en ATEAIIBBIAND
îl
Le grand initiateur de ia iiitérature au xix« siècle, dont procèdent à peu près tous les écrivains est Château briand.
Sa vie ; l'homme. — François-René de Château briand est né à Saint-Malo, le 4 septembre 17G8. Le dispositions de la race, les émotions d'une jeunesse passée au milieu de la rude nature de !a Bretagne, enfin l'influence attristée d'une sœur, ce sont autant de traits qui concourent à composer l'âme de l'écrivain. A vingt ans, après avoir fait des études très irrégulières et incom' plètes, il vint h Paris, entra en relations avec les écri vains du temps et commença à s'essayer dans les lettres En 1701, il fait en Amérique un voyage qui profiter
CMATEAOBHiAND. 470
beaucoup à son imag-ination, A la nouvelle de la fuite de Louis XVI, il revient en Europe, prend du service dans les rangs des émigrés, est blessé lors de l'expédition de Thionville. lî pfsse en Angleterre, où il va publier en 1897 son Essai sur les révolutions^ livre curieux parce qu'il se rapporte à un temps où Chateaubriand n'était pas encore en possession des idées auxquelles son nom restera attaché : la double foi chrétienne et royaliste. C'est après la mort de sa mère et de sa sœur qu'il revint aux sentiments rehgieux. De retour en France en 1800, il publia l'année suivante Atala, épisode détaché du Génie du Christianisme, qui parut en 1802; René, en 1805; les Martyrs, en 1809, Vltinérairede Paris à Jérusalem, en 1811. Jusqu'alors, les rapports de Chateaubriand avec Napoléon avaient été tout au moins pacifiques: le discours composé par Chateaubriand pour sa réception à l'Académie française, et qui contenait des critiques à l'adresse du gouvernement impérial, fut le sig-nal d'une rupture. A partir de l'époque de la Restauration, la vie de Chateaubriand appartient à Thistoire politique et psirlementaire. Après 1830, resté fidèle à la monarchie lég-itime, il est tenu à l'écart et compose dans la retraite ses Aie moires d'outretombe. Il est mort le 4 juillet 1848.
Le trait dominant du caractère de Chateaubriand est la tristesse, une tristesse incurable qui fait qu'en dépit de toutes les satisfactions d une vie heureuse, Chateaubriand résume son existence en ces mots: « J'ai baillé ma vie. » Les raisons de cette tristesse sont d'abord dans une sensibilité très vive, dans les besoins d'un tempérament très violent et capricieux, mais encore et surtout dans un orgueil insatiable, à qui ne suffirent pas les adulations qui lui furent prodiguées, et dans un égoïsme que tout contribua à entretenir. Ce sont justement les traits que Chateaubriand a réunis pour composer la figure ie son héros : René.
« René ». -- ^^e roman de Itené est moins la peinture d'un caractère que l'étude d'une disposition de l'esprit; )a mélancolie. Cette mélancolie apoursig-ue distincti.
d'ôtre sans cause. René désespère de la vie avant de lui avoir rien demandé et d'en avoir éprouvé aucune déception : c'est un lutteur vaijicu avant la lutte.
Combien vous aure ; pitiô de moil dit-il. Que mes éternelles in. quiétudes vous paraîtront misérables t Vous qui avez épuisé tous les chagrins de la vi ;, que penserez-vous d'un jeune homme sans force et sans vertu qu trouve en lui-même son tourme nt et ne peut guère se plaindre qu' des maux quil se fait à lui-même?
Ce n'est pas des accidents extérieurs de la vie qu'est venue cette mélan 3olie, elle s'élève du fond de Tàme.
On m'accujc d'avoir des goûts inconstants, de ne pouvoir jouir longtemps de la même cbiinère, dV-tre la proie d'une imagination qui se hâte d'arriver au fond de ses olaisirs, comme si elle était accablée de leur durée ; ou m'accuse de passer toujours le but que je puis atteindre : hélas 1 je cherche un bien inconnu dont l'instinct me poursuit. Est-ce ma faute si je trouve partout des bornes, si ce qui est fini n'a pour moi aucune valeur?
René a eu une enfance sans jeunesse, il a voyag-é et n'a rien appris, il s'est mêlé à la société et n'en a emporté que le dégoût ; falig-ué de lui-même, il a songé à se tuer. Seule une grande douleur, par la révolution qu'elle produit en lui, contribue à le sauver, sans espoir pourtant de le guérir.
Le Tî^'ne est d'abord l'histoire d'un homme, de Chateaubriand lui-même : mais c'est en même temps l'histoire d'une époque; et l'écrivain n'a fait que traduire avec le privilège du génie des sentiments qui étaient alors dans toutes les âmes. Ces aspirations inassouvies, ces tristesses sans cause, ce malaise des esprits, voilà ce dont souffrait toute la société vers 1800, au lendemain d'événements qui avaient bouleversé l'ordre des choses établies et remis tout en question. C'est ce qu'on appelle : le mal du siècle. Ce mal existeài étranger. Gœlhe l'avaitdéjàanaiysédansson ITer/Aer; lord Byron dans toute son œuvre, îXHîis surtout dans le Child-Harold, exprime des angoisses îmalogues. En France, Chateaubriand avait eu des prédécesseurs: Jean-Jacques Rousseau àdiX\s\&s lié reritti d'un pro'iieneur solitaire ;Sénsincouri, dans ses Rêveries. II i^j
CHATEAUBRIAND. 4ôi
feit école. A sa suite, la mélancolie devint une mode et une altitude dans la société aussi bien que dans les lettres. h" Adolphe de Benjamin Constant, modèle d'une pénétronte analyse est le meilleur de ces romans sans nombre sentis de l'imitation de René.
Le « Génie du christianisme ». — Cest dans le Génie du christianisme qu'il faut aller chercher les théories littéraires par lesquelles Chateaubriand est devenu chef d'école. Dans la préface écrite pour l'édition de 1828, l'auteur rappelle les conditions dans lesquelles parut cet ouvrage qui devait avoir une si grande influence :
Ce fut, pour ainsi dire, au milieu des débris de nos temples que je publiai le Génie du christianisme, pour rappeler dans ces temples ies pompes du culte et les serviteurs des autels. On avait alors, après ies événements de la Révolution, un besoin de foi, une avidité de consolations religieuses qui venaient de la privation même de ces consolations depuis de longues années.
Chateaubriand va montrer l'excellence qu christianisme, en le considérant non seulement dans ses dogmes et sa morale, mais dans son influence sur les lettres et les arts. 11 va montrer que le christianisme « favorise Je génie, épure le goût, développe les passions vertueuses, donne de la vigueur à la pensée, ofl"re des formes nobles à l'écrivain et des moules parfaits à l'artiste. »
L'ouvrage contient quatre parties. C'est dans la seconde et la troisième qu'est exposée la poétique du christianisme. Chateaubriand va comparer les ressources qu'offrent à l'écrivain les religions chrétienne et païenne, et il montre que «l'écrivain moderne dispose de plus de ressources pour l'analyse morale et trouve dans l'âme façonnée par le christianisme toute sorte de sentiments nouveaux. Il le prouve en étudiant les caractères de J'époux, de l'épouse, du père, de la mère, du fils, de la fille du prêtre, du guerrier v3hez les anciens et les modernes. La chevalerie, née du christianisme, le merveilleux chrétien, pourraient servir de thème aux développements du poème épique. Examinant ensuite les rapports du christianisme et des beaux arts» Château-
482 LE XIX* SliîCLR.
briand sait le premier parl<;r avec admiration de l'art g-othique et des monuments du moyen-àg-e.
Ou aura beau bâtir des temples grecs, bien élégants, bien éclaiicn* pour rassembler le bon peuijle de saint Louis... ; il regrettera tou jours ces Notre-Dame de Reims et de Paris, ces basiliques mous sues, toutes remplies des géncratioiis des décédés, et des âmes de ses pères.
Chateaubriand s'occupe ensuite de l'histoire et de l'éloquence. 11 termine en mettant en relief le côté poétique des cérémonies du culte.
Quelle était la valeur de cet ouvrage? On s'est souvent raillé du christianisme de Chateaubiiand; on lui a reproché d'être superficiel, de s'en tenir aux détails extérieurs et pittoresques, de n'aller pas jusqu'à l'ùme, et peut-être, en elFet, est-ce un sentiment médiocrement religieux qui inspire à i'^rivain un système où le christianisme ne devient qu une machine poétique. Mais le livre de Chateaubriand était moins important par la poétique qu'il indiquait, que par celle qu'il proscrivait. C'est un véritable manifeste, où l'auteur proclamait la nécessité de rompre avec les anciennes traditions et d'inaug-urcr pour l'art une vo e nouvelle. C'est par là que le Génie du Chrisfianistne est une date considérable dans l'histoire des lettres modernes.
« Les Martyrs ». — Chateaubriand a essayé d'appliquer lui-môme ses idées et de composer un poème h l'appui de sa poétique. De là les Martyrs, poème épique en prose. En effet, ce que l'écrivain va s'elforcer do faire ressortir, c'est la supériorité du merveilleux chrétien sur la mythologie païenne : afin d'y arriver, il choisit, pour son poème, le temps des persécutions, le iv= siècle des Gaules, où vont se trouver tout naturellement opposés les deux cultes rivaux. Par malheur, ce n'était là qu'un artifice, et d où résulte une méprise générale •. c'est le paganisme <l'Homère que Chateaubriand décrit, et ce paganisme a bien peu de rapports avec celui qu'eurent à combattre les premiers chrétiens. C'est le christianisme pos'ôrieur au concile d*^ Trente qu'il met en regard, ol ce
M'' DE BTAËL. 4»?
christianisme n'est pas non plus celui des chrétiens de la primitive Église. Ce qui est plus grave, c'est que, pou* mettre en ocène le christianisme, Chateaubriand se sert de fictions empruntées aux poètes païens et fait agir les anges comme les dieux, et Dieu comme Jupiter. I^e poème vaut par l'étude de certains caractères : Eudore, Gymodocée, Velléda ; par les épisodes et pai les peintures historiques telles que celles des Francs au sixième chant. Mais, dans Tensemble, Chateaubriand avait échoué. Son ouvrage nous choque par tout ce qu"il contient de convenu et de faux; c'est une épopée faite dans un dessein de démonstration, et où tout ce que l'écrivain a pu mettre, c'est la poésie des détails et léclat des descriptions.
L'écrivain; son influence. — Chateaubriand est un grand écrivain, et il a fait faire des progrès à la langue. C'est lui qui a fait rentrer l'imagination et la couleur dans la .prose. De plus, sa période est sonore e» bien rythmée. Il est malheureux seulement qu'il manque souvent de goût, et qu'on s^nte toujours chez lui l'elïort.
Chateaubriand a eu sur la littérature de la première partie du xix® siècle une infltience prépondérante et féconde. C'est lui qui a montré la nécessité de rompre avec la tradition classique. En montrant l'intérêt d'une étude du moyen-âge, il a ervi à l'histoire autant qu'à la poésie. En étalant dans son René ses souffrances personnelles, il a servi k développerce sentiment du « moi » dont procède le lyrisme moderne. Il a enfin donné les modèles d'une prose colorée et rythmée, propre à reproduire les aspects les plus brillants de la nature et à exprime? les plus intimes émotions du cœur.
m. — M" DE STAJSLc
Sa vie; son caractère. — Chateaubriand personnifie le mouvement de réaction qui se fit contre les idées de la Kévolutinn : M"® de Staël, au contraire, personnifie la tradition de ces idées. Elle naquit le 22 avril 1706 : elle était la fille de Necker, et témoigna toujours pour celuici d'une affection qui allait à l'idolAlrie, C'est dnn? iQ
salon du ministre de Louis XVI qu'elle fut élevée ; elle y vit tous les écrivains en renom de cette époque : Thomas, Marmontel, Grimm, Raynal. Elie y contracta le g-oût et le talent qu'elle eut toujours pour la conversation; elle s'y imprégna des idées du xviii' siècle. A quinze ans, elle présentait à son père une série d'exlraïis de V Esprit des lois de Montesquieu. Elle lisait Jean-Jacques Rousseau et composait sur ses écrits des commentaires enthousiastes (1788). Mariée au baron de Staël-Holstein, ambassadeur de Suède à Paris (1780), elle s'en sépara en 179G.
Nous la trouvons d'abord éprise du mouvement révolutionnaire ; puis, effrayée des excès de la Révolution elle en flétrit les crimes. De même, Bonaparte lui inspire au début des sentiments d'admiration : mais bientôt elle proteste contre son despotisme. Exilée à cause de son ardente opposition, elle se fixe à Coppet, château appartenant 'à son père et situé sur la rive suisse du lac Léman. Elle fit de cette demeure un centre littéraire et politique où se groupèrent autour d'elle lesSchlegel, les Sismondi, les Benjamin Constant. Elle séjourna encore à Genève, h Weimar. en Italie. Elle est morte en 181?
M"' de Staël est une nature passionnée et romanesque. Elle tient par \à au xviii'' siècle; mais ce qu'elle lui emprunte, ce sont les aspirations les plus généreuses et les plus nobles : la croyance à la bonté foncière des hommes et au progrès indéfini des sociétés.
Ses écrits. Le livre « De l'Allemagne ». — M™" de Staël a publié deux romans : Delphine (1802), Corinne (1807). Elle s'y est elle-même mise en scène avec une sincérité curieuse, mais sans pouvoir leur donner un intérêt durable. 11 lui manque l'imagination créatrice capable d'animer des figures vivantes.
Aussi n'est-ce pas de ce côté qu'il faut chercher sa véritable criginaljté. C'est par la vigueur de la pensée que se distingue M™« de Staël; elle s'intéresse aux doctrines, aux systèmes : elle est un « idéologue ». Ses meilleurs ouvrages sont ceux où elle expose des
M°' DE STAfiL. 48Jt
doctrines et analyse des idées. Dans le livre De la Littérature (1800), elle indique les véritables Lases de la critique, en essayant de déterminer les rapports que soutient la littérature avec les mœurs, avec les lois, avec la religion. Dans ses Considérations sur la Révolution française (1818), elle est la première qui ait parlé avec une réelle largeur de vues de ce grand fait social et qui ait cherché à l'expliquer par ses causes profondes. Elle sait les fautes des hommes de la Révolution et ne dissimule pas les erreurs et les misères du temps : mais elle aime la Révolution pour les nouveautés qu'elle apportait et qui lui paraissent nécessaires. Aujourd'hui encore, et que ce soit d'ailleurs pour les accepter ou pour les combattre, on ne peut étudier la Révolution sans se souvenir des idées de M"^ de Staël.
Mais le principal titre de M"" de Staël à la célébrité est la composition du livre De l'Allemar/ne (1810). Elle y entreprend de faire connaître à la France l'Allemagne étudiée : 1" dans ses mœurs ; 2° dans sa littérature et ses arts ; 3° dans sa philosophie et sa morale ; 4° dans ses idées religieuses. Peu importe que M""' de Staël \ ait parlé avec une complaisance un peu naïve delà simplicité de mœurs et de la bonhomie de caractère des Allemands : la première elle étudiait et nous révélaitWieland, Lessing et Winckelmann, Gœthe et Schiller, et tout ce mouvement philosophique qui va avoir en France de telles conséquences. Elle aidait ainsi à renouveler l'art français ; encore faut-il remarquer qiie c'était par un procédé singulièrement dangereux. Par celte infiltration d'idées étrangères, elle contiibuait à entamer le caractère national de notre littérature ; genevoise et cosmopolite, elle accentue cette mode de osmopolitisme déjà si m&. naçante au xvin' siècle.
L'écrivain; son influence. — ■ C'est par là que M"* de Staël a contribué au mouvement des lettres. Elle-même n'est qu'un écrivain médiocru : elle ne sait pas composer, et son style est terne. Mais elle a mis en circulation les idées d'ailleurs contestables dont se recooii* mandera la nouvelle école. « Les poésies d'après l'antique
sont rarement populaires, parce qu'elles ne tiennent <hr\r>. le temps actuel à rien de national... La littérature Ucs anciens est chez les modernes une littérature transplantée, la littérature romantique ou chevaleresque es< chez nous indigène et c'est notre religion et nos institutions qui l'ont fait éclore. » M""" de Staël a ainsi sa part dans le mouvement romantique.
Joseph de Maistre. Joubert. Fontanes. Paul- Louis Courier. — Chateaubriand et M"* de Staël sont les grandes figures qui dominent l'histoire de la littérature au temps de l'Empire. A côté de ces initiateurs il faut tout au moins mentionner quelques écrivains distingués.
Le comte Joseph de Maistre* (1754-1821) est le plus vigoureux penseur de l'école opposée aux idées de la Révolution. De là vient la violence de la plupart de ses jugements, mais en même temps l'éloquence passionnée de sa polémique. — Tout autre est son frère Xavie,' de Maistre (1763-1853) auteur de nouvelle^ou d 'œuvres de fantaisie comme le Voyage autour de ma chambre.
Joubert (1754-1824) est un délicat ; il a peu écrit, mois ses Pensées sont l'œuvre d'une âme charmante, éprise de l'exquis et du raffiné dans le sentiment aussi bien qu . dans son expression.
Fontanes (1757-1821), écrivain élégant en prose et en vers, mérite de n'être pas oublié, surtout à cause de la protection éclairée qu'il accorda toujours aux lettres.
Paul-Louis Courier {ilT2-i9,2o)^ a défendu les opinions libérales dans des pamphlets qui eurent grand succès au temps de la Restauration. Il y a bien de rallectation dans sa bonhomie de « vigneron tourangeau ». Mais sa prose alerte et vive continue la tradition de Voltaire.
Enfin, il ne faut pas oublier qu'avec TKmpire naquit toute une lilléralure « napoléonienne » dont les œuvres ont surtout une valeur historique. A côté des Mémoire» <if>i Napoléon lui-mérae, dont la clarté et la noncisioo
< If a publié les Conti dé ration» tur la France (1706). Du Pap» (Î9t9), lai