CHAPITRE XXXI
MDEROT. — L'ENCYCLOPÉDIE.
Diderot; ^a vie •, son caractère. — Ses éçritç. — L'éçmalD. U Encyclopédie. — tes Epcyclopédjstes.
L'œuvre de VEncijclopédie est au centre même du niouveraent des esprits au xviii^ siècle et tient une grande place dans l'histoire des idées : elle en tient une moins grande dans l'histoire de la litlérature. Ceux qui y ont collaboré assidûment n'étaient pour la plupart que de médipcres écrivains. C'est Diderot qui a conçu, dirigé, mené à bien cette vaste entreprise.
Diderot. Sa vie; son caractère, — Denis Diderot est né à Langres en octobre 1713 : il était fils d^un coutelier. 11 commença ses études au collège des jésuites de sa ville natale, puis vint les achever à Paris. 11 avait été destiné d'abord à l'état ecclésiastique, mis ensuite chez un procureur : finalement, il ne demanda de ressources qu'à des occupations littéraires, donnant des leçons, quand il en trouvait, exécutant des travaux pour des libraires, traductions, essais, romans. Sa vie' fut d'ailleurs toujours précaire, souvent misérable. Elle offre peu d'événements : la meilleure part en est reniplie par les soins donnés à la publication de V Encyclopédie. Dftns les derniers temps, l'écrivain allait être obligé de vendre a bibliothèque. Catherine ♦ la lui acheta, en lui en laisant la jouissance. Diderot ne put entrer à l'Académie : est mort à Paris le 30 juillet 1784.
La physionomie de Diderot est très difficile h fixer, son jinncipal caractère étant d'être infiniment changeente,
t< Ca^i^r(i)« II, impératriço d« |HuBsie.
C'est Diderot qui écrit à propos d'un portrait qu'avait fait de lui Michel Vanloo :
« Mes enfants, je vous préviens que ce n'est pas moi; j'avais en un jour cent physionomies diverses. Selon la chose dont jVîlais affecté, j'étais serein, triste, rôveur, tendre, violent, passionné, enthousiaste; j'avais un grand front, des yeux très vifs, d'assez grands traits, la tête tout à fait du caractère d'un ancien orateur, une bonhomie qui touchait de bien pr<\s ;i la bt>tise, ii la ruslicilé des anciens temps. J'ai un masijue «jui trompe l'artiste; soit qu'il y ait trop de choses fondues ensenïble, soit que les impressions de mon âme se succèdent rapidement et se teignent toutes sur mon visage, l'œil du peintre ne me retrouvant pas le même d'un instant à l'autre, sa tâche devient beaucoup plus dillicilo «ju'il ne la croyait »
Il en est de même de sa physionomie morale, dont le trait essentiel est la mobilité. Très préoccupé de faire rentrer la morale dans la littérature, Diderot ne s'est pas soucié de la mettre dans sa vie. Il porte dans son œuvre ses nabitudes de débraillé et de décousu ; les pages obscènes y alternent avec des hymnes à la vertu. Il est sans consistance dans ses idées, au point que, par un choix habilement fait, on peut composer de Diderot autant d'images différentes et même contradictoires. C'est que Id nature de Diderot est faite, au fond, d'une absence complète de tout principe, du vide de toute croyance ; à la surface, d'une rare facilité à recevoir toutes les impressions : aussi sa sensibilité de rhéteur s'émeut-elle indifféremment à propos de tous les sujets, répandant sur chacun d'eux les flots d'une éloquence déclamatoire.
Ses écrits. — Diderot a laissé une multitude d'écrits et pas un livre ; il répandait sa verve, sans compter, en des feuilles qu'il ne s'occupa jamais de réunir, improvisant sur la question du jour, s'enflammant pour des idées qu'il ne se donnait le temps ni d'approfondir ni de coordonner : aussi est-ce peut-être un médiocre service qu'on iui a rendu en réunissant dans vingt volumes &Œuvres complètes ces pages sur la philosophie, l'ait, la littérature.
Le premier écrit philosophique de Diderot : Essai lur le mérite de la vertu (1745), est une exposition de, la
DIDEROT. L'ENCYCLOPÉDIE. Uô
doctrine théiste qui semble être la sienne à cette époque. 11 s'en sépare dans les Pensées philosophiques (i'746), conçues sous Tinfluence de Bayle. A partir de ]a Lettre sur les aveugles à l'usage de ceux qui voient (1749), il prend décidément parti pour l'athéisme. K sème d'ailleurs au cours de ces essais beaucoup d'idées neuves, et on a pu y retrouver jusqu'aux premières indications de la moderne doctrine du transformisme {Éléments de physiologie).
En littérature, il a prêché le retour à la vérité et esquissé la théorie du drame, qu'il a essayé d'appliquer dans des pièces d'ailleurs insipides*. 11 a exposé ses idées sur les beaux-arts, en rendant compte des Salom de 1764 et 1767. C'est une des bonnes parties de son œuvre, et d'où procède le mouvement qui s'est fait depuis dans la critique d'art. Néanmoins, en s'occupant surtout du sujet dans les œuvres d'art, et en les jugeant par leurs qualités littéraires plutôt que par leurs qualités plastiques, Diderot a contribué à répandre l'usage d'une fausse méthode.
Pour bien connaître Diderot, cest sa correspondance avec M"" Voland (1759-1774) qu'il faut étudier. Diderot y parle à cœur ouvert de la société, du temps où il a vécu, de ses relations, et nous fait, sans y penser, sa propre histoire. Enfin, pour rendre pleine justice à son talent d'écrivain, il faut l'aller chercher dans certains dialogues étincelanls [Entretien d'un philosophe avecla maréchale ***; Paradoxe sur le comédien) et surtout dans son roman le Neveu de Rameau, où il fait parler avec autant de verve que d'effronterie un triste héros qui ressemble fort à l'auteur lui-même.
L'écrivain. — Les qualités que Diderot apporte dans son style sont moins d'un écrivain que d'un causeur. « Je ne compose point, dit-il, je ne sui? poini auteur; je lis ou je converse, j'interroge ou je réponds. » Sa conversation était pleine de chaleur, d'esprit, de saillies imprévues : elle ne s'est pas toujours refroidie