THÉOLOGIENS. ÉCRIVAINS POLITIQUES- UÔ
Satire Ménippée (1594), est le manifeste de ces derniers, des sages et des modérés, qui n'entendirent pas que ia France cherchât un roi à l'étranger et surent amener l'abjuration de Henri IV- Elle est l'œuvre de plusieurs auteurs : de là sa variété et une partie de son charme.
Au plus fort de la Ligue, Jacques Gillot, curé doyen de Langres et conseiller clerc au Parlement, réunissait quelques amis lettrés dans sa maison du quai des Orfèvres. C'était Pierre Leroij, chanoine de Rouen, celui qui, d'après une tradition, aurait conçu l'idée première et tracé le plan de l'œuvre commune; Nicolas Bapin, tour à tour avocat, soldat, grand prévôt de ia connétablie de Paris, poète distingué, à qui Régnier adressa une de ses plus importantes satires; Jean Passerai, professeur au collège du Plessis, puis au collège Royal, où il succéda à Ramus, érudit et faiseur de vers galants; Florent Chresticit, médecin, traducteur oublié et poète médiocre; Pierre Pithou, jurisconsulte de grand mérite, et celui des rédacteurs de la Ménippée qui a par lui-même le plus de valeur; ces deux derniers, anciens calvinistes, convertis avec une sincérité d'autant moins douteuse, qu'ils ne demandèrent jaiuais ni faveurs ni récompenses.
Tous ces hommes ont des traits communs. Ils appartiennent à la bourgeoisie. Ils en ont le bon sens, l'honnêteté, la droiture. Ils en ont aussi certains driauts tels que l'étroitesse d'esprit; ils ne comprennent pas les sentiments profonds qui avaient suscité le mouvement de la Ligue, et ne voient dans les chefs que des coquins, et dans les soldats que des imbéciles. Us en ont encore le souci un peu vulgaire des intérêts matériels et du bien-être. Ce sont ensuite des patriotes, chez qui le sentiment national ne va pas sans une nuance d'exaltation et de prévention. Gens d'esprit, ilf f^nt une verve un peu libre et une gaieté souvent cruelle. 11 faut enfin noter que ces lettrés qui en se réunissant ont composé un chef-d'œuvre sont tous dos hommes de second ordre, s'cgayant en dehors de leurs travaux habituels Us n'ont pas attaché d'imporlanco à leur œuvre et n'en ont pas
prévu la durée. Aussi ne se gont-il pas occupés de PQus dire la part qui revenait à chacun d'eux dans le travail collectif, et ce n'est que grâce à une tradition indirecte et peu certaine que nous faisons celte attribution ^
L'qBUvre. Les discours. — La Satire Jlénippée a pour sujet )a parodie des états généraux ouverts à Ptu-is, le 2Q janvier 1593. Elle se compose d'abord d'unp sorte de prologue. Dans la cour du Louvre, deux charlatans, l'un espagnol (cardinal de Plaisance), l'autre lorrain (cardinal de Pellevé), débitent leur drogue : le catholicon *. Puis vi.ent le tableau, en partie seulement imaginaire, de ia procession des états, l'entrée dans la sfille, et la description de tapisseries à sujets allégojiques.
C'est alors que commencent les discours, qui forment le corps mêmje de la satire. Ces discours sont composés dans un paiti pris d'ironie, d'après un procédé qui manque peut-être de finesse. On suppose les chefs de la Ligue arrivés à un état d'esprit où ils oublient toute prudence, et prennent la parole pour dévoiler euxmêmes leur propre infamie. M. le lieutenant avoue que dans toute cette guerre il n'a songé qu'à son intérêt personnel, voulant se faire roi, lui ou son lils. M. le légat harangue en mauvais italien : il ne faut pas parler de paix, pour être sauvé on n.e doit que vouloir la guerre à outrance. Le cardinal de Pellevé harangue en latin macarorùque : il avait, au concile de Trente, soutenu les intérêts de la cour de Home au lieu de ceux de l'Église gallicane; aussi le fait-on pai'ler en faveur de l'Espagne et du saint-siège. L'archevêque de Lyon : la Ligue fait de vrais miracles, puisque dos individus tarés sont de saints personnages depuis qu'ils sont ligueurs. Le recteur Rose passait pour un peu fou;
1 . On atLril>iiL- à P. Leroy la premifre partie de l;i Satire Mi^nippfe, à J. Gillot la harans((ie du l.figai, à Flnrent Chreslien celles de rarchovA>]iif> dp t.yo?i et du rocleur Ho7.i', à Passerai celJc du sieur do Ricui, cl plusicr 'ic>s el
françaises, d J'ierrc l'ithou, la harangua de d'Aubray, à '■ .tl au
barreau du F^aris, los regret» de ia mort de l'asne ligueur.
i. La Ménippée jouo sur ce mol qui sipinili. : panacée uaifersello.
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îi débite lihë série d'injures contre les divers préte^v:'ants :
« Somme toute, messieurs, vous êtes trop de chiens à ronyer un os. Vous êtes quatre où cinf| bHgîinds dd rbyaiiihë, tdils gtaads princes, et qui ii"a>?ez pas feule d'appétit. Je suis d'avis que pas un de vous ne soit roy; je donne doue ma voix à Guillot Fagotili, marguiller de Gentilly, bon vigneron et prud'homme, qui chante bien au lutrin et sait tout son office par cœur. »
Le sieur de Rieux liarang-ue pour la noblesse. C'était un brigand féroce et qui, après mille crimes, finit su^ l'échafaud :
ëi àlictih de irioh gouvei'nement — s'ééfie-l-il — èingêi-é de ptrlëf de paix, je le courrai comme un loup gris. Vive la gilerrel il n'est que d'en avoir, de quelque part qu'elle vienne... Cependant je courrai la vache et le manant, tant que je pourrai : et n'y aura paysan, laboureur, ni marchand autour de moi et à dix lieues à la ronde, qui ne passe par liiès màîns et qui ne me paie taille ou i-ançon. Je sçay des iiiveiitiohs pour lés faire venir à raison... Je les petids J)ar les aisselles; je leur chauffe ies piedà d'une péliè rouge; je les mets aux fers et au x ceps; je les enferme en un four en Un coffre percé plein d'eau... Bref, j'ay mille gentils moyen» pour tifél" la qùlhtesseîiee dé leurs bourses.
Aiiill îà Ménippëè est égàlërneilt hostile au cierg-é à là rioblesse, à la dénioci^atie. Reste un oWre pour lequel elle réserve taiitËs seè syrhpathles : la bourgeoisie. Il fallait que les idées dés bourgëdîs, leiir indig-natioii et lelirs ÔSpéKinces fussent exposées dans un rilbl'cëftii d'ensemble : c'est l'objet de la liarang-ue cie d'AubrkV.
tJl* le idH de Id satire a brusqiiëmèrll changé. Après le rire et les bouffonneries, Wci la note sérieuse et grave. Clalidé d'Aubray, chef des politiques et député du tiers aux états, s'était en elfet prohoncé avec vigueur contre les Séiië; rhais il avait du, dans son discours gârdei- deé niêh&g'èmëhts : le discours qu'on lui prêle est d'une ^oxtl^éine violence. C'est en même temps ui; des bèâûx hiorceaiix d'éloquence qui soient dans notre iàng-bë. D'Aiibray trace d'abord un tableau du misérable état où la ville est réduite.
'^^2 LE XVT* siècle.
« Tout est A vous, messieurs, qui nous tenez le pied sur la gorge... Pt faut qu'ayant la mort entre les dents nous disions que nous sommes trop heureux d'être malheureux pour si bonne cause. »
Doù viennent tous ces malheurs? De ce que Paris n'a pas su conserver son roi légitime ! (Il s'agit ici d'Henri 111.)
« Tu n'as pas pu supporter ton Roy si débonnaire, si facile, si familier, qui s'étoit rendu comme concitoyen et bourgeois de ta ville qu'il a enrichie, qu'il a embellie de somptueux bâtiments, accrue de forts et superbes remparts, ornée de privilèges et exemptions honorables. Que dis-je? pu supporterl C'est bien pis. Tu l'as chassé de sa ville, de sa maison, de son lit. Quoi, chassé? Tu l'as poursuivi. Quoi, poursuivi ? Tu l'as assassiné, canonisé l'assassinateur et fait des feux de joie de sa mort. »
Et il montre le contraste des souffrances qui ont suivi « cette détestable mort conseillée par les prêcheurs » et des prospérités d'autrefois. « Chacun avait du blé en son grenier et du vin en sa cave. » C'est là le côté quelque peu terre à terre de cette éloquence pratique. Aux yeux de d'Aubray, la religion n'est pour rien dans les guerres de religion : ce ne sjnt que rivalités de grandes familles. Après avoir fait à Mayenne le portrait de sa propre carrière et montré l'incapacité des députés et les pièges de la politique espagnole, d'Aubray adjure les états d'appeler Henri IV.
La Ménippée pourrait finir après cette magnifique conclusion: mais c'est une satire, il faut qu'on entende de nouveau la note comique. Aussi a-t-on ajouté quelques pièces de vers, médiocres d'ailleurs, sauf le Regret sur le ti'épas de l'âne lir/ucur.
On a dit que la Ménippée avait ouvert à Henri IV les portes de Paris. Elle ne pouvait avoir ce résultat. Du moins elle a achevé la victoire en enterrant la Ligue sous le ridicule. Elle reste aujourd'hui comme l'une des œuvres que l'esprit français a le mieux marquées de son empreinte, parce qu'elle exprimo tout à tour avec malice et éloquence des idées modérées.
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82. Les discussions théologiques ont rendu un service éminent au progrès des lettres, en faisant entrer dans la langue commune une foule d'idées réservées jusqu'alors au latin.
83. L' « Institution chrétienne » de Jean Calvin (1536-1558), est une des dates importantes dans l'hisloire de la langue. Jamais on n'avait traité en français des matières aussi graves dans une langue aussi ferme.
84. La polémique calviniste est le plus souvent violente et parfois cynique, comme dans 1' « Apologie pour Hérodote » de Henri Estienne.
85. Les théories politiques les plus contradictoires sont exposées par Bodin dans sa « République », par Hotman dans la « France-Gaule », par Hubert Languet dans les « Vindicise contra tyrannos ».
80. Le « Discours de la servitude volontaire » d'Etienne de la Boétie est un violent réquisitoire contre le pouvoir d'un seul. Mais il ne faut voir dans cette œuvre de jeunesse que la très brillante amplification d'un écolier tout plein des souvenirs antiques. La valeur de la forme relève seule ces lieux communs sans application pratique.
87. L'éloquence politique profite de nos discordes. Les prédicateurs de la Ligue sont en partie responsables des violences de la Ligue. Un Michel de l'Hospital, unLa Noue, un Du Vair, doivent leur grande renommée à ce mérite d'avoir été les avocats de la tolérance et du jinlriolisme.