‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 46 sur 223 · TRADUCTEURS. — ÉRUDITS. — HISTORIENS. ÉCRIVAINS SCIENTIFIQUES · texte numérisé non relu

TRADUCTEURS. — ÉRUDITS. — HISTORIENS. ÉCRIVAINS SCIENTIFIQUES

Les traductions. — Ainyot; sa vie. — Ses traductions : le Plutarque.

— L'écrivain.

L'érudition. — jeaii Le Maire de Belges. — Estienhe Pasqùiè;

Claude Fauchet. — L'humanisme eH Ff-atice; les Estlenne. Historiens. — Auteur» de Mémoires : La Noue. — Montluc. —

Brantôme.

Les écrivains scientifiques. — Piefre Èelon. Ambroise i*aré. —

Bernard Paliss;^.

Les tradiifctibiië. — Lrè xvl* siècle porte jusqu*à la passion son amour pour les œuvres de l'antiquité: il n'y admire pas seulettiéht les modèles d'Un art porté à sa perfection, il fcroit qu£! les anciefis Ont dit lé dernier mdt sijr toutes les matières et sur celles mèttte de lô science. Il est ainsi amené à rtiultipliér leâ traductiofiS. Ces traductions sotit conçues dans un système tout àfaitdiflérent dit nôtre. Nous croyons aujoiird'hui qUe lé traducteur doit s'efîacer au point dé disparaître derrière soti auteur^ et nous poussons jusqu'à l'excès le soin d'une exactitude littérale; màiS c'éât là une conception téUtë moderne.

Pendant leà trois derniers siècles, ttn a professé cette théoi'ie que le traducteur peut en ufeer plUs libreriient avec son modelé, que la copie servile est une trahison autant que l'imitatibn inlidèle, qu'enfin uhe traduction doit pouvoir être lue avec plaisir par ceux-là surtout quf ig^tibrant le latin et le g"rec, né peuvent fconiparer àveé lè texte. De là la liberté relative laissée aux traducteurs; de là aussi l'importattcé donnée à leurs travaux, et i'estirtie qui y éfei attachée, En fait Amyoi, qui est un trnductéUr. compte parmi nos fi:rahds écrivains. Ceci même est digne

de remarque : fort ordinaire dans ses préfaces, dans ses dédicaces et chaque fois qu'il parle eu sou nom pi'oi»re, Amyot a besoin d'être porté par la peusée d autrui et ne •devient orig-inal que lorsqu'il traduit.

A.myot; sa vie. — Jacques Amyot est né à Melun en 1513. Ses parents étaient probablement merciers. Les premières années furent pour lui pénibles. Toutefois., on a exaeréré ses prouesses d'enfant studieux, et on a fait avec sa vie la légende de l'écolier pauvre. S'il est vreu que le jeune Amyot, venu à Paris, fit ses études en servant de domestique à ses camarades, il faut ajouter que ce système était alors assez fréquemment employé. Maître es arts à dix-neuf ans, Amyot obtint la chaire de latin et de grec à l'Université de Bourges, et commença à s'occuper de la traduction des pastorales grecques. François I" put lire quelques-unes de ses Vies de Plutarque et l'en récompensa en lui donnant les revenus de l'abbaye de Bellozane. Amyot accompagna en Italie l'ambassadeur M. de Morvilliers, et fut même député au concile de Trente pour y porter une lettre cachetée de Henri II (1551 j. Mais son rôle y fut très modeste. « Je filais le plus doux que je pouvais », écrit-il. A Rome, il passa deux années dans les bibliothèques, vérifiant le texte de Plutarque. De retour en France, il devint précepteur des fils de Heni'i II (1554). Dès le lendemain de son avènement (G décembre 1560) Charles IX le nommait grand aumônier de France, plus tard il le fit évéque d'Auxerre.

Pourtant Amyot devait connaître de rudes années, et soullVir des discordes intérieures. 11 fut témoin du meurtre du duc de Guise, vit ses paroissiens d'Auxerre se soulever contre lui, et mourut sans avoir assisté au triomphe définitif d'Henri IV (7 février 1593). Sa vie avait été constamment celle d'un homme de bien, et il en est peu qui attirent au même degré l'estime par .eur honnéleié et leur simplicité.

Ses traductions : « Le Platarque ». — Amyot a tiaduit le roman grec d'Héliodore Théagènect Chariclée (1547), Vliistou'e de Diodore de Sicile (1554); Daphnisei

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Chloé{ibZ9). Mais son œuvre principale et qui a fait sa réputation, c'est la traduction de Plutarque : Vies des hommes illustres (1558) ; Œuvres morales (1572). Le S5uccès fut considérable.

« Nous autres ignorants, dit Montaigne, étions perdus si ce livre ne nous eût retirés du bourbier; sa merci (grâce à lui) nous osons à cette heure et parler et écrire : les dames en régentent les maîtres J 'école; c'est notre bréviaire. »

Le passag-e de Montaig-ne contient d'ailleurs l'appréciation la plus exacte du mérite d'Amyot.

;< Je donne avec raison, ce me semble, la palme à Jacques Amyot sur tous nos écrivains françois, non seulement par la naïveté et pureté de langage, en quoi il surpasse tous autres, ni pour la constance d'uu si long travail, ni pour la profondeur du savoir ayant pu développer si heureusement un auteur épineux et ferré (car on m'en dira ce qu'on voudra, je n'entends rien au grec, mais je vois un sens si bien joinct et entretenu partout en sa traduction que ou il a certainement entendu l'imaginatiGn vraie de l'auteur, ou ayant par longue conversation planté vivement dans son âme une générale idée de celle de Plutarque, il ne lui a au moins rien prêté qui le démente ou qui le dédise), mais surtout je lui sais bon gré d'avoir su trier et choisir un li?re si digne et si à propos pour en faire présent à sou pays. »

La postérité n'a pas été moins favorable à Amyot. Le xvii° siècle, si sévère pour tous les écrivains du passé, fait une exception pour lui. Fénelon, dans sa Lettre à l'Académie, le cite parmi les écrivains chez qui l'ancienne langue se fait regretter. Au reste, Plutarque et Amyot se sont rendu service l'un à l'autre, et aux époques où on se remet à Plutarque on se reprend d'affection pour son traducteur. C'est dans Amyot que Jean-Jacques Rousseau et madame Roland étudient les constitutions anciennes et conçoivent la dangereuse chimère d'y conformer la constitution de leur pays.

On voit par là le double Service que rendait Amyot; il mettait à la portée de tous l'œuvre de Plutarque, c'està-dire le trésor de l'histoire et de la sagesse antiques, et il fortifiait la langue en l'enrichissant d'idées et par conséquent de tournures nouvellef;

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L'écHTain. — Nous avons dit qu'il r!é ffiut piH, detiiander à Ahiyot le mérile d'une traduction littérnlo. li ajoute au texte, il explique, il commenle, il pahifâira^e Néanmoins, lorsque racadémicien Môziriae, bh 1035, dans un Discours sur la traduction, j)rétendait avoir relevé deux mille contresens dans les Vies de Ptutarque, Méziriac se donnait seulement un brevet de pédantigme. La traduction d'Amyot, à n'y chercher même qu'une œuvre de science, a une grande valeur en tant que traduction. Il dst jtifele Sèuletiient d'y femartlûer une sorte d'inexactitude g-énétiilfe tjui Vient de la nature du style d'Amyot. Plutarque, en elîet, écrivain de décadence et rhéteur, est souvent subtil et précieux. Ces défauts disparaissent dans le style d'Amyot, tout empreint de naïveté, d'une naïveté qui nous frapfid davantage aujourd'hui, parce que la langue est vieillie et que le ton en est suranné. La phrase se déroule en périodes amples, un peu lentes, calquées pour le nombre et Tharmotiie sur la période latine. M&is, feh théine temps, celte {ihrase eët facile et coulante: elle sonne agréablement à l'oreille; elle est toute pleine d'expressions heureuses auxquelles on s'arrête sans se demander si elles viennent de Plutarque ou d'Amyot. Enfin les termes employés sont tous puisés à la sourCé jDtjretTieni ft^nr;afee, et Vaugelas y trouvera plus tard « tous les magTisihS et IdUs les trésors du vrai langage françois >>. C'est tJd style doill Ahiyol 0 donné lui-même Itl théorie.

»< Nous prendrons les thots t|ui Soht les pliis propres pout* slgnl fier le» choses dont nous voulons parler, ceux qui nous sembleront plus dou.x, qui sonneront le mieux à l'oreille, qui seront plus coutumièrement eu lu bouche des bien parlants, qui seront bons Firâh çois et non 6trîlnge^S. »

Et c'est parla que son livre cortipteftu nombre deshièilleurs parmi Ids livres fran«;ais.

L'éruditlDll. — L'érudition du iVt* siècle est ëouteht confuse: elle manque de critique et de méthode. Mais ce n*est pas aveb hos idées modernes qu'il faut la juger. 11 vaut mieux reconnaître que ces hnttlhics prôdijj'ieusenldttl

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savants, et dont l'activité se porte dans toutes les directions, ont été des précuFseurs, et sur plus d'un point ont devancé les résultats de l'érudition la plus récente. Ils ont rendu encore un autre service et par lequel peutr^tre Is nous intéressent davantage: en traitant en français les questions ae la science, ils ont fait entrer tout un ordre d'idées nouvelles dans la littérature

Jean le Maire de Belges. — C'est dans l'œuvre de Jean Le Maire de Belges que nous trouvons le plus curieux mélang-e de l'histoire et de la lég-ende, de 1^ science et de la fantaisie. Les Illustrations des Galles et singularités de Troie (1509-1513) sont une vaste comr pilation, où l'auteurrésunne les traditions fabuleuses relatives à l'orig-ine troyenne des Francs. Cette légende date en Gaule de la conquête romaine : on en trouve déjà la trace dans un vers de Lucain. Les vaincus, pour se cjisr simuler leur défaite, se sont attribué une parenté imaginaire avec les vainqueurs ; et ils ont, comme les Romains eux-pnêmes, rattaché leur race à la race troyenne. Au vil" siècle Frédég-aire transporte la lég-ende des Gaulois aux Francs, et imagine le héros Francus qui serait venu s'établir entre le Rhin et le Danube. Au xii? siècle le succès du Roman de Troie de Benoît de Sainte-More vulgarise la même lég-ende. Jean Le Maiie la recueille à son tour et la combine avec d'autres traditions et avec le récit d'événements réels.

Ce livre bizarre, écritdans une sorte de prose poétique, a eu sur le xvi" siècle une incontestable influence. C'est laque Ronsard est allé puiser le sujet de sa Franciade,

Estienne Pasquier. Claude Pauehet. — Le livre de Pasquier (1529-1Q15), les liecherches de la France, est un monument de véritable érudition. Il comprend neuf livres.

LiVHES I et II. Gaulois et Francs, origines de nos institutions (1501-lfili5). — Livre III. Cour de Rome et Église de France. — Livre IV. Anciennes lois françaises, -rr LiVKE V. Histoipe de France, les Mérovingiens. — LivHB VI. xV et xvi" siècles, Jeanne d'Arc (1.590'. — Livais VII. Poésie française (IGll). — Livre VIII Lan-

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^ue française. — Livre IX. Des Universités (1621),

On le voit, ce livre est un recueil de recherches sur le passé politique, littéraire, relig-ieuxdela France. Élienne Pasquier apporte dans ces éludes un ardent amour du passé: ii a souvent ouvert la voie à ceux qui se sont occupés de l'ancienne France. Son œuvre contient, à côté d'erreurs inévitables, une foule de connaissances qui depuis sont devenues vulg-aires. Ajoutons que Pasquior écrit une lang-uc souvent rude, mais abondante en imag-es et en termes expressifs.

Claude Fauchet, premier président de la chambre des Monnaies, sans avoir les mêmes qualités d'écrivain, fait une œuvre analog-ue. Dans son Recueil de l'origine delà langue et de la poésie françaises (1581), il cite les noms et les œuvres de cent ving-t-sept poètes français vivant avant l'an 1500. Il faudra attendre longtemps avant de retrouver ce souci de notre ancienne littérature.

L'humanisme en France; les Estienne. — Sans valoir les liumanistes italiens, les Pogge, les Philelphe, les Valla, qui commentaient et traduisaient les manuscrits déterrés par eux dans les couvents ou « les ergaslules gaulois et germains », nos humanistes du xvi* siècle furent d'infatigables travailleurs.

Etienne Dolet, qu'on exécuta ^^1546) sur la place Maubert pour crime de droit commun ou pour délit d'opinion, avait écrit un savant Commentaire de la langue latine. Valable, dont l'italien Paolo Paradisi fut le maître, enseignait l'hébreu au collège de France et devenait le chef de cette école qui prend l'étude philologique des textes comme fondement des études religieuses. Enfin, Guillaume Budé, l'élève du fameux Lascaris et « le prodige de la France » selon Erasme, s'illustrait par ses travaux sur les Pandectes et les Monnaies anciennes^ son Passage de i Hellénisme au Christianisme et principalement ses Commentaires de la langue grecque.

Tous cependant ont vu leur gloire presque éclipsée par celle des Estienne, les plus grands humanislesdu temps.

Pour Henri Estienne, la siiocjce devient un instrument de polémique. Celui-ci est lo plus illustre représentant

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àc celle famille qui a fourni au xvi' siècle toute une dynastie de hardis imprimeurs et de savants. 11 reçu? chez son père, Robert Estienne, une éducation forte à laquelle il dut son savoir encyclopédique. A dix-huit ans il commence ses voyag-es d'exploration à travers l'Italie, TAng-leterre, les Pays-Bas, En 1550, il suit son père à Genève, et depuis, partage sa vie entre l'imprimerie de Genève et celle de son aïeul qui fonctionnait toujours h Paris. Henri Estienne n'a pas publié moins de cent soixante-dix éditions en diverses la iig-iies, et lou loo i cinaj-quables. Le Thésaurus grœcœ linguœ (1572) est une œuvre ae tout point admirable Ruiné par cette dernière publication, inquiété comme prolestant, Henri Estienne passa ses dernières années dans une sorte de misère. 11 mourut à Thôpilal, à Lyon, en 1598.

Mais Henri Estienne ne s'est pas contenté de ces grands services rendus aux lettres anciennes : il s'est fait, dans trois ouvrag-es, l'avocat et le défenseur de notre lang-ue menacée par l'invasion de l'italien. Dans le Traité de la conformité du français avec le grec (1565), il développe cette idée que la langue grecque étant la plus belle de toutes les langues, et le français étant de toutes les langues modernes celle qui se rapproche le plus du grec, le français doit être préféré à toute autre langue. Dans les deux Dialogues du nouveau langage français italianisé (1578) il met aux prises deux interlocuteurs, Philausone et Geltophile, et raille cette manie d'introduire en français des mots calqués sur l'italien. Dans la Précellence du langage français (1579) il s'efforce d'établir la supériorité du français sur l'italien.

Les idées d'Henri Estienne ont souvent peu de valeur scientifique : il part de principes faux. Il est faux que le grec ait eu aucune influence sur la formation de noire langue. Il est également factice d'établir une comparaison entre deux langues pour attribuer à l'une d'elles lu supériorité, chaque langue étant la meilleure pou le peuple qui la parle, et qui l'a créée suivant ses tendances et ses besoins. Quoi qu'il en soit, Henri Eslicnne

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û rendu service à la langue de son temps, en la protô' géant contre des induences dangereuses : il a fait beaucoup pour Tintégrité du vocabulaire.

Historiens. — Le xvi' siècle s'est essayé à l'histoire {Histoires de France de du Haillan^ Belleforest, La Popelinière). Mais nous sommes loin encore du jour où l'histoire prendra conscience d'elle-même. L'Histoire universelle de d'Aubigné n'est, sous son titre ambitieux, qu'un récit de nos guerres civiles. Le poète des Tragiques apporte à cette œuvre, sur laquelle il avait le tort de compter beaucoup, quel ues-unes de ses qualités et plusieurs de ses défauts. C'est un témoin suspect, bien qu'il soit arrivé par un effort de volonté à une imparlialité relative. II est confus, embarrassé, obscur ; il a beau diviser méthodiquement son ouvrage en quinze livres dont chacun se termine par un traité et par une revue des pays étrangers, cette symétrie ai)parente laisse place à un désordre réel. Il reste à d'Aubigné les mérites de son style énergique et coloré, plein d'images qui révèlent tout à la fois le poète et l'homme de guerre. De Thon (1553-1017), esprit large et indépendant, mériterait seul le nom d'historien. Mais, en écrivant en latin son Historia mei temporis, il a privé notre langue d'un monument imposant.

Auteurs de mémoires. La Noue. — Les mémoires mêmes qui nous sont parvenus de cette époque, n'ont pas uno valeur littéraire compaiable h leur importance historique. On pourrait lire avec plaisir ou profit ceux de Marguerite de Valois et du maréchal de Vieilleville, des Saul.\-Tavannes et de Sully. Mais les i)lus curieux sont certainement ceux de La Noue, de Montluc etde Brantôme.

François de La Noue, dit Bras de fer, naquit en 153(;, près de Nantes. Converti tout jeune au protestantisme il ne tarda point à devenir le y^liis ferme soutien de la veligion réformée. Cinq fois j>risonnnier, mutilé, forcé do se servir d'un bi'ns de fer (,ce qui lui valut son surnom; toujours il chevauche, il bataille, et, quand il meurt, c'est en soldat, devant les murailles de Lamballe, ref^rottô de ses advcrisaiies. pleuré par Henri IV, ftt

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laissant la réputation d'un capitaine intrépide, mais désintéressé et humain.

Ce vaillant g-uerrier composa, pendant ses trop courts loisirs, un des ouvrages les plus intéressants du xvi" siècle. Récit des événements, dissertations sur la stratég-ie et la morale , prédications contre l'alchimie et le dang-er des mauvaises lectures, tout se mêle dans ces Discours politiques et militaires, qui sont le livre autant d'un philosophe que d'un soldat. François de la Noue veut instruire : son expérience doit des leçons aux autres. Il s'acquitte, d'ailleurs, de cette tâche en maître écrivain. Dans chacun des ving-t-six discours, il a son plan qu'il suit avec une fidélité remarquable, prévoyant les objections, y répondant. Pas de diffusion, pas de prolixité : chez lui tout est ferme et tout est précis. Avec ces qualités d'ordre, il possède une imagination qui évoque les hommes et les choses dont il parle, et il a l'art de résumer en quelque phrase énergique toute une situation. Voyez plutôt son tableau de la pauvre France « où les finances sont épuisées, les dettes accrues, la discipline militaire renversée, la piété lang-uissante, les mœurs débordées, la justice corrompue, les hommes divisés, et tout en vente n. Est-il possible de dire plus de choses et de les dire mieux en moins de mots?

Montluc. — Bien différent est Biaise de Monthtc, qui naquit en 1502, h Sainte-Gemme, près de Gondom, et qui mourut en 1577, dans son château d'Estillac. Le rôle de ce g-entilhomme gascon est assez connu, et son nom n'est que trop célèbre. Bon soldat, capitaine heureux, il a pris une part honorable aux g-uerres d'Italie, et s'est illustré par des actions d'éclat, telles que la défense de Sienne. Mais du jour où, nommé lieutenant général de Guyenne, il trouve devant lui, au lic«j d'étrangers, des Français, il devient pour la religion un terrible défenseur : il l'avoue avec sa franchise accoutumée. En terminant son quatrième livre, il dit :

« Je vais commeocer à écrire les combats où je me su's trouvé durant les guerres civiles, durant lesquelles il m'a fallu contre a^on naturel user non seulement de riirueur, mais de cruauté. »

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V Lf: ïnoi n'est que trop juste. Les cruautés du cathodique xVïontluc n'ont d'égales que celles du protestant des Adrets.

Montluc n'est pas un écrivain : il se garde de vouloir faire l'historien, car « il serait bien empêché, et ne saurait par quel bout s'y prendre... » Homme d'action, il a pris la plume « sur ses vieux et derniers jours » parce qu'une arquebusade dont il souffre, depuis le siège de Rabastens, le condamne au repos. Mais il s'arrangera en écrivant le « discours de sa vie » pour faire encore son métier de soldat. Ce qu'il se propose, en effet, c'est un but d'utilité pratique. 11 veut que ses exemples et son expérience profitent aux jeunes gens et aux capitaines qui le suivront. 11 donne des leçons : il enseigne. De là un ton doctoral; de là aussi la complaisance et la vantardise avec lesquelles Montluc se met au premier plan et se propose pour modèle.

Cette absence complète de culture littéraire chez Montluc donne aux Cotnmentaires leur originalité. L'art du récit ne vient pas modifier l'impression directe des faits. Point de composition et presque pjoint de style. Montluc ne s'embarrasse ni de la grammaire ni de la syntaxe : sa plume est brusque, inégale, incorrecte. Il écrit moins qu'il ne cause. Mais c'est un causeur spirituel, entraînant, et qui amuse par ses fanfaronnades. Un contemporain le caractérisait justement, en parlant de son style « soldatesque entremêlé du langage de Gascogne ».

Brantôme. — Pierre de Bourdeille (Périgord), abbé de liruntûme (vers 1534-1614), mais abbé séculier et qui ne reçut jamais les ordres, est encore un soldat. Il a voyagé et s'est battu un peu partout : en Italie, en Espagne, en Afrique, en France dans les guerres civiles. En 1584 il pensait sérieusement à se mettre au service de Philippe II lorsqu'il fit une chute de cheval qui le mil au lit pour quatre ans. C'est alors qu'il se fait auteur et racop.te ce qu'il a vu et entendu dire. Ses ouvrages ( Vies fies hommes illustres et des grands capitaines, et le? Vits des dame" illustres) n'ont d'ailleurs pas été publiés d

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son vivant, et n'ont paru complètement qu'en IGG5 Les Vies de Brantôme sont pleines de « contes, discours, histoires et beaux mots » qui en font une mino précieuse. Mais c'est à peu près leur seul mérite. Elles sont pleines aussi de détails licencieux que Fauteur rapporte sans scrupule et sans étonnement. Brantôme manque absolument de conscience morale. Il a aussi peu de jug-ement : les plus petites causes lui semblent suffisantes pour expliquer les faits, et il s'y arrête. Il n'approfondit pas une idée, n'aperçoit de ses personnag-es que les côtés extérieurs et superficiels, incapable d'ailleurs de composer un portrait d'ensemble. Il n'a aucune préoccupation littéraire : il lui arrive de corriger une erreur de fait, jamais une faute de français : il n'écrit pas. Aussi les traits s'accumulent, les idées s'appellent souvent au hasard ; l'histoire ainsi comprise confine au commérage.

Les écrivains scientifiques. — Quand on s'occupe de la prose française au xvi* siècle, il serait injuste d'oublier les écrivains scientifiques. Des artisans, des naturalistes, des médecins, des hommes en un mot qui appartenaient k des métiers ayant peu de rapports avec celui de littérateur, tâchent d'exposer au public les résultats de leurs études ou de leurs découvertes. Oblig-és de créer une lang-ue spéciale, ils savent s'exprimer avec précision et netteté, sauf quand il se laissent dominer par cet esprit d'utopie qui fut si puissant à leur époque! Ils intéressent toujours et ne sont jamais à dédaig-ner.

Pierre Belon. Ambroise Paré, — Un dés premiers, Pierre Belon^ hardi voyag-eur qui avait visité presque tout l'Orient, s'occupa d'anatomie et d'histoire naturelle. Ses livres sur les poissons et les oiseaux ne sont point sans valeur scientifique et sans mérite littéraire. On reg-rette seulement qu'un peu de déclamation vienne g-âter parfois son style si expressif et si juste.

t'ierre Belon était surtout un savant de cabinet : Ambroise Paré (1510-1590) fut un praticien éminent. Né au Bourg--lIersent, près de Laval, après de fortes études à VHôlel-i')ieu de Paris et quelques campagnes en Piô-

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mont, en Roussillon, en Hainaut, il devint le cliirurg-ien d'Henri II et se vil aocorder niéme confiance par les trois successeurs immédiats de ce roi. Médecin renommé dans toute l'P^urope, Ambroise Paré publia de nombreux ouvragées, parmi lesquels nous signalerons \fi Méthode de traicter les playes faictes par hacfjuebufes et aultres Basions à feu ; Dix livres de chirurgie arec le magasin des instruments nécessaires à icelle: V Apologie et tî^aité contenant les voyages faicts en divers lieux. 11 écrit d'une façon très vive, très colorée; et les pages dans lesquelles il raconte le siège de Metz par le duc d'Albe sont d'une précision et surtout d'un pittoresque très remarquables.

Bernard Palissy. — Plus célèbre que Belon et que Paré fut à bon droit Maître Bernard Palissy (1510?- 1590 ?). Originaire de la Saintonge ou de l'Agénois, il était d'abord peintre verrier et fit, en cette qualité, son tour de France, observant tout avec attention. On sait comment la vue d'une maïolique italienne le poussa à chercher le secret de l'émail et comment, après mille privations, il réussit dans son entreprise. La découverte des « rustiques figulines » fut pour lui la fortune, et, grâce }\ CCS faïences, l'ancieti potier de Saintonge conquit la faveur du connétable, des princes et du roi.

Cet habile artisan laissa des livres où par « de mandes » et « réponses », sous forme de dialogue entre « Pratique » et « Théorie », il expose ses inventions et hasarde des hypothèses fécondes. Ce sont les Discours admifables et la Récepte véritable par laquelle tous les hommes de France pourront apprendre à augmenter et multiplier leurs thrésorsK Les simples lettrés seront charmés par son talent humoristique de conteur, le sentiment profond qu'il éprouve en face des beautés de la nature, et l'éloquence avec laquelle il décrit ses misères qutmd il recherchait le fameux secret de l'émail. Les savants s'étonneront que cet « ouvrier de terre », comme il s'appelait lui-même, ait émis des idées aussi curieuses

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