‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 81 sur 223 · II. LES R0MAN · texte numérisé non relu

II. LES R0MAN

Les romans forment l'un des genres les plus en vogue au xvii^ siècle et l'estime quen ont faite les contemporains devrait nous mettre en garde contre de trop faciles dédains. A l'époque même où un retour de l'opinion les condamna, de bons juges tels que La Fontaine et M"** de Sévigné ne craignaient pas d'avouer qu'ils se plaisaient encore à ce genre de lectures. Ces romans ont pour nous un double intérêt : celui d'avoirt reflété les tendances de la société et influé sur les autres! brjmches de la littérature, notamment sur le théâtre ;| celui enco.-e de nous avoir valu une œuvre courte et exquise qui est à sa manière un chef-d'œuvre.

Le roman pastoral. Honoré d'Urfé : « l'Astrée ».' — C'est un roman, VAstrée, qui, au début du siècle, obtient un des premiers et des plus éclatants succès do l'époque. L'auteur, Honoré d'Urfé, d'une famille de vieille noblesse du Forez, avait pris part aux guerres religieuses du cêté des ligueurs et vivait à la cour brillante du duc de Savoie, gloire voisine de celle de Fran- ,. çois de Sales. Le premier volume avait paru en 1009 elfl put être lu par Henri IV. D'Urfé mourut en 1623, n'ayant eu le temps d'écrire que les quatre premières parties. La cinquième fut rédigée par son secrétaire Baro. d'après le pl'^n et les notes qu'il avait laissés. g

Le sujet est l'amour de Céladon et d'Astréo, qui, Il

séparés dans un moment de dépit, se cherchent à trà* vers ces cinq volumes. La scène est située dans le Forez, sur les bords du Lig-non, au iv^ siècle des Gaules. Le cadre est emprunté aux bergeries alors très goûtées ÏAminta de Tasse, le Pastor Fido de Guarini, la Diaii> de Montemayor. Toutefois d'Urfé n'a aucunemeii l'intention d'esquisser un tableau de mœurs champêties et il nous prévient lui-même qu'il ne nous donne pas ses bergers pour de vrais berg-ers, mais pour des gens du monde « en villégiature ».

La bergerie n'est donc ici qu'un cadre commode et qui prêle à d'agréables descriptions. Ces descriptions sont un des charmes du livre : elles ont rendu célèbre le modeste cours du Lignon. La nature, telle que l'a dépeinte d'Urfé, est tranquille, douce, sans grand relief ni couleurs très vives, célébrée moins en elle-même et pour ses beautés que par rapport à l'homme et pour le calme d'esprit qu'elle favorise Or, au heu de répéter, comme on fait, que le xvn= siècle n'a pas aimé la nature, il serait plus juste de dire qu'il l'a comprise autrement Ljue nous, et justement comme d'Urfé. A d'autres époques, on recherchera les spectacles qui absorbent l'esprit et le font sortir de •lui-même. Au xvii'= siècle, on fait de la nature un miheu où l'homme peut se recueillir, rentrer en soi et se mieux apercevoir lui-même.

Ce qui est le plus important dans VAstrée^ c'est l'analyse des sentiments. L'amour y est représenté, non comme une passion, mais comme une émotion tendre et durable; c'est, d'après le titre même du roman, « l'honnête amitié ». D'Ur'é enseigne l'art d'aimer honnêtement et longuement, de « brûler de cent désirs et tous sans espérance ». Au lendemuii du xvi^ siècle, dont la morale amoureuse se résumait dans tel vers de Ronsard ;

Cueillez, si Di'en croyez, les roses de la vie,

cette conception parut nouvelle ; l'auteur nous apprend qu'on s'en étonna. « On dit qu'aimer comme toi, c'est aimer à la vieille gauloise et comme faisaient les che-

valiers de la Table ronde cl le Beau Ténébreux. » Ot' disait vrai. C'était la tradition des romans bretons et de? Àmadis qui rentrait dans la littérature.

La lang-ue de ÏAstrée est en parfaite convenance avec les sentinaents analysés. Délicate non sans quelque subtilité, elle n'est déparée que rarement par le bel esprit. C'est sa fraîcheur qui la rend, même pour un lecteur moderne, si séduisante : une fraîcheur qui vient à la fois de l'état de la prose en ces premières années du siècle et de la gracieuse imagination de l'auteur.

Le roman héroïque. M"' de Scudéry. — C'est le courant issu de ÏAstrée qui va pénétrer le roman héroïque. Seulement, on donnera plus d'importance à certains éléments. Ainsi, le roman de La Calprenède : Cléopâtre, est rempli de combats singuliers et de grands coups d'épée, à la manière d'un chant de l'Arioste. « Le style de la Calprenôde, écrit M"'^ de Sévigné, est maudit en raille endroits : de grandes périodes de roman, de méchants mots, je sens tout cela... Je trouve donc qu'il est détestable, et je ne laisse pas de m'y prendre comme à de la glu. La beauté des sentiments, la violence des passions, la grandeur des événements et le succès miraculcuji de leur redoutable épée, tout cela m'entreiîne comme une petite fille. »

Le cadre est modifié : les événements, tout modernes qu'ils soient, sont placés dans un milieu pseudo-historique. De même, le Polexandre de Gomberville est une histoire mexicaine. Les romans de M"' de Scudéry, qui sont les types du genre, nous transportent en Assyrie {le Grand Cyrus), à Rome [Clétie], chez les Turcs {Ibrahim ou l'Illustre Bassa).

Les défauts sont ici incontestables : le contraste entre le cadre, qui est antique ou étranger, et les mœurs, qui sont françaises ; la longueur du récit ; l'enchevêtrement d'aventures secondaires dont le développement forme une série de petits romans sans rapports entre eux ni avec 'e roman principal; la médiocrité du otyle. m"* de Scudéry écrit dans une langue traînante, monotone, insipide. Mais ces défauts ont fait méconnaltri^

de très réelles qualités. Sous des noms empruntés, la société du xvii* siècle est décrite par une femme qui la connaissait bien ; l'analyse des sentiments est souvent délicate. Enfin, l'auteur excelle dans les « conversations » : cellto qu'elle a extraites de ses romans et publiées à part forment des recueils ag-réables par eux-mêmes et qui nous renseignent sur le ton des entretiens admis dans la société polie. Pour rendre le genre, non point supportable seulement, mais intéressant, il n'y fallait qu'un tour d'esprit plus vif et le sentiment d'un art plus délicat : c'est ce qu'y apporta M"' de La Fayette.

M"® de la Fayette. — Marie-Madeleine Pioche de la Vergne naquit en 1634, au Havre, dont son père était gouverneur. Elle reçut un3 excellente éducation, sut l'italien, entendit le latin. Ménage, Huet, Segrais furent ses maîtres. Elle put encore paraître à l'hôtel de Rambouillet et se lia avec tout ce qui représentait le bel esprit et la haute société. Sa liaison avec La Rochefoucauld est célèbre. Si l'influence de M°" de Lafayette sur les éditions successives des Maximes est assez mince, il est probable que la part de La Rochefoucauld dans la composition de la Princesse de Clèves est plus grande. La mort de celui-ci fut pour son amie un coup terrible. « Où M°" de La Fayette retrou vera-t-elle un tel ami, une pareille société, une pareille douceur, un agrément, une considération pour elle et son fils? Elle est infirme, elle est toujours dans sa chambre, elle ne court point. M. de La Rochefoucauld était sédentaire comme elle. Cet état les rendait nécessaires l'un à l'autre. Rien ne pouvait être comparé à la confiance et aux charmes de leur amitié'. » Elle mourut en 1693, On avait cru jusqu'à ces dernières années que son mari le comte François de La Fayette était mort longtemjps avant elle; au contraire il lui a survécu; mais les contemporains font le silence sur ce personnage.

C'est encore M"" de Sévigné qui va nous renseigner sur le caractère de son amie : « Madame de La Fayette s'en va demain à une petite maison de Meudon où elle a

t. M"' de Sévigné, Letlrai.

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déjà été. Fille y passera quinze jours pour être comme suspendue entre le ciel et la terre : elle ne veut pas penser, ni parler, ni répondre, ni écouter. » C'est dans cet anéantissement et cette absence de pensée que M"* de La Fayette aime qu'on se la représente : dans son cercle, on l'avait surnommée « le brouillard ». Elle a horreur du remuement, ne profite pas de sa situation aupi es de la duchesse d'Orléans, et ne voudrait pas sortir de son inaction, fût-ce pour écrire. « Le g-oût d'écrire... m'est passé pour tout le monde. Si j'avais un amant qui voulût de mes lettres tous les matins, je romprais avec lui. » Cette langueur voisine de la mélancolie est chez elle ui trait essentiel ; un autre est la franchise, la sincérité. La Rochefoucauld invente, pour la caractériser, uneépithète: « Elle est vraie. »

Toutefois des lettres d'elle, retrouvées récemment à Turin et qui prouvent qu'elle entretenait secrètement uvec la cour de Savoie une importante correspondance d'affaires et d'informations, ont fait douter et de son goût pour le repos et de sa sincérité même. Elles nous laissent seulement deviner que M"" de La Fayette, dont l'entente en affaires est bien connue, était capable d'activité pratique et mettait h s'en cacher un soin où il entrait autant de pudtnu' que de coquetterie.

« La Princesse de Clèves ». — M"' de La Fayette connaissait et estimait M"* de Scudéry ; elle avait pris plaisir à lire ses romans, tout en se rendant compte de leurs défauts. Elle composa dans le même genre Zayde, tout rempli encore d'aventures in\Taisomblal)les et de sentiments convenus, de petites nouvelles, ta Comtense de Tende, la Princesse de Montpensier, et son chefd'œuvre, la Princesse de CAèves (1678).

Le sujet tient en quelques lignes. La princesse de Glèv€s, aimée du duc de ÎS'emours, sent grandir en elle une passion dont elle ne peut se défendre. Pour trouver un appui, c'est à «on mari qu'elle s'adresse, et elle lui avoue qu'elle aime un autre homme. M. de Clèves meurt, peu après, de douleur et de jalousie. Par fidélité îtcettc mémoire et par respec' d'elle-même, la princesse

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se retire dans un couvent. Tel est le seul roman qui ait survécu dans cette abondante production du xvi'* siècle.

Le premier mérite en est la brièveté : M"° de La Fayette avait coutume de dire qu'une période retraRchée d'un ouvrage vaut un louis d'or, et un mot ving-t sols * ici elle a retranché quelque dix volumes. Elle subit d'ailleurs l'influence de la « nouvelle », qui nous revenait d'Italie et d'Espagne, et qui était alors très à la mode. Le cadre est heureusement choisi. Les événements se passent à la cour de Henri II ; la politesse des manières et le raffinement des idées deviennent par là très vraisemblables. La nouveauté était surtout dans l'exactitude de la peinture morale. M'"^ de La Fayette elle-même en jugeait ainsi : dans une lettre, où elle nie d'ailleurs qu'elle soit l'auteur de la Princesse de Clêves, elle s'exprime en ces termes : « Ce que j'y trouve, c'est une parfaite imitalion du monde de la cour et de la manière dont on y vit. Il n'y a rien de romanesque et de grimpé... » C'est se bien connaître soi-même. Aux raffinements de galanterie romanesque M"* de La Fayette substitue la peinture de l'amour représenté comme une passion. Certes, c'e&tici le devoir qui triomphe, mais il ne triomphe pas de la même manière qu'il fait chez Corneille. La conscience est troublée, et, si la tête reste libre, le cœur est envahi tout entier. « Je suis vaincue et surmontée par une inclination qui m'entraîne malgré moi... » Dans cette forme abstraite, dans ce style mesuré et contenu, la passion qui s'exprime est une passion violente, fatale : la sobriété du pinceau ne sert qu'à faire valoir la hardiesse de la peinture. On reconnaît là un art contemporain de celui de Racine et qui introduit dans le roman la même conception qiue celui-ci s'était faite de la treigédie.

Plus vivants peut-être et annonçant déjà le roman du xvni'' siècle, sont les Me'moires du chevalier de Gvamont (1713), dont l'auteur, f/amill on, écossais d'origine, vécut longtemps à la cour dé Louis XIV.

Le roman réaliste. — A toute époque aeux tendances opposées et inégalement prépondérantes se font jour dans le roman, l'une aui consiste à embellir l'imrj^e

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de la vie et l'autre qui, sous prétexte de réalité, consiste à l'enlaidir. Si le roman « idéaliste » a la principale vogue au xvir siècle, on peut néanmoins signaler certains romans réalistes qui ne sont pas sans valeur. Charles Sorel dans le Berger extravagant et dans Francion a fait surtout la parodie du roman idéaliste à la manière de VAstrée. Scarron dans le Roman comique (1651) nous conte l'odyssée d'une troupe de comédiens de province qui arrive au Mans. Ses types de comédiens et comédiennes, les originaux de province qu'il groupe autour d'eux sont pris sur le vif et peints d'après nature. Scarron a l'observation malicieuse, de la verve, de la gaieté. Le Roman Bourgeois (1666) de Furetière^ comprend une suite de portraits et de scènes que ne relie aucune intrigue. Mais tous ces romans sont déparés par la grossièreté du ton, la trivieilité du langage et la profusion ds d«^'»ils ignobles.

RÉSUMÉ

147. Parmi les nombreuses correspondances, celle de M°* de Sévigné est la plus remarquable. Pendant près de trente années (1609-1696), M"' de Sévigné a tenu sa fille au courant de toutes les nouvelles de la ville et de la cour. Le charme du caractère de M"* de Sévigné, l'ardeur passionnée de son amour maternel, la vivacité et l'éclat de son esprit font de ces lettres improvisées la plus attrayante lecture.

148. Les lettres où M"» de Maintenon (1635-1719) s'adresse aux maltresses de Saint-Gyr montrent en elle une excellente éducatrice. La raison, la solidité, le sérieux sont les qualités de l'écrivain comme delà femme»

149. Les romans ont été très appréciés au xvii* siècle et ont eu une influence sur toutes les parties de la littérature.

150. Honoré d'Urfé, dans son « Astrée » (1609) (]ui eut un prodigieux succès, a donné le modèle du romai]

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