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CHAPITRE XLII

CRITIQUE. — IMIILOSOIMIIE. — ÉLOQUENCE.

Le dogmatisme et l'impressionnisme. — Ferdinand Brunctière. — Jules Lcmaiire. — Anatole France. — Emile Fnguct. — Les histoires de la littérature française.

La IMiiiosophie. — Emile Boutroux. — Henri Bergson. — Jules Lacliclier. — Henri Poincaré.

L'éloquence parlementaire.

Le dogmatisme et l'impressionnisme. — Désiré A^isarrf (180G-1888) dans son Histoire de la littérature française, avait dressé le monument déHnitif de la pure crili(}ue classique et traditionnelle. D'autre part, la critique scientifique paraissait avoir atteint son plus haut point de précision avec la méthode rig-oureuse de Taine, qui serrait d'aussi près que possible l'orig-inalité d'une œuvre en étudiant la race, le milieu, le moment (1).

ferdinand B/nifwtiére, {iS^J-iOOG) tout en adoptant les conclusions de Nisard, perfectionna la méthode de Taine, en introduisant dans la critique l'idée de l'évolution, que lui fournissaient l'histoire naturelle de Darwin et la philosophie de Spencer. 11 montra comment les genres pou h peu naissent, se forment, s'épanouissent, puis se dissolvent, et se résolvent en d'autres genres; chacun d'eux, — la tragédie française, par exemple, depuis Jodelle, au xvi*' siècle, jusqu'au drame romantique de 1830, — devint à ses yeux une sorte d'être vivant qui parcourt, en plusieurs siècles, toutes les étapes essentielles de la vie, qui a ses fatalités, mais aussi ses chances bonnes ou mauvaises : le génie, par exemple, d'un Corneille ou d'un Racine, est, danl'histoire do la tragédie, une heureuse fortune, car, dani quehjue mesure qu'on réussisse à expliquer le génie, il sul

(I j Voir plu., haut, po^e .^Sti, l'application du système pliilosopbique de Taioe critique littéraire et à la critique d'art.

salM

sisteratoujours en lui un élément mystérieux, ré fractaire aux formules... Ainsi, Branetière arrive à indiquer, mieux qu'on ne l'avait fait avant lui, l'influence des « œuvres sur les œuvres », c'est-à-dire comment une œuvre procède de la série de celles qui l'ont précédée; il maintient cependant les droits du hasard, qui s'exerce dans le domaine de l'esprit, comme dans celui de la politique ou de l'histoire; il explique beaucoup, sans prétendre tout expliquer : il marque, en traits plus forts qu'on ne le faisait d'après la théorie de Taine, la part qui revient à l'orig-inalité de chacun ; il rétablit dans leurs justes droits le talent individuel et le génie.

Par une conséquence lég-ilime et parce qu'il n'essaie pas de résoudre en une simple équation talent ou génie, il maintient à. la critique le droit de les juger. Sévères parfois, ses jugements s'inspirent des prescriptions de la morale et des traditions du goût classique. Ils sont formulés dans une langue oratoire, nerveuse, relevée d'archaïsmes, qu'on ne s'étonne pas de trouver sous la plume de ce fervent admirateur de Bossuet. Ses études, essais, conférences {Études critiques ; HiMoire et Littérature, de 1881 à 1906 ; l'Evolution des Genres, 1889 ; les Époques du Théâtre français, 1892; V Évolution de la Poésie lyrique au XIX^ siècle, 1893), où il joint à une large érudition une puissance merveilleuse d'enchaînement logique, ont mis dans tout son jour la « suite » de notre littérature depuis le xvi'' siècle ; quand il mourut, Brunetière se préparait à en ordonner le déroulement en un vaste tableau qui aurait constitué une Histoire de la littérature française classique.

A ce dogmatisme si intelligent, mais volontairement austère, répondait, juste à la même époque, l'impressionnisme mobile et souple de Jules Lemaitre (1853-1914) et à' Anatole France.

Voxxv Anatole France (il a réuni sous le titre de la Vie littéraire les chroniques qu'il donnait au Temps, de 1888 à 1892^, la critique n'a guère été qu'une <livorsion, sinon un diverlissemont, entre deux romans, le caprice élégant d'un libre esprit que toutes les formes

610 U FIN DU XIX*^ SIÈCLE pT LE DÉBUT DU XX« SIÈCLE.

dp Ift pensée et dp V^r\ ^t-Uraienl Elle lui pertr^it d^ffipr mpr son « reliiijvismp « et de raconter « lei t^veeiupes de sarj âme qu miliûw des phefs-d'opuvre », — ei ftussi d'œuyres plus lîumblps, — avec une grâce savante et

une érudition tieurie.

Q'esl surtout ^w/(?;f /.^i/jqffre qui représente la critique ipipfe^sionni^le, D^ns les ContempQrQins t\\ dans les Impre,^siot}f çl^ the(((re, il se défend, uveq une sorte de pudeur ironique, d'cKprinnei' rien de plus que sesimpresT gions, frftgilep Gt personnelles, k propos dos livres et des pièces de théâtre, Mftis ^ mesure qu'il s'ftpplique h mieux défipir jes « ipipressions » suggérées p&r ses sympathies et ses aniipailnps, on s'aperçoit que les apparences <» ondoyantes et divoraes m de oei esprit sensit>le et di^rn^ant, dissimulent m^l les goûts les plus classiques, l>mQur du naturel, du désintéressementdfms l'art, de \(\ divine simplicité dans le style, l'aviM^sion pour- U recherche do j'elVet à tout prix, puurleparaiioxe PU pnur la mauvaise rh^Horique. Les quatre monographies de grands écrivains {J.-J. liousfieau; fUtrin^i fénelvn; Cfifitoanbyimi(t), qui furent d'abord des pours professés à la Société (fe-M CotifércHç^^y montrent pjen, sous les gi'àees attrayantes d'un style qui n'avait rien perdu de sa souplesse, le fond solide d'un esprit fidèle aux enseignements de la tradition.

l^'intelligence est la lacullé principale d'i^mUelayuet (l^'47-lUtO) ; entendons par l^ lo goût dp comprendre les idées, et lo don do les lairo oomprendre, U les pénétre d'un regard, disperne leurs Qnes corrpspondanoos, projette la lumière siuieursinnombrahlps facéties, ptgoùte ^ pe jeu une sorte d'ivresse supérieure. Uuns ses portraits d'écrivains, c'est à Tospril qu'il s'attache pour ou démonter les rouages; il a présenté, en quatre volumes consacrés aux quatre siècles classiques, une suite de portraits qui sont comme une série d'oauxfurlps fixant les traits essentiels de nos ^ éprivains. C'est son couvre la phis populaire. .,■...-, son chef-d'ipuvre est sans (Inule la série d éliulps sur les i^ulUiquoi çt Moyaliate^ du XIM^^ siècle, où il

CRlfiOÙE. PIIILOSOPlilË. ÉLOQUENCE. 6ll

a réuni qiielqiiës-lines db§ plus fortes biographies itilelIeclUclles tjue l'ôil ait écHtbs depuis Saiiilb-tieuve.

L'Histôins de Ist littét'jitui'ë R^àn^aiSô. — Ce IriUrlivirat de critiques^ — Brunetiérë, Lôrtiaili'e, ^agUét, — eXGt-çaitUtiédôiliiiiallbhà pëli p^êsincdhlëstéë. Ils h*ont J3&S leu de suceefesetit's. A l'hëUrè hetiiëllfe, oti tie voit pWis d'etrivairt aUtttH&épat^tag-er,comindils i'ohlfait,ses jug-èmetits entre la t^rodùclich bontempdraine et lesïfeuvhës du pàsfeê. Gepehdiilit rhistoit-eliltérall^é s'est dè\^feloppèë; les rtlêltiodés de l'hiâloil^ô pt^opfferhent dite luioht été hpj^lllUëesàVëc )ikl5dërig-uëUh qu'autrefois. lGUstni)êLia/iÊbïi, ie savant dit^ëicieiil^ de l'Ébblë Hët^ihalë, à pt^ësëlilé, èh Uh tàbieaU d'ënSemblë, une cblliplètë Ifùtmyè'éé l'a Htt'éi'-àîui^'é fmii^ai^ê\ tout en i^ësuiïiâht lëS r6sliHatsacqili&par les béchërtihes SëiëtitifiqUeS, et ëtt mëriti^ànl le lieh etitrë les époques et lés difl'érerilëfe rormè§ dug-ôût, il y à waiiilëftb une place importÉlhtë âUX « irtdiVldllàlilêS gii^ét-iëUi^ëss). ifm^ph Biédfer, disbi|)lë de ti^Stoh Paris, dôhl il a ëUf fillisieurs points réformé les théories, a renôlivëlê l'êsprltdës études triëdiévàlës, on siibstiluahlàlikëbiistfuéllohsàvenlUrëliscs ël ihtëi^ssèë's tië là ëi^iliqUë g-emâhiqUë, lirlfe Viâionblélit'ë', humaine ël pr^ofondëriiëhlhâliëbâlëjdéfebHgihëS de hotl^ëlitlêratUrb. DaliS ses belles ôl IbrtëS études ^\irlesL^ig!êndex Épîfjhes.o'à l'Ett-dëlii-poéliqUë, maisdisbiplihée;dU style, ne huilîwiht a là sbUdilé de l*ai^^\liiiôïitdtion, il a dëitiohtrê que hbS Ghansbhé de §:ë§l6 toriserVetit, Sous le HiflStjbë de lêg-ëndës ëbij^rubtêès à desâ*ns atitébieUt^s, ië f)lit^ Visap de Ik P^râiiCê dêfe Croisades (1).

Au* histoHens de hbli-fe lltlébàtUi-e, bh dbll Rattacher ifes e**a?/«>?ës; lëul^S bôUVPêS, qui onl le plus sbUVëilt m IbU^UeUb d'uhe eilidë de l-ëvuë, jleUVfeht auséi bieh s'étërtdhë jUSqil*iiU^ diihëttSiôhs d'Ub liVi-é. Lo JilUs soUvertt, elles déliiUséent les lët-tuës d'ûue question ans ttVbIf là t^i^tertllbrt dfe rêt)UiSëb; oU biëtt, elles limitent lëUr ëflbi't à Pexàrtieh d'Urt pi^oblêhië bien tlôtermlhé. Oh pëul bilër dàhS ëe dëi^rtiel' g-ehrë lëS beâUk

(1) Son aHiiplation du Rotnnn de Triitan et Iseult, devenue populaireircstila^î la physiôiiomiu Vcrilable dVine granao œuvre du moyen âge que le leinps avait ulloréo.

et solides travaux de Victor Giraud sur Pascal, sur Cliateaubi^iand; les studieuses et délicales «flâneries» d'André Hallays à travers les monuments laissés par le passé à Paris et dans nos provinces. : La Philosophie. — La philosophie française a connu pendant ces trente dernières années un remarquable renouveau, sous l'action de deux penseurs éminonts : Emile Bout roux, et He/iri Bergson. Mais la voie fut tracée à l'un et à l'autre par le petit livre substantiel et hardi de Jules Lachelier sur le Fondement de V Induction (187i): à une époque où l'universel et rigoureux déterminisme des phénomènes paraissait s'imposer comme un principe, Lachelier démontrait que les lois de la science expérimentale n'auraient point de valeur si l'esprit ne les appuyait pas à une croyance : l'esprit a foi dans la durée de la nature et dans la permanence de son équilibre; il collabore donc à la formation de la science : il ne la reçoit pas toute faite des choses, il la marque à son empreinte.

Cest un des principes qu'Emile Boutroux restaure avec netteté contre la philosophie de Taine et de Henan. OEuvre mag-istrale et féconde, la Contingence des lois de la iVa/Mre (parue en 1874) établit une critique décisive de l'idée de nécessité; elle fait voir, sous les mailles entrelacées des lois, la spontanéité des êtres et des choses toujours en éveil; elle prouve que les lois ne sont qu'un résumé des faits; avec la contingence, elle réintègre la liberté dans l'univers, et légitime ^ds elle l'existence du principe spirituel.

Les conclusions d'Henri Poincaré [la Science et V Hypothèse, 1902; la Valeur de la Science, 1908), se— déroulèrent parallèlement à celles dÉmile Boutroux.1 Elles leur apportèrent une puissante confirmation. Il ful^ singulièrement intéressant d'entendre la plus forte voix scientifique de l'époque proclamer que notre science n'a pas la valeur absolue à laquelle, dans leur ferveur, les Renan et les Taine avaient dédié leur adoration; qu'étant humaine, elle n'a, comme toutes les œuvres di l'homme, qu'une valeur strictement humaine ; « nous n

pouv^ons penser que Ja pensée »; de cette pensée la science est une création; et notre géométrie, par exemple, n'est rien qu'un prolong-ement de nos sens.

Cette restauration du spiritualisme, entendu comme une libération de l'esprit que l'époque précédente avait asservi, sans réserve, à la nature, trouva, versledébutde ce siècle, son expression la plus haute et la plus complète dans l'œuvre d'Henri Bergson. Cette œuvre, pour la première fois peut-être depuis Descaries dans l'histoire de la pensée française, présente un véritable système philosophique, c'est-à-dire un ensemble de spéculations liées log-iquement les unes aux autres, d'où ressort une conception g-énérale de l'homme, de la nature, de la vie; elle relève la métaphysique du discrédit où elle était tombée dans la second moitié du xix^ siècle.

Exposé principalement dans trois grands ouvrages {Essai sur les Données immédiates de la Conscience, 1888 ; Matière et Mémoire, 1898 ; l'Évolution créatrice, 1907), le i< bergsonisme » a pour principe premier r « intuition, » c'est-à-dire une vue directe du réel. Cette intuition, l'homme la saisit à l'état pur dans la « conscience immédiate » de son activité ; par elle, il connaît le temps véritable, qui est simplement la perception de ses états intérieurs, de leur développement et de leur durée; par elle, il apprécie la richesse presque infinie de son « moi ». Appuyé fortement sur ce principe, Henri Bergson construit une psychologie neuve et subtile, qui aboutit à une conception originale de la liberté; il édifie enfin une métaphysique où l'intelligence apparaît dans l'homme comme l'aboutissement de l'effort que la spontanéité vitale accomplit, à travers tous les stades de la matière et de l'animalité, pour prendre conscience d'ellemême et se réaliser sous une forme supérieure.

Cette philosophie, à la fois profonde et brillante, est exposée en un style limpide et pourtant coloré : sans cesse, l'image y dessine les traits de l'idée. Ainsi se retrouve chez ce philosophe moderne l'accord platonicien de la pensée et de la poésie.

L'éloquence. — La tribune parlementaire, relevée par

Il4 LA FIN DÛ XIX« SIÈCLE ET LE bÉBUT DU )i\^ SIÈCLE.

la troisième RépubUquic, à ehtbndli, entre 1870 ël 1914, uh grand nombre d'bfaléilrs entre cjui se parlag-èrehl tous iés dons Iradiliohnels de l'ôlbqunnce, depuis l^iardeur et la (lamme ^\i\ rendent uh « tHbim b chtràînant jUëqU'à là précisioh pàfesiDhbée qlll fait lô « debeter » irr(^Bisiible.

G'ahibeîta f 18138^188^) â déployé Utie ghàbde pùissaftbfe oratoire dhhs dc;^ diécours de forme feouvcnt iacOï'reclé, tnais qui prodtlisaiehi, à l^àUdilion, Uh effet cbhsidtiràble. Jttfei SitribU (i?14-1886) hâbllé cl ihéïnUant, fui Un ehâftfléUr.

Le genre fetJbre et VigDUreut de Wûlrîi^ck-IîôuÉSeàti (18\n-1004) a élê repris par ÀtéjCaiXdH tUhàl, êl par hàyiMhd Pi)itïcnf^. Le taletit académique de Pàut beschaMl fâil peridahl à r'élbtJUeribë lf^s Illlérairè de Mauf*îcè 'Hàtréè. Âbx deux pôles ôppbséè des idées, le eottite tie Mun et jMh SaûrêH ëUrenl loufe les dëUx le doh de la grahde pôMode bralbiw fet de l'ituàge.

RÉSUMÉ

800» Après Désiré ^isard qui a donhé le monument définitif de la doctrirns icfnmtjtii», et Hipp» Taine t|ttf

èxpiicjueles dcuvrèsde laiitttîratùreetderàrip&r^ft rtits,

te mUieit ël lé thoihént, la cHtiqiiê littéraire a jeté ufi grand éclat à la fin du xix® siècle grâce à trois maîtres de tendances très diiïérentes.

dOL Ferdinand Brunetière, savant historien tj§ la littérature cl puiSSatit dialeclideti, t*epr*àènte là Ôifltiquè dogmatique.

302. Jules Lemaît^e, esprit souple et nuancé, plUs près de Sainte-Beuve que de Nisard, lui ©ppose sen impressionnisme.

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