‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 43 sur 223 · Taul eu vers qu'en proee · texte numérisé non relu

Taul eu vers qu'en proee

dance et le repos nécessaires au libre développement de la pensée.

L'écrivain. — Il nous reste à étudier en Rabelais l'écrivain. 11 ne faut chercher dans son livre ni une composition régulièrement ordonnée, ni un plan, ri même un sujet. Rabelais se contente de faire pass sous nos yeux une succession de tableaux, de scènt de portraits. Quelques scènes sont de la meilleuiu comédie : l'entretien de Picrochole et de ses conseillers, l'aventure des moutons de Panurg-e, le récit de la tempête. D'autres sont de pure bouffonnerie. Parmi les personnages, beaucoup ne sont que des personnifications affublées de noms grecs, et gardent la pâleur de l'allégorie. Sur ce fond un peu gris, quelques figures se détachent en pleine lumière : celle de frère Jean, si épris de mouvement, si débordant de jeunesse et de vigueur; celle surtout de Panurge. Celui-ci est l'homme prêt à tout faire (Ttav epyov), mais de préférence le mal.

II avoit soixante et trois rr.anicres de trouver de l'argent tousjoi^PI h son besoing, dont la plus honnorable et la plus commune estoik par façon de larrecin furtivement faict; malfaisant, pipeur, beuveur, bateur de pavez, ribleur s'il en estoit à Paris.

Avec cela poltron et fanfaron, mais homme d'esprit, insouciant et gai. Panurge n'est pas le héros de Rabelais : il n'est pas davantage, comme on l'a dit, lincarnation du peuple de Paris. On peut lui trouver des rapports avec les Renart et les Pathelin; mais il est surtout lui-rnéme, Panurge, création vivante et fign individuelle.

La langue de Rabelais est franche, colorée. Lt;> termes sont empruntés au fonds national. La phrasr a»Tecte dans certains morceaux (lettres de Grandgti sier^ de Geirgantua) l'ampleur de la période cicéronienne. Mais de coutume elle est de dessin précis, et courte dans sa construction. Seulement Rabelais la surci large de mots synonymes, et abuse du procédé peu comique de l'épamôration.

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Rabelais a beau être l'ennemi du moyet; âge, ti y tient par bien des côtés : par l'usag-e qu'il fait de l'allégorie, par son goût pour le burlesque. S'il a pris à ses contemporains la curiosité de la pensée, la ferveur de l'érudition, il n'a pas su prendre à la Renaissance son culte de 'a beauté et de l'élég-ance. Il est souvent grossier, toujours exubérant : son œuvre déconcerte par le mélange de sérieux et de bouffonnerie. Il n'est pas exact qu'il soit jamais « un régal » pour les délicats : le plaisir que les délicats trouvent à le lire ne va pas sans regrets. Rabelais a la verve et l'imagination qui font le grand écrivain : il n'a pas le goût qui fait l'artiste.

Les imitateurs de Rabelais. — Ce qu'on serdt tenté de reprocher le plus à Rabelais, et dont cependant il n'est qu'en partie responsable, c'est la littérature rabelaisienne. Le succès de Pantagruel détermina un courant de littérature facétieuse, et provoqua l'éclosion d'ouvTages où l'on ne retrouve que bien peu des qualités de Rabelais. Un conseiller au parlement de Rennes, Noël du Fail, seigneur de la Hérissaie, s'est délassé de ses graves fonctions et de ses compilations juridiques en composant les Propos rustiques, Baliverneries, Contes et Discours d'Eutrapel. Peut-être n'y attachait-il pas luimême g-rande importance, et serait-on mal fondé à reprocher à cet écrivain par aventure de n'être pas un écrivain. Ses propos sont décousus, et sa gaieté ne semble pas naturelle. Mais il a du moins pour nous cet intérêt d'avoir connu et aimé la campagne et de nous donner une fidèle image de la vie rustique, des mœurs et du caractère des paysans. — Le Moyen de parvenir do Béroalde de Verville n'est qu'un fatras licencieux.

La reine de Navarre. — En même temps que la fantaisie originale de Rabelais créait un genre, il se formait à i'imilation de l'Italie une littérature dont VHeptaméron est le type le plus fidèle.

Marguerite d'Angoulême, duchesse d'Alençon (par son premier mariage), tient une place importante dans ^'histoire des idées et des lettres au xvi» siècle. Femme

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d'esprit, de caractère à la fois sôrieux et enjoué, elle est curieuse de toutes les nouveautés. 11 semble bien qu'ellemême incline vers lé protiestantisme : ce ne fui qu'ui tendance, ^et elle revint sincèrement à la foi de scb premières années. Mais elle usa toujours de la grande influence qu'elle avait sur son frère François 1" pour intercéder en faVèurde ceux qui s'étaient compromis par la hardiesse de leur pensée. Les Marot, les Rabelais, les Gérard Roussel, Calvin, Dolet, Robert Estieiiiie, lui sont redevables. Auprès d'elle Marguerite groupe tout un cercle littéraire. Ses secrétaires ou valets de chambre sont tous dés écrivains de talent i Antoine le Maçon, traducteur de Boccace, Bonaventure DvUpérkr'S, Claude Grugt't, l'éditeiir de VHeptaméron, le poète Brodeau, Antoine du Moulin, Nicolas Denisot, Jehan Frotté. Ellè-môme écrit en proée et en vers. Ses vers très gbûtéé des contemporains sdnt la partie la plus médiocre de son œuvre [les Marguerites de la Martjuerite dei princes.^es) *, C'est dans ses Nouvelles que Margué^ rite fait vraiment œuvre d'écrivain.

L' « Héptaméron. » — DÎJt « seigneurs et dames françoys » au retour des bains des monts Pyrénées, sont brrêlés vers la fin de septembre par le débordement du Gave béarnais; réunis au monastère dé Notre-Dame de Sarrance, ils cherchent un moyen de passer lé temps. Or ils ont tous lu « les Cent Nouvelle,^ dé Bbfccace houvéllement traduictes d'ytalien en françoyâ ». L'idée leur vient de les imiler.

Et s'il vous plaist que tous les jours depuis midy. jusquei^ quatre heures nous allions dedans ce beau pré, lé long de la rivic du Gave, où les arbres sotit si Teuilluz que lé solètl né Sdufbît peri Vouibre ni cschiltitfer la frescheur; là, assis à nos aiseJi, dira chacun quelque histoire qu'il aura vue, ou bien ouy dire à quelque homme de bonne foy. Au bout de dix jours aurons parachevé la centaine.

La ceniainè ne fui pas paràcTievée, i^^eptatne'roH (^epl journées) ne contient que soixante-douze nouvelles. Il parait que la plupart reposent sur de§ ftvçqtùres véP

i. Les pe:-!c8 de la perle <S ^ princesses.

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tables. Ce sont toutes des histoires d'araoup et contées avec une extrême liberté ; nous nous étonnons aujourd'hui de trouver de tels récils sous la plunxe d'une très honnête fe«ime : au xvi" siècle, nul ne s'en étonnait.

Les nouvelles sont reliées par des conversations. Les assistants dissertent sur l'histoire qu'ils viennent d'entendre. Madame Oisille, «veuve de grande expérience,» qui aime à moraliser et à citer les saintes Écritures, dirig-e l'entretien. Parlamente,Hyrcan, SafTredent, etc., lui donnent la réplique et content à leur tour. Ces noms cachent des personnes de l'entourag-e de Marg-uerite, et Marguerite elle-même. Aussi avons-nous ici un exemple du ton des entretiens dans la haute société : entretiens raffinés sur la métaphysique galante, théories platoniciennes sur l'amour, tout ce qui au siècle suivant défrayera encore les romans et les salons. Ces conversations forment le cadre qui convient à des récits qui ne mettent en scène que des gentilshommes. Il se dégage de l'ensemble une impression de grande élégance. Pour la première fois, nous trouvons ici l'art des convenances, le talent de tout dire avec discrétion et déUcatesse. Marguerite n'a pas l'éclat de Boccace, m'ais elle a des qualités qui sont bien à elle. Le récit, facile et simple, ne va pas sans longueurs. Brantôme nous dit que Marguerite composa ces nouvelles « dans sa lictière, en allant par pays ». On s'en aperçoit aux négligences de la forme : la phrase, très claire, est lente, paresseuse ; mais cette nonchalance même en fait le charme.

Bonaventure des Périers. — L'exemple de l'un des secrétaires de Marguerite nous montre bien quel pouvait être le caractère de cette petite cour lettrée, spirituelle et hardie. Bonaventure des Périers^ né vers 1500, est en 1532 valet de chambre de Marguerite. Il prend part à la Traduction de la Bible avec l.efebvie d'Étaples^ kla. rédaction des Commentaires de la le igue latine avec Dolet. En même temps il compose d^s dialogues à la manière de Lucien, et des contes.

Le premier de ces ouvrages porte le nom énigmatique de Cxjinbalum mundi (Carillon du monde). Il contieût

quatre dialogues où figurent, avec des personneg-es dd fantaisie, Mercure, Cupido, les chiens d'Acléon. Mais rette mythologie ne sert qu'à voiler des hardiesses suri îesquelles il n'est pas possible de se tromper. L'ouvrage est adressé par Thomas du Glenier à son ami Pierre Fryocan, c'est-à-dire, en expliquant cet anagramme, par Thomas Incrédule à son ami Pierre Croyant : c'est une raillerie à l'adresse, non de telle religion, mais de toutes les religions. Aussi des Périers eut tout le monde contre lui : abandonné même par Marguerilt% il se trouva réduit à la misère ; au dire d'Henri Estienne, Uii se tua. fl[

Son meilleur ouvrage parut après sa mort : les Re^ créations nouvelles et joyeux devis (1558). C'est un re- ' cueil de cent dix nouvelles très courtes. Elles contras- ' tent par leur nature avec celles de la reine de Navarre. Presque toutes ne mettent en scène que des gens du peuple : Gillet le menuisier, le savetier Biondeau, « qui ne fut oncq en sa vie mélancholié que deux fois », la bonne femme qui portait une poU'c de lait au marché, etc. De plus, les histoires de galanterie ne préoccupent pas exclusivement Des Périers : il conte toute anecdote qui lui semble plaisante, sans se préoccuper d'en tirer une morale ou d'y cacher une satire. C'est la véritable tradition française. Nul d ailleurs au xvi" siècle ne conte mieux que Des Périers. Il a la rapidité du récit, la franchise et la bonhomie du style.

RÉSUMÉ

73. Le roman d'aventures se transforme avec Rabelais, et devient un cadre où l'auteur fait entrer les connaissances de son érudition et ses idées de réformes.

74. La légende a envahi la vie de Rabelais et dénatur-é sa physionomie. Celui-ci ne fut nullement un joyou^ buveur : il mena l'existetice laborieuse et digne d'un gav^Jit. Il entra dans les ordres, quitta le couvent, se

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atr'^cevoir docteur à la faculté de Montpellier, suività àuiiie ef^aidinaldu Bellay, eut, mais pendant moins d'une innée, la cure de Meudon : il sut toujours se ménag-er "appui des grands et les complaisances de l'autorité.

75. Les quatre premiers livres de son roman (1533- 1552) contiennent les aventures du géant Gargantua et de son fils Pantagruel, et le voyag-e de Panurge à la recherche de l'oracle de la dive bouteille. Le cinquième livre (15G4), qui n'est pas entièrement de Rabelais, contient de violentes attaques contra Rome (Isle sonnante) et les g-ens de justice (Chatz fourrés).

76. Sous les allégories dont se sert Rabelais se cache une doctrine que lui-même nous invite à chercher, et qui est probablement le scepticisme. Sur certains points particuliers, ses idées sont fort claires. Rabelais îombat l'esprit du moyen âge dans toutes ses manifestations et propose d'importantes réformes, notamment pour le système d'éducation. Il rêve encore d'une cité idéale où l'élite intellectuelle trouverait le loisir et l'indépendance absolue.

77. Rabelais est un grand écrivain ; son livre contient des scènes de la meilleure comédie : il a créé des personnages vivants ; son style a de la couleur et du mouvement. Mais il faut faire des réserves au sujet de la grossièreté de certains détails et de l'abus de la boufTonnerie.

78. Parmi les imitateurs de Rahelais, Noël du Fail nous intéresse par le tableau fidèle qu'il a su tracer de la vie d*^ la campagne.

79. Les « Nouvelles » de Boccace sont traduites par Antoine le Maçon, imitées par la reine de Navarre, Marguerite, sœur de François I".

80. L'« Heptaméron » de la reine de Navarre conlieni soixante-douze nouvelles, reliées par de curieux enlr tiens. Ces récits, dont le sujet est Tamour et les hér sont des gentilshommes, plaisent par la distinction l i l'élégance de la forme.

81. Bonaventure des Périers se compromit ci. publiant, sous le titre de « Cymbalum mundi » quatre dialogues à la manière de Lucien dirigés contre toute religion- Ses « I^écréations nouvelles et joyeux devis » font de lui le meilleur conteur populaire du xvi" siècle.

LECTURES RECOMMANDÉES

Leuient, la Satire en France au xvi" siècle. — Gebhait, Rubelaii, la Renaissance et la Réforme. — StapfeF, Rabelais. — ^ Millet, IlaLtUiii (collection des grands é^ivi^in8 français). — L. Levrault, le Roman (les genres liltéraires).

TEXTES A CONSULTER

Rabelais (Burgaud-Desmarels et Ralhery; Moland, Marty Laveaux). — Noël du Pail (Assézat, Bibl. eizév.). — Marguerite fAngouléme, Poésies (Frank) ; Correspondance (Génin) ; Heptaméron < Leroux de Lincy) ; Dernières poésies de la reine de Savane [Abel Lefranc, 1896). — Bonaventure des Périers (Loui- Lacourj.

etïÀPtTKE Xt

*HÊoLttGIÈf«S. - ÉCRIVAINS I^OLftlQUÈS. LA SATIRE 1HÉ;«I1»PÈB.

GilTin : Institution de la rHigloh chrétienne. — Leà polémistes. ~ Écrivains politiques. — Estienne de la Boétie. — Orateurs. — La Satire Ménippée : les auteurs. — L'œuvre. Les discours.

Les tîisouêSÎons thêblog-iqués ont doublement aidé aii progrès de là îittérkture, parce qu'en prbvoquarll un ghdlid moiA^ehfient intellectuel elles ont fait surgir et se choqué? toutes sortes d'idées, et Jiarce que, s'àdressanl h. tout le fiublib, elles orit ëmjjloyé la lang-uè comttiline

llb traiter de matières qui jusque-là n'étaient pas sorties de l'écoio. En ce sens, {''tnsiitution de la reU()ion chrétienne ëèt dhe des dates importantes dans ndtre lang-ue.

tJaivin : « îiifetliutibn dé la religion chrétienne. » — Peridant les prétnières années de son règne, Pr^ançois 1°'' s*êtait nlont^é tolérant pour les protestants : après TafTaire des jïlàCardè (Ib^S), il y eUt Urt bi^usqlie hevireiiiefit, et le roi sévit avec rigueur, d'est à cette ôcbasior» qiie Jëari Chauvin dit Calvin (1509-15(34) préiid là défense dès i^éforrnés, et de Bâle, où il s'était réfug-ié, adresse au roi une lettre de prbtestatiôri. Calvin est déjà tout entier dans ce ttibi'ceau, avec son éloquence, son élévation morale et sa raideur. Ce n'est pas aU iibm de la liberté qu'il rêclairië là tbléraiice poUr lui et ses tittiis, b'èsl au noni de l'excelleiice de sa docbinë Lé ton est hautain, preéque rnéhaçant.

Si les distracltôns âèé tnalveilîantà îrtipScheùt lellètr.cnt vos «reilléS, t^ue les accusée ti'uient aucun lieii de sb dérenrirt; d'Autre pwt. si ces impétueuBes furies, sans que tous y mettieE ordre,

exercent toujours cruauté par prisons, fouets, gehenner, coupurea, brûlures; nous, certes, comme brebis dévouées à la bouchci serons jetés en toute extrémité; tellement néanmoins qu^en n. patience nous posséderons nos âmes, et attendrons la main 1^ du Seigneur ; laquelle sans doute se montrera en sa saisoi apparaîtra armée, tant pour délit rer les pauvres de leur afflict: que pour punir les contempteurs qui s'égaient ai hardiment à cette heure.

Celte lettre, destinée à « adoucir le cœur du rcï risquait de rester inefficace : en fait, c'était une professu ;. de foi et un manifeste. C'est à ce titre que Calvin la mit comme préface en tête de Y Institution de la religion chrétienne.

Ce livre, écrit d'abord en latin (1536), puis traduit i Calvin (1540), et aug-menté jusqu'à l'édition complètt 1558, comprend quatre parties : I. De Dieu ; II. De Jé.^ Christ ; III. Des effets de la médiation; IV. dJe l'Égli

Calvin a voulu en faire un exposé complet de doctrine, afin de « préparer et instruire ceux qui voudront adonner à l'élude de Uiéolog-ie, à ce qu'ils ai facile accès à lire l'Écriture sainte et à profiter, et se 1' avancer à l'entendre, et tenir le bon chemin etdnit sans chopper ».

Toutes les questions de la théolog-ie chrétienne y sn-i traitées : rapports de l'homme avec Dieu, Providen conscience, libre arbitre, ou plutôt négation du lil arbitre. Calvin, et ce n'est pas son moindre mérite, a rejeté l'appareil scolastique. Le raisonnement et la îog-i({ue lui suffisent. Son exposé est simple et lucide; 3on style, énergique et austère. On peut lui reprocher certains défauts : la syntaxe encore embarrassée, i; sévérité excessive qui devient monotonie. Bossuet, l^ en rendant au style « suivi et serré » de Calvin ur. complet hommage, en a bien vu le défaut : « Ce style est tpiste. » Mais nul jusqu'alors n'avait traité en français des matières si graves dans un style si ferme.

Les polémistes. — Calvin avait donné aux protants l'exposé dogmatique de leur foi. Les incidents la polémique j HiPQalière suscitèrent une foule d'œuvr. de controverse, de satires et de pamphlets. L'éruditioit

THÉOLOGIENS. I-CRIVAÎNS POLITIQUES. «*«

la Violence et la hardiesse souvent cynique des hommes au xvi° siècle, s'y donnent carrière. U Apologie pour Hérodote de Henri Estienne\ est l'un des plus curieux exemples de ce genre de littérature. L'auteur se propose de prouver la véracité d'Hérodote. Mais la discussioc dévie aussitôt. L'unique argument de Henri Estienne est que les histoires les plus invraiserjoblables de l'écrivain grec le cèdent aux merveilles modernes : abus de l'Église romaine, persécutions et cruautés. C'est ainsi qu'en ce livre étrange la science profane conduit à la théologie. Henri Estienne appelle encore à son secours d'autres armes : il use, pour défendre sa foi, de plaisanteries licencieuses, au point que Calvin même dut désavouer celui que les catholiques avaient surnommé « le Pantagruel de Genève ». La polémique continue, âpre des deux côtés, mais singulièrement plus médiocre du côté des catholiques. A la fin du siècle, et lorsque les querelles s'apaisaient sous l'influence du règne de Henri IV, il se trouve encore de vieux lutteurs qui refusent de poser les armes. D'Aubigne\ avec le zèle infatigable d'un fanatique et l'amertume d'un vaincu, raille dans la Confession de Sancy les modérés, qu'il soupçonne de tiédeur, et les nouveaux convertis auxquels il ne reconnaît qu'une religion, celle du pouvoir. De même, dans les Aventures du baron de Fœtieste, il fait la caricature des cadets de Gascogne attirés à la cour par Henri IV et désireux, avant tout, de « paraître » (cpatveaOai). Ce dernier opuscule se recommande par une vivacité spirituelle et une fine ironie qui contrastent heureusement avec le ton acerbe et violent de la Confession de Sancy.

Écrivains politiques. — Le mouvement provoqué par les luttes civiles et religieuses était favorable à l'ôclosion de toutes les idées et de toutes les doctrmes Aussi la science politique la plus moderne ne contientelle guère de théories dont on ne puisse trouver chez les écrivains du xvi' siècle la conception confuse. Un savant

• Hur Henri Eslieune voir le chapitre tui?uit

jwrisconsnile, .lean Bodin dnns sa liépUb'ique [hr'^ pitbtiài, État), Se déclaie jjatiisan do la so.ivcrainelé absolue (1578). Holinun, dans la France-Gaule (1673), rêve d'iifie conslilnlion où le pouvoir appartiendrait à là halibn repiosenlée parles olats génératix, el il cr-oil l^oui'e^ dans la primitive constitution de la Gaule \b modèle de cette organisation. Hubert Langûel, dans ses Vlndiciœ contra tyrûnhm (1B79), proclame, du nom des lois divines, iG droit h linsiirrection contre le nrihilrë (|lji abuse dd poiitbir. Enfin, vers l.l même époque (157G), les CîllviiiiStfeS publient un livré, composé trente ans àiiparavrinl, et dans lequel Tauleur exposait des idéeë rêpubllcfliiles, sdrts Se douter apparemmeiit qu'il ëe trouverait paritli SeS eoiitchiporains des hommes J)Our éri dëmabder l'applicatibn. û'est le Discours de l(i Iset'tulHde volontaire de La lioélie.

Estienne de La BOétié. — Le célèbre àtni de Mon^ laighë était ttiort pt-6ttihlurément en 1563 à l'âgée de Irènte-lroîs ahS, aVdht SU donner à tous ceux qui l'avaient connu la jikià haute idée de sa valeur. H laissait (juelques Vers fOrl médiobres, des trddueliohsj et le DtstoaPà dé la s)?t'vftude volontaire ou le (ifinfr^hm

Oë discours est un tlolent réquisitoire coritre l'autorité d'un seul, et en céHains passages on dirait d'un eppel à la révolte :

Geluy qui vous maîtrise tant n'ft que deux yeux, n'.-^ que dvxn mains, n'a qu'un corps ot n'a aulre chose que ce qu'à |fe rtolhJrè homitiè du gnind noitibré îhfiny àk vdS vîjlt^s; dlnoii qii'U a plUfe ffUfe Voui tons, c'est l'aVhnthgè ^)t^l• *oiii IdJ? fHItPS fibur vnns deflniirp. D'où a il piilis tant d'jeiix d'où il voua cspie si vour ne les luy dsnnez? Comment a il tant de mains pour vous frapper, s'il ne les prend de vous? Les pieds dont il foule vos citez, u'oti lès & il, s'ils ne sont des vostres?... $cyei fésolus de nfe seKîl- p\tii; fet t^dils Vbylà libres. Jfe ne reiix pas cjut vrius le pdiilsie^ ni le brftnsHez; mais seulement ne le soustenez plus : vous le vferrez comme un granù .'olosse à qui on a desrobbé la base, de son poids mesme, fondre ec bas et se rompre.

La liberté èsl rldlurèlle à l'Hothmë. D'ofi viehl donc que nous acceptons de vivre en servitude? C'est l'efTel de la coutmiie, le résultat de b moll^s«p

THEOLOGIENS. ÉCRIVAINS POLITIQUES. ii,l.

Faut-il attribuer à ce discours uae portée politique? On veut qu'il ait été corpposé en 1546, au lendemain de sévères exécutions faites en Guyenne par Montmorency, et que L^ Çoétie, indigné, y ait poussé son cri de révolte. Mais Montaig-ne, bien placé pour en juger, reconnaît au livre un tout autre caractère. « Ce sujet, dit-il, fut traité par lui dans son enfance, p^r manière dexercit^Uon seulenient, comnie sujet vulgaire et tracassé en mille endroits des livres. » Telle est l'interprétation qui nous semble convenir à un opuscule où les souvenirs antiques sont aussi nombreux que les allusijons contemporaines y sont rares. Des phrase^ entières ne sont que de^ réminiscences dii Ço^cione^. La Boétie déclame contre le tyran, et contre le tyran en générai, comme pouvaient faire à Rome, dans l'école des rhéteurs, les bons élèves nourris de la lecture des historiens. Ces lieux comniuns ne sont pas fort dq.ngereux et ne mériteraient pas de nous occuper s'ils n'étaient relevés par le style. C'est le mérite de la forme qui assigne au Discours de La Boétie une pla/îe que nous n'accordons p^s à des ouvrages qui valept beaucoup plus par la pensée. La Boétie a de l'impétuosité : sa rliétorique entraîne. Il sait trouver le mot expressif et énergique, l'image brillante ou familière. Il parle de ceux qui vont coquinans et mendians la faveur royale. Il compare les courtisans à « ces braves courtaulx * qui au comiTjencement mordent le frein, et puis après s'en jouent; et là où naguères ils ruoient contre la selle, ils se portent maintenant dans le harnois, et tout fiers, se gorgiasent ^ sous la barde ». Lie tyran asservit les sujets les uns par le moyen des autres, « et comme on dit, pour fendre le bois, il se fait des coings du bois même ».

Cette œuvre de jeunesse promettait un écrivain. Elle est curieuse encore à, un autre point de vue : elle nous montre l'innuence qu'à de certain.es heures peuvent prendre les souvenirs classiques. La Boétie avait, au

1. Cheval nui|uel on a coupé la "riai^ri: cl la qucuo. 1. Paire le beau.

dire de son ami, « l'esprit moulé au patron d'autres siècles que ceux-ci ». Un beau jour, son érudition latine lui a monté au cerveau. Et comme les protestants, par une lecture assidue de la Bible, en venaient à ne plus distinguer les époques, et voyaient Rome ;\ travers Babylone, La Boétie, par une confusion analogue, s'est trouvé parler en plein xvi" siècle le même langage que Tite-Live avait mis dans la bouche du tribun Canuléius.

Orateurs. — L'éloquence trouvait, elle aussi, dans nos discordes une matière trop propice. Les violences de la jinrole ont souvent dès cette époque précédé et préparé les actes violents. La Ligue est en partie l'œuvre de prédicateurs fougueux : Jean Boucher, le recteur Rose, le bénédictin Génébrard, François Feu-ardent , qui transformaient la chaire en tribune politique.

Mais l'éloquence a su aussi traduire les idées de modération et de tolérance. Le chancelier Afir/ief de l'Hospital est au premier rang parmi ces orateurs hommes de bien. Sa conduite a pu être appréciée diversement : il reste un des personnages les plus estimables de son temps, caractère plein de dignité, d'une dignité parfois un peu convenue et où il entre de la mise en scène : « Tous le redoutaient comme font les écoliers le principal de leur collège. » Dans son éloquence, THos- I)ital aiïecte au contraire la simplicité et la bonhomie. Il dédaigne les traditions de la rhétorique ancienne : il est traînant à dessein, répète les mômes phrases et les mêmes mots, ollrant le contraste d'une pensé? toujours élevée qui s'exprime en un style lâche et négligé. C'est un exemple, alors isolé, d'une parole familière, triviale même, mais qui devait être efficace.

Le protestant ïm Noue, dans ses Discours politiques et militaires, s'honore en défendant la même cause. Duplessis-Mornay, dans ses Remontrances, Du Vair, dans le Discours pour le maintien de la loi salique, prononcé aux états généraux, prêtent l'appui de leur éloquence forte ci Aotte au parti des Politiques.

L9 « Satire Ménippée ». Les auteurs- — Lcl

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