LE DRAME, LES MYSTÈUES
Les origines : le drame liturgique. — En France co.nme en Grèce, le drame est né dans les cérémonies du culte. Le culte chrétien est essentiellement dramatique : Jamesse, qui comprend action et dialogue, est un drame; sous sa forme primitive, le drame fait partie de l'office, et na d'autre objet que d'en accroître la pompe et l'éclat. L'Eg-Iise est pour le peuple du moyen âg-e la maison, où, réuni dans les mêmes pensées et dans les mêmes espérances consolantes, il passe une partie de sa vie, la meilleure. Les offices les plus longs sont ceux qu'il préfère. C'est [)our répondre à ce désir que le clergé, à de certaines époques, intercals dans l'office la reorésentation
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figurée de certains faits de Ihisloire religieuse. Tel est le drame liturgique. On le représentait surtout lors des fèies de Noël (Drames des Pasteurs, de r Époux, des Prophètes) et de Pâques (Drames de la Passion, de la Jiésurrect'ion, des Pèlerins).
Le dramb liturgique n'est d'abord que la mise en action et en dialogue de ce qui est en récit dans l'Évangile. Le texte très court, en latin et en prose, ne se compose que de paroles rigoureuseniet tirées de l'Écrilun^
Mais peu à peu le drame liturgique s'altère en se dévi loppant. Le texte s'allonge, les vers remplacent la prosr la langue vulgaire se substitue au latin. Le drame teiul ainsi à se faire son existence indépendante et à sortir de l'Église.
Le théâtre du XIF au XIV siècle. Les »» Miracles ». — Ce piogrès est déjà accompli au xn' siècli' Le drame ou Jeu d'Adam, qui est de cette époque, con tient les indications suivantes : l'acteur qui jouait Dieu devait h un certain moment rentrer dans l'église [vadat ad ecclesiam) ; les démons parcouraient les rangs du peuple qui se pressait sur la place publique [dannoth discurrant per plnteas) La scène n'est donc plus dans l'église, mais sur la place publique devant léglise.
Pour la pièce elle-même, si elle est lituigique par son origine, c'est par l'ampleur du développement, comin par l'emploi de la langue vulgaire, un drame séculier. La transition s'opère donc par cette œuvre, la plus ancienne de notre littérature dramatique.
Du xui" siècle il no nous est parvenu que deux dramete Jeu de Saint-Nicolas par Jean Bodcl d'Arras, pïv< d'allure très libre, qui nous fait assister successivement aux luttes soutenues par les chrétiens en Terre-Sainte et aux querelles d'un cabaret flamand, et le Miracle d'' Théophile par liutcbœuf.
Au XIV* siècle appartiennent les miracles de Noti Dame\ C'^st la mise en srène d'un événement mcr-
i. Nous p«r>s<>>lon8 quarante mtracles réunis daut un même mdnuRrnl, ron pdi' liuuiard. La {iroduolion a dû ôlre beaucoup |>Jiis con»idéra]>io, ut i«a J/<ri A'4l*ienl pa" louf dos miraclei de Notre Dame.
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veilleux produit par l'intervention de la Vierg-e. Dieu, ïa Vierge, les saints y jouent un rôle, et qui parfois nous surprend. Pour obtenir la protection de la Vierge, il suffit de l'implorer avec confiance. Aussi arrive-t-il que les scélérats entassentles crimes, sûrs d'avoir l'impunité en réclamant au dernier moment cette intervention miséricordieuse. L'attitude souvent peu honorable prêtée au clergé, la licence du langage, la hardiesse de certains tableaux, tout prouve que nous sommes en présence d'un théâtre entièrement sécularisé. Les miracles ont été probablement joués dans des pwjs, sortes d'associations littéraires formées par les bourgeois et dont le plus célèbre fut celui d'Arras.
Le théâtre au XV siècle. Les « Mystères ». ~ C'est dans les mystères' (1400-1548) que le drame du moyen âge trouve sa forme la plus complète. Un mystère est l'exposition dialoguée d'un événement historique tiré de l'Écriture sainte ou de la vie des saints.
On peut, d'après leur sujet, grouper le? mystères en trois cycles :
1° Le cycle de l'Ancien Testament {le Mystère du Viel Testament^ en 50,000 vers); 2° le cycle du Nouveau Testament {la Passion, représentée en 1450, composée par Arnoul Greban du Mans, et refaite par Jean Michel d'Angers, en 70000 vers) ; 3° le cycle des saints {les Actes des Apôtres, ipar Arnoul et Simon Greban, en 00,000 vers).
Quelques pièces seulement ne rentrent pas dans ces trois catégories ; le Mystère du siège d'Orle'ans, destiné à remercier Dieu de la délivrance de la ville par Jeanne d'Arc ; la Destruction de Troie, par Jacques Millet. liècc toute profane.
Le mystère est en vers de huit syllabes à rimes plates : ies passages lyriques devaient être chantés. Un prologue sert à exposer le sujet et à réclamer le silence du public. La pièce même est divisée en journées, chaque journée
1. Co mol, ((u'on devrait écrira misii^re, n'a rien do cominuii avec lo grec ^uoTi^jioy, cl doit ^;lic ratlaol:é i'.u latiu tinnis/i-riiim. II siguidc dOQC •cv'otl, CODUnt
le mol ilr.-iiiic
34 LE MOYEN Age.
comprenant le nombre de vers qu'on pouvai* "^citer en ane séance. Elle se termme par une invitation à prier Dieu ; « Chantons Te Deiim laudamus. » Le ihéâtre en s'éloignantde ses origines n'en a pas perdu le ïOu venir.
Système dramatique. — Le théâtre des mystères répond à une conception dramatique bien déterminée. Voici les traits qui le caractérisent. D'abord l'emploi constant du merveilleux. Dieu, la Vierge ot les saints interviennent dans l'action ; plus tard on ajouta encore des personnages abstraits, Justice et Paix, Vérité, Miséricorde ; ou, pour mieux dire, l'action n'est pas conduite par les moyens humains, le merveilleux n'est pas seulement un incident, il est le fond môme de la pièce.
Ensuite le mélange du tragique et du comique. A côté des scènes destinées à nous émouvoir, les auteurs de mystères en placent qui sont simplement bouffonnes, et parfois de la plus grossière bouflbnneric, Ce comique est emprunté aux scènes de la vie moderne, car l'anachronisme fleurit dans les mystères: on y traite les questions contemporaines, et on nous peint Jésus et les s£d^fl|| comme des gens du xv' siècle. Ce sont des personnagWI populaires qui sont chargés d'égayer ainsi la pièce: messagers, tyrans (bourreaux), fous, aveugles, valets ; il y faut joindre un acteur bouffon et terrible, dont ie moyen ùge se moque tout en tremblant devant lui : le diable.
D'autres traits encore sont spéciaux nu mystère : li multiplicité des lieux (non seulement l'action se promè; avec la plus grande liberté d'un lieu h un autre, mais il arrive qu'elle se passe à la fois dans plusieurs endroits) , la longue durée du temps ; le nombre considérable df^" pcrsonnnges, qui va jusqu'à dépasser cinq cents.
On voit par là en quoi le théâtre des mystères diflV du théâtre classique.
La tragédie classique est la solution dialoguée d'une crise morale : l'action se passe dans le cœur des personnages, elle résulte logiquement du jeu des passions, les scènes s'engendrent l'uno l'antre. La tragédie supprime te
temps et l'espace : sîle n'admet pas la diversité de ton.
Le mystère esic une sériede tableaux qui se succèdentà travers toute sorte de contrastes dans la multiplicité des temps et des lieux.
Les caractères. Le style. — Par malheur, si la conception était originale et intéressante, elle a été très médiocrement réalisée. Les auteurs de mystères ne sont pas des artistes. Ils ne savent pas dessiner un caractère; leurs personnages sont tout d'une pièce, sans nuances, «ans traits individuels. Le style surtout est déplorable et n'échappe que rarement à la platitude et à l'incorrection. On a peine à extraire de cette immense somme de vers quelques passages qui aient, comme celui-ci, de l'élévation et du pathétique. Marie supplie son fils de s'épargner quelques-unes des horreurs de sa mort :
WOTRE DAME
Au moins veuilliés, de vostre grâce Mourir de mort brefve et fegiere.
JÉSUS
Je moiuray de mort très amere.
NOTRE DAME
Non pas fort villaine et honteuse.
Mais très fort ignominieuse.
NOTRE DAME
Doncques bien loing s'il est permis
JÉSUS
Au millieu de tous mes amys.
NOTRB DAME.
Soit doncques de nuyt, je vous pry.
JKSUS.
Mais en plaine heure de midy.
NOTRE DAME
Mnurcs donc comme les barons.
JÉSUS
Je mourrai entre deu.x larrons.
UovMi»,. — Lift. fr. A
NOTRE DAHB.
Que ce soit soubz terre et sans toji
JÉSUS
Ce sera hault pendu en croix.
NO THE DAME
Vous serez au moins revestu.
JÉSUS
Je serai atacbé tout nu.
NOTRE PAME.
Attendes l'âge de viellesse
JÉSUS
£n la force de ma jeunesse.
NOTHB DAME.
C'est très ardente charitt', Mais pour l'onncur d'umanité Ne soit vostre sanc respendu.
lÉSUS.
Je seray tiré et tendu; Tant qu'on nombrera tous mes os Et dessus tout mon humain dos Forgeront pécheurs de mal plains, Puis fouyront et piez et mains De fosses et pla.yes très grandes.
NOTRE DA.MR
A mes maternelles demandes Ne donnés que respoucos dures
JÉâDS.
Accomplir fault les escriptures.
Les représentations les acteurs, la scène — Le
moyen âge n'eut pendant longtemps ni Ihêàlres j)ermanents, ni acleurs de profession. Les représenlalions, nullement rég-uliôres, avaient lieu à l'époque où l'on célébrait la fête dont elles rappelaient le souvenir. Quel ques mois avant la date fixée, on faisait à travei la ville un cry ou proclamation solennelle afin de convoquer tous les g-ens de bonne volonté qui s'offriraient pour un rôle. Le clergé et la noblesse répondaient à ccl
appel aussi bien que la bourgeoisie. Ces acteurs de tous ordres acceptaient la tâche d'apprendre des rôles souvent fortlong-s et la charge de fournir des costumes souvent magnifiques. Leur conviction était absolue ; et plus d'une fois on arriva juste àtemps pour dépendre Judas ou déclouer Jésus qui avaient joué leur rôle trop au naturel.
Même empressement du côté des spectateurs. Tout le monde rivalisait pour accroître l'éclat de la représentation : le clergé, les municipalités, les confréries supportaient une partie des frais. Pendant la durée du spectacle, la ville était déserte, les boutiques restaient fermées, et l'autorité interdisait « de faire œuvre mecquanicque ».
Le théâtre était installé sur la place publique : c'était un théâtre improvisé, construit en planches pour le temps que devait durer la représentation. On a prétendu qu« la Rcone avait plusieurs étages superposés : c'est une erreur. La scène était dé plain-pied comme nos scènes modernes. Elle comprenait deux parties : les mansions (maisons), édifices où l'action se transporte pendant le drame (la maison de la Vierge à Nazareth, le temple de Jérusalem, le palais de Ponce-Pilate), et la scène proprement dite ou espace libre entre 'es mansions. Au premier plan le champ recouvrant l'enfer auquel il donne accès par une trappe. Puis les mansions ouvertes vers le spectatear ; le paradis décoré avec un grand luxe, Dieu le Père y trône au milieu de ses anges ; le purgatoire ; le limbe fait « en manière de chartre ». Il n'y a pas de changement de décors : l'action en changeant se transporte dans les dilférentÉ lieux figurés tous ensemble devant le public. Il n'y a pas de coulisses : les acteurs, leur rôle fini, restent en scène fans agir.
Les confrères de la Passion. — La plus ancienne troupe permanente donnant sur un théâtre stable des représentations régulières est la célèbre association des confrères de la Passion. Elle se composait de bourgeois et d'artisans. Nous la trouvons établie nu bourg de Saint- Miii'r-les-Fossés dès 13'.)8, sans qu'on sache depuis conabion de temps elle existait. Le 4 septembre 140ii des
lettres patentes de Charles VI lui donnèrent l'existence lég-ale, et lui reconnurent les privilèges des corporations les plus favorisées.
Les confrères donnèrent d'abord leurs représentations dans la grande salle du rez-de-chaussée de l'hôpital de la Trinité, ils jouaient les dimanches et jours de fête : le succès fut tel, qu'on dut avancer les vêpres afin de donner aux fidèles le temps de se rendre au théâtre. Le répertoire fut d'abord composé exclusivement de mystères, pui»^^ mêlé de mystères et de farces.
Lorsque Ihôpital fut rendu à sa destmation, les confrères se transportèrent successivement à Thêtel de Flandres, puis à l'hôtel de Bourgogne, rue Mauconseil. Mais en 1548 (17 novembre) un arrêt du Parlement leur « inhibe et deflend de jouer le mystère de la Passion Nostrc Sauveur ne autres mystères sacrez sus peine d'amende arbitraire, leur permettant néanmoins de pouvoir jouerautres mystères profanes, honnestes et licites».
C'était la ruine de leur théâtre. Vers 1588 les confrères cessent de jouer et cèdent leur salle à d autres comédiens. Toutefois ils gardaient leur privilège qui ne fu( suiJ|)rimé que dans les dernières années du xvn* siècle.
Fiu des « Mystères ». - - L'arrêt de 1548 fut pour le théAtre des mystères un arrêt de mort. Depuis cette date on ne compose plus une seule pièce qui mérite le nom de mystère. C'est que ce tliéàtre n'était plus en ra|)port avec les besoins nouveaux des esprits : la Réforme et la Renaissance étaient également ses ennemies. Les protestants s'indignaient contre le scandale de ces repi sentations, et le clergé catholique s'avisait, les tem|>> étant changés, des inconvénients d'un théâtre qui avait eu d'abord un but d'édification pieuse. Enfin les lettrés étaient rebutés par l'insuffisance artistique de ces pièct
C'est alors << qu'on vit renaître Hector, Andromaque, llion » Les auteurs en)pruntèrent aux anciens leurs sujets, et crurent leur emprunter encore leur système dramatique. On a salué cette révolution avec enthousiasme; et sans doute nous n'avons rien ù regretter eu présence du mouvement d'où va sortir notre théâtre du
LE THÉÂTRE. gy
Kvu* siècle : alors même qu'elle met en scène des Romains et des Grecs, la trag-édie classique est par» soi esprit essentiellement française.
Mais il faut reconnaître que, du moins dans sa conception, le théâtre du moyen âge avait par rapport à la trag-édie certains avantag-es.
La trag-édie suppose chez les spectateurs une certaine culture littéraire, et ne s'adresse qu'à une élite.
Les mystères, empruntant leurs sujets à la religion et leurs développements au spectacle de la -vie quotidienne, ont donné à la France son seul théâtre national et populai^o *,