‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 49 sur 223 · MONTAIGNE · texte numérisé non relu

MONTAIGNE

Sa vie. — Michel Eyquem de Montaigne est né le 29 février 1533 au château de Montaigne. Son père, homme à système, le fit élever à la campagne afin de le « rallier avec le peuple et cette condition d'hommes qui a besoin de notre aide ». Plus tard il lui fit apprendre le latin sous ses yeux, mais à la façon d'une langue vivante, par l'usage quotidien. Toute la maison dut écorcher les quelques mots de latin nécessaires pour entretenir l'enfant ; en sorte que celui-ci, qui d'autre part eut pour précepteurs des latinistes éminents, n'entendait à six ans « non plus de français ou de périgourdin que d'arabesque ». Cette éducation futempreinte d'une grande mollesse, si, comme le dit Montaigne, le père poussa la complaisance jusqu'à faire éveiller l'enfant au son des instruments, pour lui éviter la brusquerie de la transition. Par là s'explique un côté du caractère de Montaigne.

Mis ensuite au collège de Guyenne, Montaigne en sortit pour faire ses études de droit, et fut nommé

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en 155G conseiller à la cour des aides de Périgueiix qui Tannée suivante était réunie au parlement de Guyenne à Bordeaux. C'est là qu'il connut Etienne de La Boétie. Parce que La Boétie est mort jeune et parce que Montaigne lui a tant servi auprès de la postérité, nous nous sommes habitués à voir en La Boétie le cadet et le protégé de Montaigne. îî faut renverser les rôles. La Boétie était le plus âgé de trois ans, et toutes les fois que Montaigne parle de ses relations avec lui, c'est pour lui attribuer l'initiative et l'influence.

Montaigne avait épousé en 15G9 Françoise de Ghassaigne. Après la mort de son père et de son frère aîné, il « quitta la robe pour l'épée » ; on ne sait pas d'ailleurs s'il fit campagne. Montaigne approche de la quarantaine, il a déjà vu beaucoup de choses et il est retenu dt beaucoup d'illusions, il se sent chaque jour plus de goût pour le repos ; il prend alors plaisir à résider plus fréquemment à Montaigne dans sa « librairie ». Il y relit ses auteurs préférés, surtout il s'occupe à s'observer lui-même, à s'écouter vivre et penser. C'est dans cette étude qu'il trouve la matière de son livre :

Deriiit'>rement que je me retiray chez moy, délibéré, autant que je pourray, de ue me raesler d'autre chose que de passer en repos et à part ce peu qui me reste de vie, il me sembloil ne pouvoir faire plus grande faveur i mon esprit que de le laisser en pleine oisiveté s'entretenir soy mesmes, et s'arrester et rasseoir en soy : ce que j'esperois qu'il peust meshuy faire plus aisément, devenu arec le temps plus poisant et plus meur; mais je trouve

Variant sernper dant otia tnenlem,

que, au rebours, faisant le cheval eschappé, il se donne cent foia plus d'aiïaire à soy mesmes qu'il n'en prenoit pour aulruy, et m'enfante tant de chimères et monstres fantasques les uns sur les autres sans ordre et sans propos, que, pour en contempler à mon aise l'ineptie et l'estrangeté j'ay commancé de les mettre en roUe, espérant avec le temps luy en faire honte à luy mesmes.

Les deux premiers livres des Essais parurent en 1580. Aussitôt son livre paru, Montaigne entreprend un voyage dont nous avons le journal' C'était avant tout un voyagt

de santé ; aussi le journal de Montaig-ne contient-il les plus amples détails sur les hôtelleries, refficacité des eaux €t la régulante des digestions. Quelques mots de la nature, rien sur l'art. Pourtant Montaigne ne voyage pas seulement par hygiène. Sa curiosité est éveillée. S'il fait peu d'attention aux choses, il s'intéresse davantage aux hommes, il s'enquiert des usages et fait provision de remarques. Ainsi son expérience s'enrichit, son horizon se fait plus large : on s'apercevra, lors de la publication du troisième livre (1588), du progrès accompli. Montaigne avait visité le nord de la France, l'Allemagne, la Suis^^e, l'Italie. A Rome il obtint le titre de citoyen romain. Aux bains de Lucquesil apprit qu'il venait d'être élu maire de Bordeaux. Il refusa d'abord, on insista, et Henri III lui enjoignit d'accepter. Montaig-ne avait voulu seulement qu'on lui fit violence : sa vanité s'accommodait d'une situation alors fort importante. li exerça ses fonctions pendant quatre ans et sut à l'occasion faire preuve de fermeté. En 1585, la guerre cixile ayant ^clalù, il unit ses efforts à ceux du maréchal de Matignon et réussit à engager Bordeaux contre la Ligue. Montaigne est royaliste par tradition de naissance : il est surtout ennemi du trouble et des excès. Aussi eut-il beaucoup à souffrir pendant la guerre, étant également suspect à tous les partis.

J'encourus les incimvi^nieiis que la modération apporte en telles maladies, je lus pelaudé à toutes umuq*. Au GiMin j'étais Guelphe, au Gu«lpbe Gil>eiin.

Il mourut avant la pacification totale (1592) . Les contemporains attestent la fermeté, la résignation, et la religion de cette mort.

Montaigne avait réuni les matériaux d'Orne nouvelle r'dition des Essais. Mademoiselle de Gournay se chargea lin soin de la publication. C'était une personne lettrée, de pl«s de savoir que d'esprit, d'enthousiasme facile et opiniâtre ; et par tous ces traits elle est bien de son siècle. A làge de dix-huit ans, ayant lu les Essais^ elle fut trans* portée « d'une admiration telle que peu s'en fallut qu'on

ne la regardât comme une visionnaire ». Elle lit le voyage de Paris pour se rencontrer avec Montaig-ne, reçut de celui-ci le titre de « fille d'alliance » et prit au sérieux sa nouvelle parenté. Après la mort de Montaigne, elle se rendit auprès de la veuve et des filles du défunt et mêla ses regrets à ceux de ses presque sœurs. Avec une piété vraiment filiale, elle se consacra à la mémoire du grand écrivain et à la fortime de ses œuvres. Même elle en devint un pou ridicule, et la nouvelle génération littéraire s'amusait aux dépens de la vieille demoiselle. Nous lui devons le texte dans lequel nous lisons aujourd'hui les Essais\

L'homme. — La physionomie de Montaigne a élô très diversement interprétée, et, au premier abord, il semble qu'elle soit faite d'assez de contrastes peut échapper à la définition. Montaigne est vaniteux, et nous savons par lui des détails qui ne lui font pas honneur. Étranger à tous les préjugés, il est entiché de gentilhommerie. Sceptique, il suspend un ex-voto à Lorette. Égoïste, il a parlé avec plus d'émotion que personne de l'amitié, de cette amitié qui est un abandon de nous-mêmes et un sacrifice de notre personnalité.

Depuis le jour que je le perdy (La Boëtie), je ne fay que traîner languissant; et les plaisirs lucsmcs qui s'offrent à moy, au lieu de oie consoler, me redoublent le regret de sa perte. Nous estions à

1. Montnignc publia en 1580 les Hciu premiers livres ries Essais. • Lrs Essai* de mcssiro Miclicl, seigneur de Montaigne, livres premier et second, Bordeaux ». — Kéiiiiprimés en 1582 à Bordeaux cl en 1587 à Pans.

En 1588 Montaigne publie une nouvelle i^dilion rontcnant le (roisii^nie livre : Lfs Essais de nicssirc Michel, seigneur de Montaigne, cinquième édition augmenta d'un troisième livre et de six cents additions aux deux premiers. — Pari», Abel l'Angelier, 1A88.

En 1502 il mourut laissant deux exemplaires do IVdilion de 1588 tout cliargi^s de corrections et d'additions écrites de s.i propre main, mais qui difl'éraienl d'un exemplaire a l'autre. Celui qui fut jugé le meilleur fut donné par la veuve de l'au- (cur à mademoiL^olle de Gournay et servit pour l'édition de 1595, dont le texte est aujourd'hui le texte vulgaire.

Le second exemplaire annoté de la main de Montaigne et non reproduit par mademoiselle de Ooumay fut donné au couvent des Kcuillants; de li il a passé à la bibli» lliO'fluc de Bordeaux où il est encore; il a servi à établir l'édition de Naig«on (Paris, Didol, 1802). Naigcon n'a pas tout reproduit.

1! y a donc en réalité trois lexUs : ceux de 1588. de 159S et de 1 exemplaire de dordeaua.

iMoîtèc de tout, il me semble que je lui desrobe sa part. J'esiois desjà si fait et accoutumé à eslre deuxiesme partout, qu'il uie semble n'estre plus qu'à demi.

On lui a reproché d'avoir manqué de conrag-e. En effet, Bordeaux étant ravagé par une sorte de peste, Montaigne refusa d'y rentrer bien que ses fonctions de maille dussent l'y rappeler. Mais il faut noter que cette conduite ne fit point scandale parmi les contemporains. Au XVI* siècle on brave l'ennemi, on fuit la maladie. Tout ce qu'on peut reprocher à Montaigne, c'est de ne s'être pas singularisé par son dévouement et de ne pas avoir été héroïque. Or, s'il ne se sacrifie pas pour les petits, du moins ne s'humilie-t-il pas devant les grands. Son attitude vis-à-vis du pouvoir a toujours été très noble, et il a refusé les faveurs royales en des termes qui témoignent de son indépendance. C'est ainsi que dans ce caractère les qualités et les défauts se balancent et s'opposent.

Montaigne s'est plu h. insister sur les contradictions de sa nature, parce qu'elles sont une preuve à l'appui de sa doctrine. Mais en les signalant il indique qu'elles pourraient bien n'être qu'apparentes.

Toutes les contratiétez s'y trouvent selon quelque tour, et en quelque façon. Honteux, insolent, bavard, taciturne, laborieux, délicat, ingénieux, hébété, chagrin, débonnaire, menteur, véritable : tout cela je le voy en moy aucunement, selon que je me vire; et quiconque s'estudie bien attentivement trouve en soy, voire en son jugement mesme, cette volubilité et discordance. Je n'ay rien à dire de moi entièrement, simplement et solidement, sans confusion et sans raeslange ny en un mot. Distinguo est le plus universel membre de ma logique.

Et si l'on songe en effet qu'il y a une réelle unité dans la conduite de Montaigne, que sa vie est bien entendue et réglée avec méthode, on devine qu'on est en présence d'une âme où le caprice a moins de pouvoir, où Tinconsistance et la fantaisie ont moins de place qu'on ne l'a cru, et peut-être que Montaigne ne voudrait ie faire croire.

C«e trait caraclôrisliquc chez Montaigne c'est l'unioii

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intime de deux facultés qui chez d'autres sont en proportions inégales, qui chez lui sont dans uù tiquilibrï; parfait : je veux dire une imagination très vive et une intelligence très clairvoyante, qui ne renonce jamais à ses droits. Le cœur ne lui fait pas défaut, non plus que la sensibilité, même la plus délicate : mais son esprit est descendu dans son coeur et se mêle à sa sensibilité. Dans des cas où d'autres n'entendent que la voix de la passion, il entend aussi celle de la raison; et il les écoute toutes les deux. C'est pour cela qu'il se garde de tous les excès et ne s'entête pas à des opinions dont il voit trop bien le point faible. C'est de là que vient sa paresse; pour se décider à agir il faut ignorer, fût-ce volontairement, beaucoup de choses; et Montaigne ne sait pas de motif qui vaille qu'on lui sacrifie les motifs opposés. De là encore lui viennent ses défauts les moins contestables; une trop grande clairvoyance est une infériorité morale ; dans l'enthousiasme, dans le dévouement, dans le sacrifice, il entre toujours un peu d'aveuglement.

Cette clairvoyance, Montaigne s'en applique à luimôme les effets, et c'est \ionr cela qu'il découvre en lui tant de contradictions. L'unité du caractère est toujours une chose un peu factice, |)roduit de la plus louable des conventions. Combien de fois a-t-ellc été traversée par les défaillances, les hésitations, la lassitude, le doute! Mais ce travail intérieur ne vient pas à la surface, et nous nous le cachons à nôus-même parce que nous sommes de parti pris. Attendu que je suis résolu à faire mon œuvre en homme d'énergie et de foi, je conclus que s'il y a en moi, à de certains jours, un homme qui doute, qui faiblit, qui est lassé de sa propre vertu, cet homme n'est point moi. Montaigne au contraire se prêle avec la mémo complaisance à tous ses sentiments et aux plus divers; il s'y incarne, il est tour h tour l'homme de chacun d'eux. Il n'y a pas en lui plus de contrariétés que chez les autres hommes ; seulement il les découvre avec plus lie clairvoyance et les avoue avec plus dô sincérité.

En ce sens Montaigne a pu dire : « C'est ici un livrr de bonne fo' » S'il a en>i -'U les traits, comme cela csl

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inévitable, il n'a pas modifié Je rapport réel que ces traits ont entre eux, et l'ensemble de la physionomie est véridiqub. En même temps cette peinture individuelle est une peinture générale. «Chaque homme, écrit Montaig-ne, porte en soi la forme entière de l'humaine condition. » Cette forme générale, Montaigne ne l'a pas altérée en vue d'un e/îet à produire. L'homme apparaît aans ce livre, non tel qu'il est en chacun de nous, modifié par nos partis pris individuels, mais tel qu'il est en nous tous avec la variété d'instincts et de sentiments, les retours de conscience et les alternatives qui sont, non de la convention, mais de la nature.

Le moraliste : les ■<■ Essais ». — Quant à l'ouvrage de Montaigne, il échappe à toute analyse. Il se compose de chapitres qui ne sont réunis par aucun lien : dans l'intérieur même de chacun des chapitres, l'auteur traite des matières les plus différentes. Une fois cependant Mon taigne a fait un effort pour condenser sa pensée et exposer ce qu'on appellerait sa doctrine, si ce mot n'offrait un sens trop arrêté pour s'appliquer à un ensemble d'idées dont c'est le caractère de rester flottantes h'ApO' logie de Raymond Sebond est au centre même des Essais.

Raymond Sebond était un professeur de philosophie et de théologie à Toulouse. Dans un traité intitulé Theolofjia naturalis il soutient que l'homme peut s'élever è la connaissance de Dieu par le raisonnement et que la raison prouve la foi. Montaigne, à la requête de son père, avait traduit ce livre « écrit en latin baragouiné d'espagnol ». Les objections qu'il souleva servent de prétexte à cette apologie, singulière apologie d'ailleurs qui serait la meilleure réfutation de la thèse de Sebond, et qui conclut à l'impuissance de la raison.

Les uns, ce sont les dévots, objectent qu'il est dangereux d'appuyer sur la raison ce qui est du ressort delà névélalion. Montaigne, sans s'attarder à la discussion, répond que ces moyens sont en efiet insuffisants pour ceux (|ue la gr-âcc n'a pas touchés; mais c» la foy venant éteindre et illustrer les arguments de Sebond, elle les fend fermes et solides ».

D autres, ce sont les libertins, objectent que les raisonnements de Sebond sont faibles et ne prouvent pas ce qu'il? voudraient prouver. « Il faut secouer ceux-cy un peu plus rudement, car ils sont plus dang-ereux et plus malicieux que les premiers. » Mais voici le procédé subtil de Montaig-ne et le détour de son argumentation. Au lieu de prouver que les raisons de Sebond sont fondées, il va montrer, et avec quelle complaisance ! que si elles sont médiocres, nous sommes incapables d'en trouver de meilleures, et de raisonner juste.

Voyons doncque si rhomme a en sa puissance d'autres raisons plus fortes que celles de Sebond, voire s'il est en luy d'arriver a aucune certitude par arguaient et par discours!

Et par une argumentation malicieuse et paradoxale, il va humilier l'homme, « la plus calamiteuse et faible de toutes les créatures et quant et quant la plus orgueilleuse ».

C'est un long parallèle entre l'homme et l'animal. Sommes-nous fondés à attribuer à celui-ci l'infériorité et iû bêtise?

ijuaud je me joue à ma chatte, qui sçait si elle passe son temps Je moy plus que je ne fay d'elle?

Nous accordons aux animaux l'instinct.

« En quoy sans y penser nous leur donnons un tres-grana avantage sur nous de faire que nature par une douceur maternelle les accompagne et guide, comme par la main, à toutes les actions et comraoditez de leur vie. »

Nous leur refusons la raison, en dépit des exemples yes moins douteux. Les animaux ont nos vertus, ils ont nos vices : l'assimilation est complète. Puis, prenant l'homme en lui-même, Montaigne montre que son prétendu savoir n'est qu'une pièce de son ignorance. Il oppose les philosophies et prend parti pour la méthode des pyrrhoniens.

Leur elTeot, c'est une pure, entière, et tres-parfaite surséance de Jui^cmcut... Quaut aux actiuns de la vie, ils sont en cela de \&

commune façon. Ils se prestent et accommodent aux inclinations naturelles, à l'impulsion et contrainte des passions, aux constitutions des loix et des coutumes et à la tradition des arts... Cette cy présente l'homme nud et roide, reconuoissant sa foiblesse naturelle propre à recevoir d'en haut quelque force estrangere, desgarni d'humaiue science et d'autant plus apte à loger chez soy la divine instruction et créance, anéantissant son jugement pour faire plus de place à la foy.

Tel est le dernier mot de Montaig-ne. Nous ne savons rien, et la raison est impuissante : on ne saurait donc combattre la foi au nom de la raison. Le scepticisme devient ainsi une arme contre rhérctie. Il s'allie chez Montaigne à la croyance la plus sincère et il lui prépare même les voies ; car une fois la raison en déroute, il n'est plus rien qui s'oppose à la croyance. La méthode est dangereuse, sans doute. Mais Montaig-ne écrit : « 0 que c'est un doux et mol chevet et sain que. l'ignorance et l'incuriosité à reposer une teste bien faite 1 » Ce scepticisme est à l'usage d'une élite.

Opinions littéraires. — C'est de biais qu'il faut prendre Montaigne. En étudiant quelques-unes de ses opinions particulières, nous serrerons de plus près cette pensée qui se dérobe. En recueillant ses jugements sur quelques écrivains, nous saisirons quelques-uns de ses goûts ; nous l'étudierons, pour ainsi dire, à travers l'œuvre des autres.

Les lectures favorites sont pour Montaigne celles qui lui promettent une bonne récolte d'observations morales. Aussi recherche-t-il surtout les livras d'histoire. « C'est son gibier en matière de livres. « Et parmi les historiens ceux qu'il préfère, ce ne sont pas les auteurs d'histoires générales, mais les auteurs de biographies particulières. Ceux-là « s'amusent plus aux conseils qu'aux événements, plus à ce qui part du dedans qu'à ce qui arrive du dehors ». La connaissance du dedans, voilà ce qui intéresse Montaigne. Par là s'explique le si grarid amoui qu'il a pour Plutarque : il trouve en lui riiisloripn moraliste, qui s'attache aux traits de caractère, rap})uiie une plaisanterie parce qu'elle en dit souvent plus sur l'àme d'un homme qu'une bataille gagnée, cl raisonnant sur toutes choses

nS LE XVI' SIÈCLE.

donne des conseils de vie pratique. Les moralistes et Sénèque sont encore parmi les livres de chevet de Montaigne. Par contre, il est certains genres pour lesquels Montaigne pousse le mépris jusqu'à Ihorreur. C'est sinon la science, du moins l'érudition. Il fait la caricature de ce pédant.

Tout pituiteux, chassieux et crasseux, que tu vois sortir après minuit d'une estude... Penses-tu qu'il cherche parmi les livres comme il se rendra plus homme de bien, plus content et plus sage? Nulles nouvelles. Il y mourra, ou il apprendra a la postérité la mesure des vers de Plaute ou la vraie orthographe d'un mot latin.

L'érudition nous détourne de ce qui devrait être notre étude; la rhétorique est plus dangereuse encore parce qu'elle nous apprend à masquer nos sentiments. Montaigne confondd'ailleurs l'éloquence avec la rhétorique, et on comprend alors qu'il soit impitoyable pour celui en qui l'on personnifiait alors l'éloquence, pour Gicéron.

« Si j'ai employé une heure à le lire, qui est beaucoup pour mui, et que je me ramentoive ce que j'en ay tiré de suc et de substance, la pluspart du temps je n'y trouve que du vent. »

Montaigne ne cherche pas seulement dans ses lectures un profit moral; il y veut encore cet agrément qui vient de l'élégance du style et de la perfection de la forme. De là son admiration pour les Commentaires de César.

Dieu sait encore de quelle gr&ce et de quelle beauté il a fardt cette riche uialiùre d'une façon de dire si pure, si délicate et si parfaite, qu'à mon goût il n'y a aucuns escrits qui puissent ^tre coraparabies aux siens en cette partie.

La poésie n'est guère pour lui qu'un langage particulier, plus délicat, plus ingénieux. H compare dillérents poètes non tant sur une pensée que sur un vers. Ovide qui enchantait son enfance, lui semble trop peu sérieux et solide, et toute sa sympathie va à ces écrivains accomplis : Horace. Lucrèce et Virgile, « lemaistredu chœur ».

Cuneux de l'observation morale, amoureux de Ifl forme,

LÈS MORALISTES : MONTAIGNE. iH

tel nous apparaît Montaig-ne à travers ses lectures; et ces deux traits chez lui sont essentiels.

Opinion sur l'éducation. — Montaigne devait se préoccuper de cette question toujours renouvelée, de Téducation, Il y a consacré un des plus beaux chapitres des Essais : De l'institution des enfants. 11 commence par la critique de l'éducation contemporaine : pédantisme, science arrogante, formules vides patiemment récitées.

Je lié vèuS pas qu'on empnsoniié ce garçorij je ne veux pas corrompre son esprit à le tenir à la géhenne et au travail, à la mode des autres, quatorze ou quinze heures par jour^ comme Un portefaix.

Il confiera l'enfant à un précèpteuf; mais il se gàMerà dé choisir Celui-ci parmi ces hôrtimes « abêtis par tênâé- ^airo nvidité de science ».

Li(2 maître aura plutôt la tête bien faite que bien pleine, plus Us mœurs et l'entendement que la science. On ne cesse de criaillera nos oreilles, comme qui verseroit dans un entonnoir, et notre charge ce n'est que redire ce qu'on nous a dit... Je veux qu'il écoute son disciple parler à son tour. Il êsl bon qu'il le fasse trotter devàiit lui pour juger de son train. Qu'il ne lui dèînande pas seulement compte des mots de sa leçon, mais du sens et de la substance, et qu'il juge du proDt qu'il aura fait, non par le témoignage àe sa mémoire, mais de sa vie. Qu'il ne lui apprenne pa« taiat lès hiitoires" qu'à en jugefk

Former le jugement de son èlèvè, tel est le but que se propose Montaigne. Aussi ne s'embarrasse-t-il pas à lui faire apprendre les stîiences : dialeetique, logique, physique. Ce ti'est même pas dans les livres qu'il le fera surtout étudier, c'est dans le monde, pai*la conversation quotidienne, par les voyages.

A cet apprehlissnge, tout ce qui se présente à nos yeux sert de livre suffisant : la malice d'un page, la sottise d'mn valet. Le commerce dès hommes y est merveilleusement propre, et la visite des pays étrangers, pour frotter et limer notre cervelle contre celle

d'niitriu.

La leçon ainsi donnée sera utile ; ce n'est point asset, il la faut agréable :

Notre leçon se passant comme par rencontre, «an» obligation de

d80 LE XVI' SIÈCLE.

temps et de lieu, et se mêlant à toutes nos .ictmns, ee ci.ulcrasans B(! Taire sentir... Otez-moi la violence et la force : il n'est rien qu Hbâtari isse et étourdisse si fort une nature bien née.

D'ailleurs ce qu'on veut enseigner îi l'enfant c'est la sag-esse ; or la sag-esse est riante et faciie, et la roule qui y mène doit être ag-réable et fleurie.

Voilà encore un plan d'éducation orig^inal et qui vaut d'être médité. 11 abonde en remarques excellentes : il contient aussi des vues chimériques et qu'il faut relever. Certaines erreurs sautent aux yeux : c'en est une par exemple de vouloir que l'éducation soit ag-réable et facile, et de présenter l'étude non comme un devoir, mais comme un plaisir. L'idée du devoir est en efl'et absente de toute cette théorie ainsi que certains sentiments, tels que les sentiments de la famille. Puis celte éducation est par trop vide : elle ne porte sur aucune science spéciale; l'élève de Monlaig-ne saura raisonner de tout et sera incapable de rien faire, il "era impropre à aucune carrière déterminée. 11 y a de l'utopie jusque dans ce soin exclusif de former le jug-ement. Ce sont d'autres facultés qui s'éveillent d'abord chez l'enfant, et pendant les premières années du moins il faut s'adresser à sa mémoire. Plus âgé, qu'il raisonne et se môle à la société pour la jug-er; et pourtant il faut craindre encore une expérience précoce, à un âge où les principes ne sont pas arrêtés. Montaigne le sait bien.

Tant d'tiumeurs, de sectes, de jugements, d'opinions, de lois et de coutumes nous apprennent à juger sainement des nôtres, et apprennent notre jugement à reconaoltre son imperfection et sa naturelle foiblesse.

Or on peut se demander si tel est le plus grand profit de l'éducation et la meilleure façon pour préparer un jeune homme à entrer dans la vie. L'élève de Montaigne sera un homme du monde, assez ignorant, peu capable d'un travail régulier et précis, d'ailleurs d'une intelligence très raffinée avec un penchant vers l'incrédulité.

L'écrivain. — Montaigne est un moraliste dont on j eut combattre les tendances, contester même l'original

LE5 MORALISTES ' MO.NTAlG.Nli '»«!

Hté : on ne peut que nhluer le g-énie de l'écrivain. 11 y a cependant chez lui une lacune, ainsi d'ailleurs que chez la plupart des écrivains du xvi* siècle : il ne compose pas. Il se rend compte du désordre qui règ-ne dans son livre, et s'en inquiète peu.

« Je n'ay point d'aultre sergeant de fcande â ranger mes pièces que la fortune. A mesure que mes resveries se présentent, je les entasse : tantôt elles se pressent en foule, tantôt elles se traînent à la file. Je veux qu'on voie mon pas naturel et ordinaire ainsi détraqué qu'il est. »

Voici comment il procède d'habitude. Il commence par une réflexion générale. C'est quelque maxime "u'il vient délire, et qui a mis son imagination en éveil : Mcnlaig-ne pense fréquemment à la suite d'autrui. Puis des anecdotes lui reviennent en mémoire. Ces anecdotes il les prend de toutes mains et peu lui importe que l'authenticité en soit médiocre. Il a beaucoup lu, et lu au hasard • les citations se pressent sous sa plume et se mêlent à son texte. Elles n'y font pas disparate, parce qu'il y a une certaine conformité entre le tour d'imagination de Montaigne et l'imag-ination des anciens ; elles ne semblent pas pédantesques, parce que Montaigne ne cherche pas à faire étalage de son savoir, et qu'il voit seulement dans ces citations la forme la plus ingénieuse de sa propre pensée. Enfin il fait retour sur lui-môme et s'applique ces réflexions et ces exemples.

Si la composition est défectueuse, le style ne laisse rien à désirer. Il est très travaillé. On peut, au premier abord, se laisser abuser par les néglig-ences apparentes de ce slyle qui a toutes les allures d'une causerie aimable el abandonnée. Mais dans ce laisser aller, il y a beaucoup d art. L'historien de Thou traduii Essays par le iatin Conatus. Le mot est gauchement choisi, ce n'est ponrlant pas un contresens : on sent partout le travail c( l'effort. Montaigne n'en convient pas : il nous dira >< qu'il suit simplement sa forme naturelle », « qu'il rééditerais plus volontiers encore autxint d'Essays que de s'assujctir àresuivro ceux-ci par puérile correction »>. Mais il suffit

i88 LE XVI" SIÉCLK.

(le comparer les difrérentes éditions parues du vivant do i'auteui fepour voir qu«, tout comme un autre, celui-ci donnait à son livre « des œillades fréquentes ». Montaigne traitera de puérile la recherctie des locutions peu communes. Cependant, lorsque Estienne Pasquier lui signale dans son livre des termes gascons, Montaigne s'obstine. C'est que ces mots de patois ne lui ont pas échappé, il les a recherchés et employés à dessein; il sent combien son style gagne à s'enrichir de ces locutions qui ont la saveur du terroir.

Montaigne a eu au plus haut degré le don du style, c'est-à-dire le don de tlouver le mot qui exprime et qui peint. Ses idées prennent naturellement la forme d'images, et ces images ont toujours une fraîcheur, un je ne sais quoi de souriant qu'il a en commun avec les écrivains antiques.

M^ parler que j*&imô, ô'est un pnrler simple et naîf, tel siir le pnpier qu'à Ift bouche; un pfirlet succtilrnt et Uf^rveux, court et serré, non tant délicat et peigné que véhément et brusque; ptutôl difCcile qu'ennuyeux, éloigné d'afl'ectatiOB, déréglé, décousu tt hardi; chaque lopin y Tasse son corps.

C'est par son style que Montaigne a mérité d^étre appelé « un poète ». Il est créateur de mois et d'images: il a le génie du déliai! et de l'expression.

Les disciples de Montaigne. — Le succès fut très grand, et dès le débul. î*cndantson voyage, Montaigne rencontre beaucoup de personnes qui connaissent l'auteur des Essais. Il a des déwts comme M"* de Gournay. 11 a dcscWsciples et des imitateuts dociles. En it501 Cliarron'* dans un traité De la Sfiffi'sse expose une philosopîùe qui est celle de Montaigne, tnalB en prêtant aux idées du moraliste un tour dogrti&tique et une forme «ingu- Jèrement alourdie.

1. Pnrre Charron, d'abonl rr^ »A-©cat, setoun» dn bAW de l'EgllBcsr fltimt ri!put«tlon (le îircillcateuretdecontroverslste orthodose. Son premier ouvrage fnt nnc réfuUtion d« Trmfc'rfrr^y/t^deDuPJessip-MoTnay -.iftTroitr^rîtfx {\S^i)- 11 ne fut en rapport avecMontalftne. que vers Vfcpe de qtiarante-hnlt aas; II«M>it

n«^iu!ioin«.eTAcpn une admirât lonsansHnilteft. l'influence de <>» philosophie-. Nat^fro <I 1 presque coiilëdcp I 'j' Montai; ; rcjudice

U i k \tL PhUosuphU in ujiKt de i. de ViUr

Sous le règne de Henri iV. ies Essais sont un des livres îes plus lus parmi les gens du monde, à la cour, et dan; 'es provinces. Tout gentilhomme de campagne qui veut se distinguer des simples preneurs de lièvres, selon le mot de Huet, en a son exemplaire sur le manteau de sa cheminée. Il l'ouvrira au retour de la chasse, en attendant le dîner, ou bien le soir après souper, les pieds au feu, car ce livre est de ceux qu'on peut ouvrir à toute heure et à toute page. 11 n'exige aucun effort d'esprit, chaque passage se suffit à lui-même; et l'on n'a pas la peine de se rappeler ce qu'il vous a dit hier pour comprendre ce qu'il vous dit aujourd'hui.

Surtout son influence s'accordait bien avec l'état des esprits, avec une certaine lassitude qu'on éprouvait, au lendemain de ces crises violentes. L'esprit de Montaigne se répancfttit de lui-même un peu partout; il flottait dans l'air, et c'était comme une épidémie qui gagnait bien des âmes. Il subsistera pendant tout le xvii* siècle chez quelques disciples et se perpétuera en dépit des attaques. C'est Port- Royal qui donnera le signal de la réaction: or Montaigne rencontre à Port-Royal même, un des écrivains qui lui doivent le plus, Pascal. Le xv!!!" siècle se recommandera de lui sans s'apercevoir qu'il y a un complet désaccord entre l'esprit des « philosophes » qui ont une pleine confiance dans la raison, et l'esprit de Montaigne qui doute du pouvoir de la raison. C'est le malheur ou le privilège de Montaigne d'avoir été aussi mal compris par ses adversaires et par ses amis. II prend un malin plaisir à déjouer même radmiration.

RÉSUMÉ

90. Le plus grand moraliste du xvi" siècle est Michel de Montaigne. Né en 1533, il fut conseiller à la cour des aides de Périgueux,puis au parlement de Guyenne, et maire de Bordeaux. A part un voyage qu'il poussa jusqu'u Rome et quelques apparitions à la cour, il vécut

tu LE XVI" SIÈCLfe.

relii'é à Montaig-ne, uniquement occupé de la composilion des « Essais » dont les deux premiers livres parurent en 1580 et le troisième en 1588. Il meurt en 1592.

iOO. Caractère très compliqué, physionomie très changeante, Montaigne est d'abord soucieux de son repos et ami de la mesure; les contrariétés de sa nature peuvent être expliquées par l'alliance d'une sensibilité très vive et d'un esprit très clairvoyant qui n'abandonne jamais ses droits.

101. Les « Essais » contiennent une série de chapitres sans lien oij l'auteur traite un peu au hasard des sujets les plus différents. Le chapitre intitulé : Apologie de Raimond Sebond est celui d'après lequel on» peut se faire une idée d'ensemble de la doctrine de Montaigne.

102. C'est le scepticisme pour tout ce qu5 louche h la raison. Nous ne pouvons prétendre h trouver la vérité parles lumières naturelles. Aussi nous devons nous attacher sans hésitation et sans regrets à la foi.

103. Montaigne est un curieux en quête de renseignements sur la nature humaine. Aussi les auteurs qu'il lit de préférence sont les historiens et les biographes comme Plutarque, les moralistes comme Sénèque. Il est en même temps amoureux de la perfection de la forme. De là son admiration pour des poètes tels qu'Horace et Virgile.

104. En matière d'éducation, Montaigne pense qu'il faut s'attacher exclusivement à former le Jugement de l'enfaiNt; préocupation très légitime, mais que Montaigne pousse à l'excès, au point de négliger l'étude positive des sciences spéciales.

105. Montaigne est un écrivain de génie. Il ne sait pas composer, mais il triomphe par l'invention du détail.

Lti MORALISTES : MJNTAIGNE. «83

Les idées chez lui prennent naturellement lo forine d'imafîres sans cesse renouvelées, toujours riantes. Montaigne a eu une grande influence sur son temps où il compte des disciples tels que Charron, sur le XVIÎ' siècle qui le combat tout en se servant de lui, sur le XVIir siècle qui l'admire sans toujours le comprendre.

LECTURES RECOMMANDÉES

D"" Payen, Documents inédits sur Montaigne. — Griin, La vie publique de Montaigne. — Sainte-Beuve, Porl-Uoyal , ii, 3. — Uonnefon, Montaicjne, Vhomme et Cœuvre. Montaigne et ses amis. — Faguet, Le XVI^ siècle. — Gauthiez, Études sur le XVl'^ siècle. — L. Levraull, Auteurs français (éludes critiques et analyses). — G. Compayré, Montaigne (les grands éducateurs). — Villey-Desmezerets, Montaigne : les sources,

TEXTES A CONSULTER

Montaigne: Dezeimeris et Barckausen : texte de 1850; Motheau'et Jouaust : texte de 1588 ; Naigeon : texte de l'exemplaire de Bordeaux ; J.-V. Leclerc ; Ch. Louandre : texte de 1595.

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