I, POÉSIE SATIRIQUE
Les fableaux. Leur origine. Leur caractère. —
Les jongleurs ne se contentaient pas de chanter les œuvres épiques, ils récitaient encore de petits contes h la fin des repas. Ces contes, dont la forme était d'abord improvisée, furent plus tard rédigés en vers. Ce sont fableaux*.
Leur origine est multiple : quelques-uns ont été coi posés sur des "aventures réelles, a autres sont de du
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(. C'est la véritable formo de co mol, à laquelle on a préféra sans raison uiu forme du dialeet/f picard : {t fabliiius.
LA POÉSIE Satirique' ET DIDACTIQUE. 'Si
invention française ; le plus grand nombre est d'orig-ine indienne et nous est venu par les Arabes, à l'époque des croisades. Mais tous les fableaux ont le même caractère : ce sont des récits plaisants uniquement destinés à amuser. Ils n'ont que rarement une portée morale :
Vos qui fableaus volés oïr..., Volentiers les devés aprendre.
Les plusors pour esemple prendre, Et les plusors poui les risées Qui de maintes gens sont amées...
... Car par biaus diz est obliée Maintes fois ire et cuisançons*...
Et quant aucuns dit les risées, Les forts tançons 2 sont obliées.
La verve moqueuse, l'observation déliée, l'habileté à découvrir le ridicule, sont chez nous autant de qualités de irace : elles font merveille dans nos fableaux. Presque tous sont de petits chefs-d'œuvre de malice et d'esprit. La composition très simple, le style très clair, l'emploi du rapide vers de huit syllabes, tout concourt à donner au fableau une allure vive et dégagée. Ce sont ces oeuvres légères qui représentent le mieux l'esprit « gaulois » du moyen âge.
La société d'après les fableaux. — Les fableaux
(ont encore pour nous cet intérêt que, dans une série
Ijie brèves esquisses, ils nous présentent une image fidèle
:!3l sans prétention de tous les types de la société. Il est
'"^n seulement de remarquer que les conteurs distribuent
iirs railleries de façon inégale. Écrivant pour les cheilvdliers, ils se moquent surtout des clercs et des vilains.
s évêques et les moines sont trop puissants ; on s attaque de préférence aux membres plus humbles du ïlergé, aux curés de campagne, aux pauvres « proi'oires » ; on leur reproche leur gourmandise, leur pa-
-se, pis encore : le fableau est souvent d'une extrême licence. Pour les femmes, toutes, ou peu s'en faut, sont
i i. Forl dépit. — i. Griefs
infidèles. Les vilains, par la grossièreté et la bassesse de leur nature, méritent leur triste condition. Quelquefois cependant le vilain triomphe grâce à la souplesse de son «sprit • ainsi dans l'un de nos plus jolis fableaux : le Vilain Mire.
Un vilain battait sa femme. Celle-ci rencontre deux messagers du roi qui cherchaient un mire (médecin) pour tirer une aréle à la fille du roi. Elle leur nque son mari est un grand médecin, mais un ori^.. qui ne veut convenir de ses talents que lorsqu'il a t > bien battu. Conduit à la cour, à force de coups de bâton. le vilain fait devant la fille du roi tant de grimaces et plaisantes, que celle-ci éclate de rire et que l'arête sort ainsi du gosier. On amène alors au vilain tous malades du royaume : voici de quel expédient il s'av Il fait allumer un grand feu ; il va choisir parmi les malades le plus gravement atteint :
Si Tarderai ^ en icel ^ feu, Et tujt li autre en auront preu'; Quar cil qui la poudre bevront Tout maintenant gari seront.
Li uns a l'autre regardé; Ainz' n'i ot boçu ni entlé Qui otriast" por No^mendiefi Qu'eûst la graindre' maladie, Ainçois s'en vont tout autrcssi^ iCome ils fussent tuit gari.
Ce faWeau, qu'il ait ou non été connu de Molière, con tient la donnée primitive du Médecin ynalyré lui.
Les principaux fableauz. — Sur cent cinqiianti fableaux que nous possédons, il en est quelques-uns dccii fiants comme Saint Pierî'e ef le jongleur^ où le jongleui qui en l'absence de Satan, garde les âmes de l'enfer, le; joue avec saint Pierre, et les perd. Dans un autre, noui trouvons encore un jongleur qui, ne sachant pas le lallp honore la Vierge par des cabrioles et meurt en odeur d< sainteté. De ce genre sont encore: le Vilain fjui conqui
t. liri;iorttL — J. Ce. — 3. Profil. — 4. Ma:». — 5. AtoiiM. — 6. Lui oAK douai ia Normacditi. — >. Ftua grande. — 8. Ainsi.
paradis par plaid (en plaidant sa cause), la Housse partie (la couverture partagée).
Beaucoup de fableaux sont simplement plaisants ; tels celui d'Estula, où le chien qui porte ce nom esl censé répondre « je suis là » par la bouche des voleurs, ou celui du Voleur qui voulut descendi^e sur un rayon de soleil, La Cour du Paradis où l'on nous représente naïvement Dieu, la Vierge et les saints dansant et chantant comme les seigneurs et les dames du xiii« siècle. D'autres ont un fond de morale : dans Le jugement sur les barils d'huile mis en dépôt, le marchand qui voulait accuser de vol son dépositaire est confondu parce que, dans les tonneaux qu'il prétendait lui avoir remis pleins. Ton trouve moins de lie que dans ceux qui avaient été réellement pleins. Dans le Fablier, un conteur fatigué parle à son maître d'un troupeau de moutons arrivé devant une rivière débordée qu'ils ne peuvent traverser que deux à deux ; les deux premiers passés, il s'arrête. Sur l'interrogation du roi, il répond : « Sire, vous savez que la rivière est fort large, le bateau fort petit, et qu'il y a deux cents moutons. Il leur faut du temps; dormons un peu tandis qu'ils passent, demain je vous conterai ce qu'ils devinrent ».
Quelques fableaux racontent les ruses du vilain ; la plupart mentionnent les tours que lui joue sa femme. La Fontaine n'a dédaigné aucun de ces genres, témoin les imitations qu'il en a faites dans ses Fables et dans ses Contes. D'ailleurs nos fableaux ont été imités dans toutes les langues. Et plus tard, quand nos conteurs et nos poètes emprunteront leurs sujets à des ouvrages tels que le Décaméron de Boccace, ils ne feront qu'y aller reprendre un bien français,
Autres genres satiriques. — La satire a revêtu bien d'autres formes. Los débats, disputes, 'intailles, mettent en présence des personnages le plus souvent I abstraits et allégoriques [Débat de Carême et de C/tarnage : Dispute du Croisé et du Décroisé; Bataille d'Enfer et do Paradis). Les Bibles, qui n'ont de biblique que la nom, sont des satires souvent très violentes {la Bible
Guyot). Citons encore le Legs, le Congé, et la Fatrasie, genre bizarre où les vers se suivent sans que les idées s'enchaînent, si tant est qu'il y ait des idées dans la Fatrasie. C'est l'extravagance et la divagation érigées eii^ genre littéraire.
Rutebœuf. — Le jilus célèbre représentant de U satire, Rutehœuf, est presque un grand poète. De s^ biographie on ne sait que fort peu de chose ; son noi môme de Rutebœuf n'est qu'un nom de guerre. Il naquij probablement dans rilo-de-Finiice etcomjiosa son œuvrl entre 1255 et 1280.
Étrange personnage qui mena, dans les premien temps du moins, l'existence errante du jongleur, euj froid et faim, et même en vers ne plaisanta pas toujoun sa détresse, protégé de grands seigneurs qui l'abandon^ nôrent, cynique dans une partie de son œuvre et dév( dans une autre, Rutebœuf a écrit des chansons [Chansoi des Ordres, Dit des Béguines), des fableaux [le Tes((i\ ment de l'dne), de graves com[>laintes [Complninli d'Outre-mer et de Constantinople), des hymnes religied {Cantiques de Autre -Dame), un miracle dramatique [i Miracle de Théophile). Son talent est varié comme pliysionomie. Rutebœuf a tour à tour la violence, la mî lice et l'onction. Il a parfois des vers d'un relief saisis sant comme lorsqu'il parle des amis qui l'avaient abe donné dans le malheur :
Ce sont auiis que vent emporte Et il ventait devant ma porte.
Les fables ésopiques. — Le moyen âge a conn^ an grand nombre de fables. 11 lit celles d'Esope dan des traductions latines, celles de Phèdre dans la para phrase en prose d'un certain Romuliis, celles de Babrii dans la version en vers latins faite au v" siècle pal A.vianus ; enfin il a entendu conter des fables anoj nyraes qui circulent sans qu'on sache d'où elles soi venues. Ces fables font déjà présager le Roman Uenart en ce qu elles peignent dans le décor dr société les animaux, la société du moyen âge, laruyaut
léglise, le parlement, etc. De bonne heure on eut l'idée de mettre ces fables en vers ; mais pour les gens du moyen âge toute fable vient d'Ésope. C'est sous le nom (ïYsopet que les rimeurs désignent leurs recueils.
Marie de France. — Une femme poète a composé le plus ancien Ysopet que nous connaissions, Elle vivait en Angleterre, à la cour de Henri 11; mais elle était originaire de rilc-de-France :
Marie ai num, si sui de France.
Elle a rimé cent trois fables, qu'elle traduit d'une version anglaise. Elle sait déjà donner au récit de ragrémcnt et de la vivacité, à la morale un tour ingénieux Après avoir conté la fable le Loup et l'Agneau elle en fait J'ap- Diication aux juges de son temps.
Si font li riche robeor *, Li vesconte e li jugëor^, De cels k' il ont eu lor justise.
False achoison s par convoitise True vent assez por els confondre, Sovcnt les l'ont as plaiz semoudre La char lor tolent e la pel, Si coni li lous fit à l'ai^^nel.
Le « Roman du Renart » — Aux fables ésopiques se rattache une composition considérable par la valeur et le succès comme par l'étendue : le Roman du Renart. Ce vaste recueil grossi i)ar des addilions successives n'est pas seulement l'œuvre de plusieurs auteurs, c'est l'œuvre collective de tout un pays et de toute une époque. On discute beaucoup sur son origine : il est probable que la légende s'est formée à la fois dans diverses provinces du Nord. La première rédaction semble en avoir été un original français du xi" siècle aujourd'hui perdu, et d après lequel auraient été composées les rédactioris la'.ino (Reinardus VulpesJ, flamande (Rcinacrt). rà.'j-
/ «fljr, — 2. I.csvicomleg cl les juges, — ?. Occasion j ici, laui i>nJuxVo
mande [lieineké). Quant au texte que nous en avons c'est un remaniement en trente mille vers, qui ne date que de la (in du xu" siècle. En y joignant les continuations écrites aux xiii* et xiv* siècles, le Couronnemeni dp lienart, Jiennrt le Novel, Renart le Contrefait, on s^ trouve en présence d'un cycle qui a plus de cent mille vers.
Le sujet. — Le Roman du Renart a pour sujet 1« guerre
Entre Renmrl et Ysengrin
Qui moult dura et moult fut dure
Des deux barons.
Renart est un nom d'homme, un surnom donné goupil (vulpeculum), mais qui, grâce au succès du n man, a remplacé le nom g-énérique de l'animal. Yse grin est le loup. Leur inimitié date de loin, du jou* même où Adam et Eve, chassés du paradis, firent avec une baguette que Dieu leur avait donnée, sortir les animaux du sein de la mer. Elle se continue à travers mille incidents comiques où l'esprit de Renart triomphe toujours de la force imbécile d'Ysengrin.
Malheureusement les péripéties de cette « noise » sont difficiles à résumer, à cause de la complexité des source du roman. Dans les premières branches, dont le cycld|j est ù peu près complet vers la fin du xii* siècle, Renar' est d'abord, le dupé ; il prend ensuite sa revanche sm Ysengrin. Un jour d'hiver que Renart faisait rôtir deanguilles, son ennemi lui demande à manger : Renart Je mène dans un vivier, casse la glace et lui persuade de plonger la queue dans l'eau pour en tirer du poisson. Le loup s'exécute ; la glace se reforme, les pêcheurs arrivent et Ysengrin no leur échappe qu'en rompant sa queue avec les dents. Un autre jour Renart lui deman de descendre dans le puits où lui-même est tombé pi mégarde : il y trouvera le paradis terrestre; Ysengr se met dans un seau et fait ainsi remonter Renart qui était assis dans l'autre. Il joue encore ù Ysengrin d'autres tours de sa façon, mais quand Renart l'a fait entrer dan»
sa
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sa tanière d'où il ne peut plus sorur, la mesure est comble : accusé par tous les animaux, Renart doit venir à la cour de Noble, le lion, pour être jug-é; mais il persuade à celui-ci qu'il sera g-uéri de tous ses maux à condition de s'envelopper de la peau du loup; c'est ainsi que Renart assure sa veng-eance et son triomphe.
Diverses branches postérieures ont ajouté d'autres pisodes. Par exemple, un soir, Renart emmène son compagnon dans une église et, après l'avoir grisé de vin dans la sacristie, lui fait sonner les cloches : les habitants accourent et Ysengrin échappe encore à grand peine. Ailleurs, Renart fait lire au loup, qui se prétend grand clerc, le prix d'un poulain que la jument sa mère, prétend écrit à son talon et Ysengrin est à moitié assommé. Ce sont là, entre cent autres, quelques épisodes du roman. La matière devient d'une richesse infinie; la fin varie peu. D'après la branche du Jugement, Renart, accusé par tout le monde, condamné à mort, n'échappe à sa peine qu'en partant comme pèlerin en Terre-Sainte.
Les personnages. — Il est impossible de suivre toutes les péripéties de cette lutte, comme d'énumérer tous les personnages qui y prennent part. C'est d'abord maître Renart. Il faut le voir, avec sa femme Herme- Une, « la preude dame », et ses trois fils, en son château de Maupertuis, un château où il fait souvent grand faim. Il a peu de biens, mais il a moins de scrupules encore, et c'est ce qui le sauve. Tour à tour médecin, jongleur, moine, prenant tous les costumes et jusqu'à celui d'honnête homme, il reste toujours de bonne humeur, et ne garde pas rancune à ses dupes. Ysengrin fait contraste par sa brutalité et sa sottise. Puis c'est Noble, le lion, souverain majestueux et crédule ; Brun, l'ours glouton et épais; Itakenau, la guenon, maîtresse plaideuse; le ccrï lirirhefuer qui fait fonction de grand juge , Bernard, l'âne, orateur sacré ; Chantecler, le coq, trompette de l'armée royale, etc.
Importance littéraire. — Chez tous ces person- Dagos, des traits empruntés à l'humanité S3 mêlent ans instincts et aux allures de l'animal que chacun d'eux re-
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présente : on voit ainsi comment le Renar-t n'est qu un dérivé de la fable ésopique. 11 ne faut d'ailleurs chercner dans ce roman ni de profondes intentions morales, ni des aUusions directes à des événements historiques. Les auteurs nont pas d'autre but que de divertir. Mais le public auquel ils s'adressent est celui des petites gens, surtout des bourgeois des villes ; aussi, la société aristocratique et ecclésiastique y est-elle continuellement tournée en ridicule dans ses idées et dans ses institutions. L'esprit chevaleresque et féodal avait inspiré un g-enre : l'épopée. Le Roman du licnart est une parodie des chansons de geste, parodie toujours aimable et gaie; c'est la première et non la moins plaisante apparition de l'esprit bourgeois dans notre littérature.