II. — LA RÉACTION CONTRE LE SYMBOLISME
Même au tomps de sa plus gran le faveur, le Symbolisme dut [uirtagor sa domination avec d'autres écoles. Un certain nombre d'excellents poètes continuèrent à se réclamer des Romantiques et des Parnassiens, de qui les influences se concilièrent dans leurs œuvres.
LesNéo-Parnassieus.— C'est ainsi (|uey^ûK/?/M<'/)/n, dès 187tj, reprenait le thème romantique de la révolte conire les conventions et les hypocrisies sociales. Sa Chanson (les fiueux, avocuno virtuosité éblouissante, qui unissait l'influence de Villon à celle de Théocrile, et le vocabulaire de Rabelais à celui de Victor llug-o, célébrait la misère, Tinilépendance et la fierté des vagabonds et des irrég-uliers ; les bêtes et les phinlus y participaient à une vaste sympathie. Ce défi aux préjug-és, qui n'épartçnait pas toujours les senlimenls les plus respectables, .lean Richcpin l'a soutenu avec éclat dans les recueils suivants, les Caresses, les Blasphèmes, la Mer ; ils ont
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affirmé son talent puissant et sonore, à qui n'ont manqué que le g-oût de la mesure et une plus grande défianco de la rhétorique et de ses excès.
Restèrent, comme lui, fidèles aux influences antérieures : Edmond Ifaraurourt^ interprète relatant d'un sombre pessimisme {lAme AMe, Seid), cai^ible d'exprimer aussi d'exquises délicatesses; Auguste Dorchain {la Jeunesse Pensive, Vers ta Lumière), en qui revivent la noblesse et la perspicace inquiétude de Sully •Prudhomme.
L'Ecole Romane. — Dès 1892, Jean Moréas fondu (1) V École Romniie A\\i\ proposait comme modèles aux poètes les représentants de la plus pure tradition fnnoaise depuis Racine jusqu'à Ronsard, et qui aboutit bientôt à un retour vers l'antiquité. « Mon instinct, explique-l-il, n'avait pas tardé à m'avertir (ju'il fallait revenir au vrai classicisme et à la vraie antiquité, ainsi qu'à la versification traditionnelle la plus sévère. Et, en plein triomphe symboliste, je me séparai couraiieusement de mes amis. » L'œuvre de sa matiuMté, les Slanres 1005, est le fruit de cette conversion raisonnée. Par la pureté du rythme et de la lang-ue, où reparaissent quelques discrets archaïsmes, la forme de ce recueil est toute classique. Le poète y reprend, en les disciplinant, les thèmes généraux du lyrisme à toutes les époques.
Avec raison l'on a pu reprochera la poésie des Stances une froideur, qui est, peut-être, la rançon d'un art trop attentif, l'abus du vocabulaire mythologique, et une certaine faiblesse dans l'invention.
Les Ecoles de la vie. — Le poète symboliste s'isolait dans la légendaire « tour d'ivoire ». Au début de ce siècle, la poésie fut violemment rappelée vers la beauté de l'action, de l'ellort, delà vie. Le groupe des Humanistes dont le chef, fernand (iregh, publia le manifeste en 1902, reprit, pourl'appliiiuer au poète, le mot célèbre de Térence : « // est homme, et rien de ce qui est humain ne doit lui être étranger. » Dans les principaux de ses
\4) Avec Cliarles Mauir;i!i et trnest lUviiau''.
recueils {les Clartés humaines, VOr des Minutes, la Chaîne éternelle, Couleur du temps), Fernand Gregh traduit avec souplesse les émois d'une sensibilité ardente et fine, où les inquiétudes de la pensée contemporaine se prolongent en ondoyants frissons. En dehors de toutes les écoles, mais conciliant harmonieusement leurs sug-g-estions, Paul Fort fait revivre la vieille forme de la ballade, qu'il affranchit des contraintes trop rig-oureuses et qu'il élarg-it musicalement; ses Ballades françaises reflètent à la fois l'histoire et la nature à travers l'âme d'un gentil trouvère, trop indulg-ent à sa facilité.
Le lyrisme féminin entonne enfin, à voix éclatante, ce qu'on appellerait volontiers l'hymne de confiance à la vie. La plus ing-énuc et la plus « émerveillée » des Muses nouvelles, la Comtesse de Noailles (1), bondit en 1901, dans le jardin de la poésie, avec la ferveur enivrée d'une bacchante; distribuant son « cœur innombrable » entre les mille aspects éblouissants des choses, elle décrivit comme elle sentait, — impétueusement; et jamais âme de poète ne donna mieux l'impression d'être identifiée avec celle de la nature :
Nature au cœur profond sur qui les cieux reposent, Nul n'aura comme moi si chaudement aimé La lumière des jours et la douceur des choses. L'eau luisante, et la terre où la vie a germé.
Les forôts, les étangs et les plaines fécondes
Ont plus touché mes yeux que les regards humains. . .
L'ivresse de vivre respire en ses poèmes, et l'insatiable ardeur
D'être, d'être toujours et sans fin, d'être, d'être...
Ce g-oût passionné et païen de la vie l'amène à méditer r la mort ; cette méditation introduit dans ses derniers rs une gravité pensive et pathéti(|ue dont on avait pu
(I) Klle a publié : T^e Cœur innombrable (1901); l'Ombre des jours (1902) ; les Eblouissements (1907) ; les Vivants et les morts (1913) ; le$ Furtts iternelles (I9;0).
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regretter l'absence daui les premiers. Les uns et les autres doivent beaucou[>, pour la lornie, à rinlluence des grands romantiques; leur facilité aurait parfois gag-né à être disciplinée par un art plus patient.
j/me (iérai'U d'Uouville a njoins de frénésie romanlifiue, une grâce plus égale, une fantaisie harmonieuse qui l'apparente tour à tour à Racine et à Musset. De la nature elle g-oùte les charines nuancés plutôt que le sauvag-e attrait; elle aime
Le KoAt et la saveur succulonto d'un frui Le rayon de soleil qui mu dore la joue. Et riioure paresseuse où le rùve sojuue, lit le petit uioissant ijc lune «lans U nuit.,.
Elle a dit, avec une émouvante sobriété, les mélancolies entrecroisées de l'amour et de la mort, et elle a peint le pays funéraire en des vers tout classiques :
Le rameur (|ui m'a pris l'obole du passage
Et qui ne parle pas au^i ombres qu'il conduit..
Le néo-symbolisme. — Toutes ces influences, et celle aussi d'une sorte de logi(|ue intérieure qui s'esi exercée sur l'âme des plus sincères et dos meilleurs poètes, ont amené une transformation totalo de la poésie symboliste.
Charles Guérin (1873-1007), cœur fendre, espril inquiet, â la recherche d'une foi qu'il Unit par trouver dans le catholicisme, a écrit (/* Cœur solitaire^ 1808; le Semeur de Cendres, iOOi) quelques poèmes pénétrants où le doute atteint à un accent presque trag-iipie.
Henri de /{l'f/nier, après l'.)(X), revient sans ta[>ago, maisavec netteté, au vers traditionnel, ussouplid'ailluurs sous sa plume à toutes les libertés que n'interdit point un juste sentiment de l'harmonie. C'est dans ses beaux re«'ueils (i) qu'il faudra chercher l'inspiration la plus pure et la plus caractéristique do ces vingt dernières années.
(\) L"i Mciiaitlesd nrgilt, l90ù;/(» Cite lUi Eiinx, IW-' ; la Scindait <iUé«,\Wt; le Miroir des Heures, 1910; Vestigia FUimmm, 4921.
Tantôt, il fait revivre des lég-endes et des paysages antiques {Hélène de Sparte, Hercule), ou bien de l'antiquité il évoque le peuple inférieur des demi-dieux, satyres, naïades, sylvains, en qui éclate ia vie universelle ; tantôt, il s'attarde dans les villes de rêve, à Venise, ou à Versailles, en oette « cité des eaux » dont il décrit
La perspective, avec l'allée et l'escalier,
Et le rond-point, et le parterre, et l'attituile
De rif pyramidal auprès du buis taillé;
La grandeur taciturne et la paix monotone
De ce rai^lancolique et suprême séjour.
Et ce parfum du soif, et celle odeur d'automne
Qui s'exhalent de l'ombre avec la fin du Jour...
Son vers,'qui suggère l'idée d'une indolence aristocratique, s'égale sans effort à toutes les nuances de la beauté. Il n'est point impassible cependant ; derrière lui transparaît le frémissement d'un cœur que l'écoulement inévitable des choses attriste sans le désespérer, et qui se défend mal contre ia blessure de l'amour
Car la forme, l'odeur, et la couleur des roses Sont la seule beauté dont on ne souffre pas...
Ainsi ressuscite, dans l'âme douloureuse d'un contemporain, la voluptueuse mélancolie du vieux Ronsard.
Emile Verhaeren (1), poète abondant, puissant et fougueux, a incarné en son œuvre toullue l'âme de la Flandre belge ; Francis Ja/nmes, parti d'une ingénuité raffinée où l'humour avait sa part, a tenté, parfois avec bonheur, de chanter les joies mystiques d'une àme chrétienne qui vient de se convertir.
On rangerait, au contraire, parmi les néo-parnassienç en qui l'on retrouverait plus d'une trace de l'influence symboliste, Sébastien-Charles Leconte, hautain et
(l) Mort en 1917. — Les Flamandes, 1883; les Campagnes hallucinée*, 18M3; Its Villes tentnculaires, 18î»5; les Visagi-s dr la vie, 1900; la Multiple splendeur, 1S06; les Ailes rouges de la guerre. 1916.
grave; André Rivoire, élégiaque subtil et nuancé; Maurice Mugre ; d'autres encore qui commencaienl tout juste de se faire apprécier à la veille de la g-uerre.
290. En réaction contre l'école parnassienne, le symbolisme réintègre le rêve dans la poésie et l'apparente à la musique plutôt qu'aux arts plastiques.
291. C'est de Baudelaire et de son art morbide que procède l'école symboliste qui a pour initiateurs Arthur T^imbaud et Ténigmalique Stéphane Mallarmé.
292. Son meilleur poète est Paul Verlaine dont la vie et l'œuvre, oscillant du cynisme à la piété, ont été comparées à celles de Villon.
293. Henri de Régnier s'est peu à peu dégagé du symbolisme pour reprendre avec plus de souplesse et de liberté la tradition parnassienne.
294. La Comtesse de Noailles a eu de beaux cris de passion et d'enthousiasme pour la nature, M™*^ Gérard d'Houville est le poète harmonieux de l'amour et de la mort.
LECTURES RECOMMANDÉES
Brunetière,L'Éi'ofMhon delà Poésie lyriqueau X1X° siècle. — Jules Lemaître, Les Contemporains. — A. France, La Vie littéraire, 4 vol. — Ernest Raynaud, Charles Baudelaire (1922). — Ernest Raynaud, La Mêlée symboliste, 3 vol. — Paul Verlaine, Les Poètes Maudits. — André Beaunicr, La Poésie Souvelie. — G. Kahn, Symbolistes et Décadents. — Jean Dornis, La Sensibilité dans la Poésie Française de 1883 à 19 i2. — Catulle Mendès, Rapport sur le Mouvement Poétique français, de 1867 à 1900. — Jean de Gourinont, Henri de Régnier at ton œuvre. — René Doumic, Poriraits d'écrivain».
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TEXTES A CONSULTER
Ch. Baudelaire: Les Fleurs du Mal (Garnier). — Paul Verlaine : Œuvres complètes, 5 vol. (Vanier) ; Choix de Poésies (Fasquelle, avecpréface de François Coppée). — St. Mallarmé: Poésies, 1 vol. (Nouvelle Revue Française). — Henri de Régnier; Jean Moréas; Albert Samain; Charles Guérin: Œuvres (Mercure de France). — Van Bevcr et Léautaud : Poètes d'aujourd'hui, 2 vol. (Mercure de France). — Walch: Anthologie des poètes français contemporains, 5 vol. (Delagrave), etc. — Comtesse de Noailles : Œuvres (Calmann Lévy). — Richepin ; Haraucourt: Œuvres (Fasquelle). — Anthologie des Matinées Poétiques de la Comédie-Française, 1923 (Delagrave).