois, l'acteur Lekain é*ant vequ çlonner des représentations aux péjices, Voltaire dut promettre dp ne pas recommencer a introduire sur le territoire de la F).épublique des nouveautés si contraires ^ la religion et aux bonnes moeurs.
Survient une épouvantable catasliophe : un tremblement de terre détruit Lisbonne (1755). « Voilà un terrible argument con Ire l'op|,i}pisme 1 » s'écrie Voltaire, et il compose son Poème sur le désastre de Xhbomye. Le cjergé genevois s'émut et demanda à Rousseau d'entreprendre une réfutatiop. Rousseau, qui avait eu jusque-là de bons rapports avec Voltaire, hésita d'abord, nuis se mit à l'œuvre et écrivit un plaidoyer en faveur de la Providence. C'esi le point de départ iies querelles' des deux écrivains. Voltaire différa sa réponse : cette réponse devait être le roman de Candide. CaC?,^ alors qiie Voltaire, désespérant de pouvoir revenir déOnitivcmcnt à Paris, et voulant d'aiileui's éviter la surveillance de la tyrannique Genève, acquiert le d^omaine de Perney dans le pays dé l}ex et le comté de Tournay! Dans sa nouvelle seigneurie, l^oltaire, dont l'activité va en s'augmenlant, mènera dp font des occupations multiples : celles du suzerain qui prend au sérieux son rôle vis-à-vis de ses vassaux, qui manufacturier qui bâtit des usines et en tire de considérables revenus, du maître de maison assailli par des visiteurs, du polémiste ardent à se jctor dan?^ ^a mêlée
encbrd le IcrHfîs d'êthe hiâiôHéhj versificatGut*, auteur comlt}ilG.
Gerlkihbs afl'alrëS abxquellëè Vbltairè se trouva mêlé eurent alors un énorme retentissement : — L'affaire Calas. Un jeuhehbtilttleaii hotn de Galas Ë'étàit donné la niort : les pai'ferits, prbtestdilts, furëHt accUséède l'avoir éthanglé parce cjU'il s'ëislit l'ait ëathblique, et le JDèrë; Jëaii GalaS} fut roué le 10 mars 176^. Grâce àu± efforts de Vbltaire, la hiértibire de Calaé fut réhabilitée. — L'affaire Sirven. Les SirVéti étaient uilë famille protestante cbmpoëée dé cltiq ttiëriibrës, le père; la riiêt-e; et trois filles. L'une de ces illlëâ, qui gétdit cbtlvërtie au catiiolicisme, ayant été thbUVée fnorté, bli crUt à un cbmjjlbt protestant, et les SIrvëri, aëcUâéâ de rtieUHre, dUrërtt prendre M fuite. Voltairb prit en tntiin leub cdusë: — L'affaire La Barre. Un bhubifii de bois aydnt été inutile ë Abbeville datis là riiiit dit 8 au 9 àbût 1765; trois jeurtëâ gens, les sieur^ de Là Barre, d'Étallondë et Mbistiel fUrënt arrêtés, I^d Bari^ë ëxécdtlî. Vbllaire; d'abbrd effrayé; parce qu'on avait trbu vê de ses livres dàtis la bibliothèque de La Bat-t-ë, s'ë^l|ilbie^à plus tard fibUr la rëvision du procès d'Étal- Ibhde. Il S'bcbUpë enbbré de le. réHabilitatiori de Montbailly accusé d'avbir tué samère(177G) et de Lally- Tbliëhdai.
PëndaHt ce temps. Voltaire écrivait VHistoîre dé lÛ Ru^Wé hbuÈ Pitrré le Gràtid, le DictlMriaire philoÉophique, les tomfne'àîairH de Vôrn'eille, dont le produit était dëslitié à hssurbb une dot S la nièbe du grand pbêtb? eiinn, uhe foUlb de pani|ihlcls et de satires où il traitait sàhs pitié ses advërsail-es, La Bëëliiiiellëj l'abbé Tbublet; Fréron.
Sôh i*etbur â Paris; sa lîibH. — Voltaire qtlitta Ferhëy au borriitiencement dé févHer 1778; il trbliva à Paris un acbueil enthousiaste: c'est Franklin qui lui demande éà béhédiction pour soh petit-fils; ceSt le péufilë i% pressant daUs lëâ riiës Sut^ feon paSsag-e ; c'est l'ovaiidn dtiSd niâtes â la sijtièmë ^ep^ésehtation d'/r^n^. ^c buâle dii ijcùlb est couronné Silr la scène. >< Vbb.^ ♦oliiëi dbiic, s'écHë Voltaire, mo i^iré bioiiHr â fgrcé iio
g-îoire I » Ces émotions devaient être fatales à la santé très compromise de l'octogénaire. Voltaire mourut le 30 mai 1778. On a fait courir sur sa mort des bruits contradictoires.
L'homme. — Voltaire est un des hommes dont on a le plus parlé sans le connaître, et dont on a le plus dénaturé la physionomie, dans des intérêts de parti.
On en a fait un ennemi du trône et des grands, un partisan du peuple. Il faut dire justement le contraire: Voltaire est une nature essentiellement aristocratique. Bien qu'il soit d'origine modeste, il tient à établir au moins qu'il n'est pas un « fripon de la lie du peuple », ou, comme tel évêque de ses ennemis, « un maçon, petit-fils de maçon ». C'est dans les salons qu'il se trouve à l'aise, au milieu des plaisirs raffinés, chez les Caumartin, chez les Sully, chez les actrices à la mode ou chez les grandes favorites. 11 a poussé la flatterie au delà de toutes limites ; il encense le Régent et Dubois, fait des madrigaux pour M"" de Prie, M""' de Chàteauroux, M"' de Pompadour, M"" du Barry. On le trouve à toutes les cours, à celle de Louis XV, à la cour de Stanislas, à la cour de Frédéric. Inversement, voici comment il parle du peuple, ou, comme il dit, « de la canaille » : « Ce pauvre peuple qui n'est que le sol peuple... Il me paraît essentiel qu'il y ait des gueux ignorants... Quand la populace se mêle de raisonner, tout est perdu... On ne saurait souffrir l'absurde insolence de ceux qui vous disent: Je veux que vous pensiez comme votre tailleur et votre blanchisseuse... A l'égard de la canaille, je ne m'en mêle pas, elle sera toujours canaille. »
On en a fait un apôtre de la tolérance. Or voici avec quelle désinvolture il parle d'une des victimes de l'intolérance, de Vanini: « Je suis fâché qu'on ait cuit ce pauTre Napolitain. » Voici comment ce défenseur des Calas s'exprime à la veille de l'alTaire : « Le monde est bien fou, mes chers anges ; pour le parlement de Toulouse il juge ; il vient de condamner un ministre de cneê amis à être pendu, trois genlilshommos à être décapités
VOLTAIRE. 44 i
et cinq ou six bourgeois aux galères, le tout pour avoir chanté des chanson? de David. Ce parlement de Toulouse n'aime pas les mauvais vers. » C'est seulement quand il se sent porté par l'opinion de toute l'Europe que Voltaire intervient. De même, avant de s'occuper de l'afîaire du chevalier de La Barre, il attend d'avoir connaissance du « Mémoire à consulter pour le sieur Moisnel et autres accusés », rédigé par les avocats du barreau de Paris. Voltaire est moins un apôtre de la tolérance qu'un adversaire de la religion.
On aurait trop à faire, de mettre en relief tous les traits de caractère qu'on a tant de regret de rencontrer chez un aussi grand homme . Envieux, Voltaire a traité avec la dernière âpreté non seulement ses ennemis, mais ses rivaux, ne craignant pas de recourir contre eux à la calomnie, Dépourvu de tout scrupule, il acquiert une fortune considérable par des moyens peu honnêtes, mêlé d'abord aux affaires des frères Paris, puis spéculant sur les vivres, les fournitures militaires, les grains. Il a manqué du respect de soi au point d'avoir passé sa vie à renier ses propres ouvrages; du sentiment de la patrie, au point de féliciter Frédéric de nous avoir battus à Rosbach ; du sentiment des convenances, au point de ne voir en Jeanne d'Arc que le sujet d'une -polissonnerie en plusieurs chants. Ce sont des faiblesses sur lesquelles on a hâte de passer, pour ne s'attacher qu'à l'esprit de Voltaire, qui est très grand.
Voltaire historien'. — Dans l'œuvre considérable de Voltaire, les livres d'histoire sont au premier rang. Le Charles XII, le Siècle de Louis XIV, VEssai sur les mœurs nous montreront sous ses divers aspects le génie de Voltaire historien.
C'est lors de son séjour en Angleterre que Voltaire conçut la première idée de Charles XII. Diverses raisons durent l'y déterminer : sa liaison avec le baron de Gorz,
1. Hittoire de Charles Xfl (1731) ; Le Stéde de Louis XIV (1751)! Annoirf dt l'Empire {nS3); Essai sur les mœurs et l'esprit des nations (1756); Histoire de la Russie sous IHerre le Grand (1736-1763); Histoire du Parlement de PanS (1759); Préêis du siècle de Louis XV in67)
442 LE XY'Il' SIÈCLE,
ministre du roi de Suède, qui ne put manqu^ ^p JH^ fournir des détail^ piquants; le désir de plaire au rp^ qui venait d'épouser I\larie Leczinska ; enfin, Tétrang^t^ nnème du sujet vers lequel Voltaire sp trQWVf^ poussé par son instinct ^^ramatique. On a dit que çettp l^istftjfe était intéressante compie un roman, et ce n'çgt pas pn faire un miqpe élpg-e, car l'hi^tpire, avant Voltaire, était trop so^ivep^ cet[e sèche ^numération ^ps faits dqnt Pépplori présente ja critique d^p^ sfx Lettre à l' Académie. Mais Voltaire ne sacrifie jarpais l'çxactitud^ à l'intérêt du récit : ses jpforpiatjons sont d'une sûreté que les Qtyectiqns ont seulepient se^yi ^ f^jr^ ressortir. Puis Yojtairp apporte dans l'histpiré des préoccupations nouvelles: en pe sens, los détails qu'ij donnq sur Ips pays et sur les n^œurs sont importants. Ce n'est plus dans un milieu abstrait que les choses se passent : c'est an milieu des inflqences réelles que les homp^e^ pnt subies, et qpiqnt déterminé Ips événements.
Xt'Uistoire du siècfeciç, Lçiui^ AVTest pn Çp genre Ip phef-d'pRVivre t^q ypltaire. Spp at^mirfitipp ppur |{i sqpiété et la littérature du gran^ sjèclp le pprtait k entreprendre cp récit ; )ps fréquentajipns de sa ipunesse çiyep îps Vepiilôpie, les Caumartin, le^^ Yillars 1 avaipnt d'aj|lenrs n^js à même cje recuei|l|r }îe première rp^in bjpp des renseig-qements.
Yclt^nr^ Jndiqnp spn pj^n à l^ i\n de rip^rpducjion -
On décrira... les grand» événement» politique» et militaires.. Lp gouvernement intL-rieur. .. sera traité à p.^I•t. ^.a vjp privée ^ç J>puis il IV, ies particularip-? de s^ cpi^f ^t t^p sop n-yne licncjront pne grai^de place. D'autres articles seront i>qur les arts, pour les M sciences', pour les progrés de l'esprit humain dans ce siè'cie. Enfin ■' en parlera de l'Église...
Cqt^^ copipqsitiqp n'^st pa§ irréprPnll?l||e. Aq Ijqu de nous montrer comment toutes les parties dans un État ont des rapports, comment le^ éléments les plus divers poncourent en môme temps ii la fortune pubiiqqe,, Voltaire traite isolément des finances, de la guerre, de la
religion. An iieii de nous préseuter ii© vaste tâblèël: d'ensernble, il ne nous donne qu'une série de labléaux partiels.
Néanmoins, l'œuvre à, un incontestable caractère de grandeur. Le style y est plus ferme el plus viril que dans le Charles XÏL Les questions de politique générale y sont. pour la première fois abordées par Voltaire; sa philpsophî^ de l'histoirq cdrnmence a se dessiriëh.
C'est dans VÈssai sur lès mœurs que ces idées voril trouver leur complète expression. Ce livre estûriè Histoire universelle de l'I^urope depuis Chai-lemag-ne et Malîomet jusqu'à Louis XlV. Voltaire r^eprend lés clioses just(3ment au pomt où Bossuet les avait laissées: il véiit continuer j'œuvre de cplul-ci en Id corrigeant. Au dessein providentiel que Bossuët découvrait dans lés i^évoiutions, Voltaire substitue lidèe toiite hiiînâine dii brogrès. L'esprit de toléranpe se dégage de toute rœuvré: il semble qii'elle ait été écrite pour énseigiier aux hommes le prix de la vie Humàlrië. Par iiiixlheiir, l'esprit tr*^s net de, Voltaire manque de profondeur. Aussi esl-il incapable de comprendre céHaines grarides idées: cellêk de civilisation^ de religion, de patrie. De là les érrëiirs de voltaire : il rie vpit dans lés Croisades qu'une fièvre excitée par la papauté, dans là kéferixie qù'iirie qiierélië ae moines, darls toute religion, qiie i'eritrèpî'ise clë quelques coquins suivis par des irribéciles. ÎDe là encore, sur des points de détail, certaines étroitëssès dé jiig-Hment.^ M^is Vouaire â âeriie au cbîirârit de sori EsÉai une foiile d'ioéés dôlit beaiicoijp ont passé dàris le doniaiiië |)ublic, et d'd,utrcs devraient y passer : il cfirao térise les hominës et les faits avec urie gi^andc sbri^lë dé
main.
La Correspondance de ybltâiré. — Et |ioditant, de tbiis lés écrits en prose dé Voltaire, celtii 6û l'on revient le plus volohtiers ëi ou l'ori s'àttaridlè davantage, c'est encore sa (^rrè^)b?ï(!àn(e. Koiis ri'avbhs |)as inoiris de douze mille lellres 'de t^ollaire àdr-eëséés â sëpl céiits correspondants : et combien a-t-on perdu de ces lettres improvisées au milieu des innombrables obcbpatious rjo
444 LE XVIir SIÈCLE.
cette vie fiévreuse I On saisit ici sur le vif l'activité ds Voltaire, celte curiosité toujours en éveil, cette pensée sans nesse en mouvement, la fantaisie de cette plume qui ne se lasse pas d'avoir de l'esprit. C'est toute l'histoire de la vie de Voltaire, en même temps que l'histoire de son époque, qui nous est racontée au jour le jour. Don du récit, ironie mordante, fine raillerie, ce sont les qualités qui frappent d'abord ; variété des sujets, mobilité des aspects sous lesquels se présentent à nous l'homme et l'écrivain, ce sont ensuite celles qui retiennent.
Certes, Voltaire ne laisse pas courir sa plume comme fait M"' de Sévigné : il est certains écarts qu'il surveille; il songe à l'opinion et au public. Ces lettres contiennent nombre d'assertions que Voltaire y a placées à dessein et afin de dérouter le lecteur. Mais c'est un défaut qu'on ne découvre qu'en faisant elTort pour s'arracher au charme de la forme, qu'en se plaçant au point de vue de l'érudit, et non plus du lecteur qui se laisse aller simplement au plaisir d'une conversation inépuisable.
Les écrits en vers. — Nous avons parlé ailleurs des tragédies de Voltaire '. Sa tentative de donner à la France une épopée fut malheureuse.
Malgré le succès très vif qui l'accueillit, la Henriade est une œuvre médiocre et qui mérite le discrédit où elle est tombée. A peine y aurait-il quelque intérêt à en exhumer des descriptions habilement tracées, et des vers ingénieux.
C'est que l'œuvre ne venait pas en son temps : toutes les formes littéraires ne sont pas appropriées à toutes les époques, et le xviii" siècle, époque de critique et de doute, était le milieu le plus réfractaire à la production d'une poésie qui suppose, chez les lecteurs comme chea les écrivains, non pas la naïveté peut-être, mais en tout cas m la foi profonde dans une grande idée. El si nous avons vu"' que certains genres était désormais épuisés, il y avait des siècles déjà que le genre épique était épuisé en France.
Voltaire n'a réussi ni dans la tragédie ni dans ie
|. Voy. chap. XXVIII. p. 40»
poème épique : c'est qu'en réalité il n'a pas une nature de poète. Il a seulement manié avec beaucoup de dextérité le vers de l'épître et du conte.
t L'écrivain. — C'est par ses œuvres en prose que Voltaire mérite une place au premier rang- parmi nos grands écrivains. Ici, il n'y a plus aucune réserve à faire.
Personne n'a mieux écrit en français que Voltaire, et, à ce point de vue, il se rapproche de Bossuet : il est comme celui-ci dans la pure tradition française. Sa phrase est courte, rapide sans être essoufflée. L'expression es( toujours précise. Mais le trait qui domine, c'est la sim. plicité. Voltaire écrit en se servant de la langue de tous, et sans qu'on distingue aucun procédé spécial, dans uq style dont on n'a jamais égalé le naturel et l'aisance.
Conclusion. — On a dit de Voltaire qu'il n'a été que « le second dans tous les genres », et encore qu'il est « le premier des esprits médiocres». Sous une forme paradoxale, ces jugements contiennent une part de vérité. Sur aucun point Voltaire n'a été, dans toute la force du terme, un novateur. Pour qu'il s'engageât dans une voie, il fallait qu'on la lui eût d'abord frayée. Mais Voltaire B'empare des idées d'autrui au point de les faire siennes : c'est lui qui leur donne la précision grâce à laquelle elles feront leur chemin. Esprit universel dans un temps où la pensée s'étendait en tous les sens et s'appliquait à toutes sortes d'objets nouveaux, Voltaire a été le plus habile et le plus puissant des vulgarisateurs.
RÉSUMÉ
21G. Voltaire est le plus grand nom du xvîii* siècle. François-Marie Arouet, né à Paris le 21 novembre 1694^ débuta dans les lettres par le succès d' « Œdipe » (1719). Forcé de se réfugier en Angleterre, il ^ séjourna trois ans (1726-1728). Il en rapporta la plupart de ses* idées sur la philosophie, la politique, et sur certaines réformes littéraires
217. Ali d^iit de sa carrière, il est surtout un Bel esprit : sous rinfluence de M""' du Châlelet, i! se tourne vers les sciences.
218. Eh 1750, il ^épol1d ^hi iHstahcës ioiîvèrit répê< téès ciii t-oi de PKisàb ^rëdëf-ic H el va S^ëtâblif âuprèâî de lui a Berlin et K Polsaam. Le séjour no tarae pas à lui être insupportable et il revient s'établir sur les confins de la Suisse et de là France, ailx Délices et â Ferney. C'ëël là l\Ul\ pké^e èes del-Hièrëfe èltîHëeS, ëxèrçîiht ^iit ropinioH ëh ÈUrofie llilë vèi-itélljlë i'oyatiti. Dé rëlblif èî t*aris, il y esl accueilli avec enthousiasmé. Il meurt lé 30 mai 1778.
219. Esprit universel^ Voltaihe a abordé tous les gèftres. Il ë. donné daiis le « CHdflès ^lî » le rhodèlë de rHisloîré Ha^^&tivë, dans le « Siècle àe tôtliâ ±1^ » 1^ modèie de Thistoire politique, dans 1' « Ésidai sur lés mœurs » le modèle de Thistolre philosophique. Sa Gorrespondaiiëë esl le recueil le plus phécielix pour la coniiaissfthce du Xvilr felèblë.
220. Médiocre dans la Irâ^édie ëi dairiâ fg fîbéifië épique, il excelle dans la poésie légère.
221. Il faut faire des réserves sur le caractère de Voltaire : il n'y en a pas à faire sur son style. Par la vivacité, et surtout par le naturel, Voltaire est un de nos plus grands écrivains en prose.
LECTUrtES RECOSlMANbÉES
fj'î^nbirfestfet'i'es, Volfhiiî; t^î là société âU tviil» Hècîe. — Bèrtgesco, BiblioQraphie (les œuvres lie Voltaire. — Faguet, Le lEviii* siècle. — Crouslé, La vie et les œuvres de Voltaire. — L. Lfevrfiiill, Auteurs français (i''luaèscritif)ues et analyses).""— Làrisflli. VAtf.-irc (les gl'dilds écH vains frahÇais).
TÈitE A CONSULTÉn
YoUaire : Œuvres (Éd. Beuchot ; éd. Avenel ; éd. Moian