POÉSIE DIDACTIQUE
Si le moyen âge est peu savant, il aime beaucoup la science. Il nous a transmis un grand nombre d'ouvrages didactiques, dus pour la plupart à des clercs qui s'elVorcent de mettre en langue commune les enseignements contenus dans les livres latins. Quelques-uns de ces traités prétendent à embrasser l'universalité de la science : ainsi le Trésor de sapience de Brunetto lMtino\ en prose. D'autres se bornent à une partie spéciale de la science : ainsi les Lapidaires, les Bestiaires, les Volucraires, consacrés aux pierres, aux animaux, aux oiseaux. L'Image du monde, de Gautier de Mets, est une véritable encyclopédie cosmogonique, géographique el astronomique. 11 est vrai que la science y est traitée d'assez étrange façon. Le moyen âge ne considère le monde matériel que comme un symbole du monde des idées : aussi pour lui toute description scientifique se complète par une allégorie et se termine par une interprétation morale.
Parmi les poèmes spécialement consacrés h la morale, plusieurs ne sorjt que la traduction des ouvrage»
i. \pu Pag* I.
tes plus faciles de la décadence latine : les Distiques de Gaton, œuvre d'un grammairien du vi" siècle, mise par lui sous le nom de Gaton le Censeur, la Consolation de Boëce, etc....
Ceux qui nous intéressent le plus sont ceux où l'auteur cherche à enseigner la perfection, et à retracer l'idéal de la politesse (le Doctrinal de courtoisie^ le Castoie^ ment ou Chastiement des dames). La poésie morale confine souvent à la satire (les Jbtats du monde). Enfin certains ouvrag-es, les Dits, sont purement descriptifs (les Dits des rues, des moastiers, des crieries de Paris, des fèvres, des laboureurs, des taverniers, du bachelier).
Le « Roman de la Rose ». Guillaume de Lorris. — Le Rotnan de la Rose est la réunion de tous ces courants isolés : c'est un art d'amour (tels la Clef d'amour, le Remède d'amour, le Bréviaire d'amour), une encyclopédie, une composition morale, satirique, allégorique.
li comprend deux parties composées à quarante années de distance, et qui se suivent en se contrariant.
Guillaume de Loi^ris, à qui revient l'honneur de l'invention, a fait les quatre mille premiers vers. Il écrivait vers 1236. On suppose qu'il était jeune à cette époque et que ce fut la mort qui interrompit son œuvre. Vrai poète, il est doué de toutes les qualités aimables : il parle une langue dont la mollesse a de la grâce; sa pensée délicate et subtile, maniérée mais naturellemenC» revêt d'elle-même la forme de l'allégorie.
Analyse de la première partie du « Roman de la Rose ». — Le Roman de la Rose, d'après le plan do Guillaume de Lorris, n'est qu'un art d'amour :
Ci est le Rommant de la Rose Où l'art d'amors est lote enclose.
L'auteur se ï)ropose de décrire l'amour et ses effets, et d'indiquer quels sont pour un amant les moyens de réussir. Son idéal est celui du xiii' siècle, déjà bien dinérenl le l'idéal chevaleresque : au culte exalté ôc la feniii^'î a siiccé<j o la galanterie de société.
11 suppose qu'il a eu un songe : il en dédie l'histoire à celle qui
... taut est digne d'être aimée Qu'el' doit 6lre rose clamée.
La rose, en efTet, en dépit des interprétations pâ niblcs auxquelles s'est plus lard livré Marot, n'est dans notre poème que le symbole de la femme aimée. G'étail au mois de mai, il sembla au poète (ju'il arrivait près du domaine du dieu d'amour. Sur le mur extérieur son' peintes les choses hideuses de la vie : Haine, Félonie, Vilenie^ Convoitise, Envie, Tristesse, Vieillesse, Papelardie et Pauvreté; à l'intérieur les vergers, les plaisirs, Déduict et Liesse, les danses. Introduit par dame Oiseuse, le poète rencontre le dieu d'amour qui le frappe de cinq flèches et l'instruit de ses commandements : c'est un véritable manuel de la courtoisie, oO l'on trouve des conseils sur l'élégance du costume comme des préceptes sur l'agrément des manières
Et si dois ta robe baillier A tel qui pache bien tnillier Et face bien séans les pointes Et les manches joif^nans et cointes '.
Solers à las* ou estiviaus^ Aies sovcnt frès et noviaus...
Ne sueiïre sor toi nul ordure, Lave tes mains et tes dents cure :
S'en tes ongles a point de noir, Ne l'i lesse pas rcmnnoir*.
Et se lu siez bien à choval, . Tu dois poindre » amont et aval Et se tu sAs lances prisier...
Tu t'en pues moult fjiire brisicr...
Se lu as la voix claire et saine, Tu ne dois mie querre cssoine ^ 1)0 chanter se l'en t'en somunt...
Conduit par Bel Accueil, runianl s'approche de io Rose. Mais elle est gardée par Honte, Peur^ Danrjei (refus), Mulebouclie (indiscrétion). Et Jalousie fait con-
1. Joli. — 2. Lacet. — 3. Sorte de chaussures. — 4. Rester. — S. Piituer. 1. Excuse,
r.A POÉSIE SATIRIQUE ET DIDACTIQUE. 4f
slruire une tour où elle enferme Bel Accueil. L'amant, qui a déjà reçu les conseils de Raison et de VAmi^ commence un monolog-ue qui reste inachevé.
L'allégorie : la poésie psychologique. — Raison, Rel Accueil, Danger, tels sont ces êtres abstraits auxquels l'auteur prête un corps impalpable ; ils personnifient non pas seulement des sentiments généraux, mais même des dispositions passagères : on pourrait leur appliquer ce mot d'un ancien, qu'ils sont le rêve d'une ombre, l'ombre d'un rêve.
L'allég-orie est un procédé faux aussi bien que froid et ennuyeux; mais elle répondait à la tendance des esprits au xni" siècle. Consacrée par notre poème, elle va s'emparer de la poésie amoureuse : elle y dominera pendant deux' siècles et empêchera toute observation vraie, toute peinture exacte.
11 y avait cependant dans l'œuvre de Guillaume de Lorris quelque chose de tout à fait nouveau, et qui marquait un progrès, La composition de l'ouvrage est régulière, l'allégorie facile à interpréter. Les personnages sont ici peu vivants : ce sont moins des êtres agissants que des sentiments ; mais ce sont des sentiments. On étudie ces sentiments dans leurs nuances les plus délicates. L'âme avec ses facultés devient !s théâtre du poème. C'est l'analyse psychologique qui fait son apparition dans notre littéi-aluro grâce à ce poème dont elle est l'unique sujet.
Jean de Meung. — Le continuateur de Guillaume de Lorris, Jean Clopinel, est né à Meung, vers 1245. Il écrivit vers 1275. Riche et lié avec de grands personnages, il est lui-même un personnage.
Jamais du reste deux hommes n'apportèrent à luie môme œuvre des qualités et des dispositions plus dissemblables. Jean de Meung est un poète énergique, violent, brutal, autant que Lorris éîait aimable et élégant : sa langue est rude autant que celle de son prédécesseur était fluide et doux-coulante. Tandis que Lorris cherchait, à faire de l'amant un homme qui saura plaire, Jean de Meung. qui hait les femmes, tend
à en faire un pédant tel qu'il est lui-même. El tandis que le premier écrivain ne savait guère du monde que les choses de l'amour et semblait vivre dans une sorte de rêve, Jean de Meung, esprit pratique, u vécu dans la société de son temps, et il en connaît les ridicules et les travers.
Analyse de la seconde partie du « Roman de la Rose ». — Aussi Jean de Meung peut-il bien avoir repris le poème au point où il s'arrêtait et conservé le« personnages et le cadre général, la lessemblance n'est qu'extérieure : au fond, tout est changé. L'amant, dont il s'agissait d'étudier la passion, n'a plus d'autre rôle que d'écouter d'interminables discours. C'est d'abord Dame Raison qui dans une incohérente harangue lui parle de l'amour, de la justice, de la fortune, du bien et du mal, un peu de tout, et de tout longuement. C'est VAmi qui décrit l'ûge d'or et l'origine des sociétés. C'est Dame Nature qui, dans une confession générale à son chapelain GeniuSy traite à fond de physique et de philosophie. Finalement, et après plus de vingt-deux mille vers, l'amant qui a bien gagné sa victoire, cueille la rose.
Satire de la société. — Ce qui aujourd'hui encore donne un intérêt vivant à cette œuvre, c'est la hardiesse d'une satire qui n'épargne personne. Jean de Meung ne se borne pas à reprendre contre les hommes d'argent et les gens de justice des attaques fréquentes au moyen fige:
Tex juges fait le larron pendre Qui miex deOst estre pendus.
Il discute le fondement même des insiitutions politiques et sociales. Voici comment il représente l'origine de la royauté :
Un grant vilain entre eus eslureni, Le plus ossu de quanque • ils furer Le plus corsi. et le graignor^, Si le firent prince et sei/?nor.
% AuUht qne. — 2. i.e plus g^and.
L'établissement de la propriété est d'après lai la source d'une infinité de maux :
Bien furent or dolors creûes As chetis de mauvais etiri, C'onc puis ne furent asseiir; Que ce qui commun ert^ devant, Comme le soleil et le vent Par convoitise approprièrent.
Un long épisode dirigé cuntre les ordres mendiants contient ce portrait de Faux-Semblant^ personnification de l'hypocrisie qui semble annoncer déjà Tartufe.
Tu semblés eslre uns sains hermites.
— C'est voir 3 mes ge sui ypocrites...
— Tu vas preeschant povreté.
— Voir mes riche sui à plenté*...
Succès et influence. — Les deux parties du Roman de la Rose ont, à cause de leur difîérence même, également contribué au succès de l'œuvre : l'une auprès des jeunes gens et des femmes, l'autre auprès des clercs et des bourgeois Ce roman sera très attaqué au siècle suivant, par Gerson au pomt de vue de la moralité et par Christine de Pisan à cause de ses railleries contre les femmes; mais pour l'attaquer on lui empruntera sa forme même, l'allégorie. C'est la meilleure preuve de son succès, attesté au moyen âge par une traduction flamande, une traduction italienne toute en sonnets et une traduction anglaise, lo^^gtemps attribuée à Chaucer. Ce succès se continuera jusqu'en plein xvi* siècle, grâce à l'édition rajeunie qu'en donne Marot en 1527. Enfin ?e Roman de la Rose sera seul à trouver grâce auprès des réformateurs d'alors, dédaigneux de notre vieille poésie.
RÉSUMÉ
16. IjCs fableaux sont de courts récits d'un caractère plaisant. Ils sont pour la plupart d'importation