CHAPITRE XXU
MOLIÈRB.
La comédie avant Molière.
Molière. — Sa vie; son caractère. — Son théâtre. — Son génie.
— Système dramatique. — Les types généraux. — Les types de
la société. — L'écrivain.
La comédie avant Molière. — La période de préparation a été plus long-ue pour la comédie que pour la tragédie. C'est en effet de l'observation de la réalité que vit la comédie ; et nous savons que, dans la première partie du siècle, les esprits ne sont pas tournés de ce côté. Molière, qui porte le genre à sa perfection, est aussi, par la date, le premier des écrivains comiques. A peine trouvons-nous avant lui, les éléments que son génie devait transformer.
La farce n'avait cessé d'être représentée; et, à l'hôiel de Bourgogne, des acteurs de grand talent, Gros Guillaume, Gautier Garguille, venaient de lui donner un éclat nouveau.
La comédie de mœurs avait été inaugurée par Desmarets de Saint-Sorlin, dont les Visionnaires (1637) sont une de nos premières comédies régulières.
Corneille avait donné dans le Menteur la première image de la comédie de caractères. Pourtant, dans le Menteur^ la complication de l'intrigue est encore un des principaux sujets d'intérêt et l'imbroglio va jusqv'à l'incompréhensible. C'est en effet la comédie d'intrigue (^ui est surtout exploitée par nos écrivains, imitateurs de l'Espagne. Scarron [Le Marquis ridicule , Don Japhei i' Arménie) no remplit «es pièces q,u^ de mystifications
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bouffonnes. Bon écrivain, d'ailleurs, il a le vers faciîs et la plaisanterie amusante.
Enfin, ies Italiens ont servi à Molière, en lui prêtant des cadres et des personnages.
Après ces essais superficiels ou médiocres, la comédie restait encore à créer. Ce sera l'œuvre de Molière.
Sa vie; son caractère. — Jean-Baptiste Poquolin est né à Paris dans les premiers jours de janvier 1022; son père, tapissier valet de chambre du roi, était de bonne bourgeoisie. Il fit ses études au collège de Clermont, prit ses licences en droit à Orléans et, pourvu de la survivance de la charge de son père, suivit à ce titre le roi Louis XIII, pendant le fameux voyage à Narbonne qui devait coûter la vie à Cinq-Mars (1642). Mais c'était vers le théâtre que le jeune homme se sentait entraîné : en dépit de l'opposition paternelle, il organise, avec les Béjart, une troupe de coméiliens qu'il intitule pompeusement V Illustre Théâtre et où il va jouer sous le nom de Molière.
Les affaires de l'Illustre Théâtre (15i3-1644) ne furent pas brillantes, et nous trouvons en 1045 Molière emprisonné pour dettes. C'est à la suite de cet insuccèay qu'il quitte Paris et se met à courir la province, où il va» faire douze années d'un rude apprentissage Pendant ses pérégrinations, on ne le suit que très (iifficilement, et c'est à peine si l'on peut fixer avec certitude quelques dates et le nom de quelques-unes des villes par où passa ,, la troupe. Elle ne passa certainement pas parle Mans,(| et il faut renoncer à voir dans le Roman comique de Scarron une description de la troupe de Molière. C'estil surtout le Midi que Molière a exploré : Toulouse, Narbonne, Agen, Lyon, où il fait représenter l'Étourdi en 1653. A Pézenas, il joue devant le prince de Conti, qui avait été son condisciple au collège de Clermont, et ne s en souvenait guère, si tant est qu'il s'en fût jamais douté. Depuis cette époque, les compagnons de MoUèr
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s'intitulent : « Comédiens du prince de Conti. » On trouve leur trace à Montpellier, Avig-non, Pézenas, Narbonne,à Béziers où a lieu en 1656 la première représentation du Dépit amoureux, à Avig-non, à Grenoble. Le succès est venu, et l'arg-ent avec lui. La troupe se rapproche alors de Paris Elle est à Rouen, en 1658, avec le titre de « Troupe de Monsieur ». Le 24 octobre de la même année, elle joue au Louvre, avec succès, Nicomède et le Docteur amoureux (une des farces de Molière qui ne sont pas parvenues jusqu'à nous) et obtient de s'établir au Petit-Bourbon, où elle joue alternativement avec les comédiens italiens.
Les Précieuses ridicules (1659) inaugurent la série de ces pièces qui vont désormais se succéder d'année en année*. Directeur, acteur, auteur, Molière déploie une prodigieuse activité. Il en est récompensé par le succès qui accueille presque toutes ses productions, et par le faveur royale, qui ne lui fit jamais défaut. Sans avoir été le héros de légendes controuvées et qu'il faut oublier une fois pour toutes, Molière doit beaucoup à Louis XIV: il lui doit d'avoir pu braver des hostilités de toute nature, à une ^époque où le roi, jeune et dans les premières années de son règ-ne, laisse encore aux écrivains une grande liberté. Depuis 1665, sa troupe porte le titre de Troupe du Roi. 11 dépendit de lui de faire partie de l'Académie française, mais il ne voulut pas renoncer ù la profession de comédien. Fatigué par l'excès de travail, souffrant, d'ailleurs depuis longtemps d'une maladie de
). Voici la liste des pif'cesde Molière : le Médecin volant; — la Jalousie du Bai^ bouille (farces qui ont ^16 conservâmes parmi celles que Molière coniposiiit en pjovince pour défrayer le» repri^sentations de sa troupe); — l'Étourdi (1653); — u Dépit amoureux (1656) (en province). — A Paris : 1659, les Précieuses ridicules, — 1060 Sganarelle; — 1661, Don Garde de Navarre, comédi VTOÏque qui échoua ; l'École des maris ; tes Fâcheux; — 1662, l'École des Femmes ; — 1663, la Critique de l'école des Femmes; l'Impromptu de Versailles; — 1664, le Muriage forcé ; la Princesse d'Élide; — 1665, Don Juan; — 1666, le Misnuthrope ; le Médecin malgré lui; Alélicerte ; — 1667, le Sicilien; — 1668, Ampftitryuiti Georyes Dandin ; l'Avare; 1669, Tartuffe, dont les trois premiers actes .ivaicnt été joués en 1664; Monsieur de Pourcaugnac ; — 1070, Ifs Amants magnifiques ; le Bourgeois geiililliomme ; — 1671, Psyclié, liaKéilio-btilIcl (avec Corneillo et Quinault) ; les Fourberies de Scapin ; la Comtesse d' Escarbagnas ; — IfiTJ, tet Femme» lavante» : — 1673, le Malade imaginaire-
DouMic. — Litt. fir. . 11
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poitrine, Molière fut pris d'étoiilTymenls pendant unf représentation du Malade imaf/inaire. Il put cependanl aciiever son rôle. Transporté chez lui, rue Richelieu, ii mourut une heure après (17 février 1673).
Tous les contemporains s'accordent pour reconnaltr" à Molière de solides qualités : bonté, générosité, frar chise et sûreté de commerce. Ses défauts lui viennent de sa profession : le laisser aller de ses mœurs, certaines défaillances de sa vie. Riche, il a pour le luxe extérieur et l'ostentation un goût qui est encore, ohe» lui, la marque du comédien. Il est épicurien dans ses mœurs, il Test aussi dans ses idées. Disciple de Gassendi, compagnon des Dernier et des Chapelle, il est, en religion, au moins indifférent. Le trait qui frappa les contemporains chez l'auteur de pièces où s'étale une si large gaieté, c'est la mélancolie. Les soucis, les douleurs de la vie privée, les souffrances de la maladie contribuèrent sans doute à aigrir son humeur. Mais c'était surtout chez lui afl'aire de nature et de disposition instinctive. Silencieux, absorbé par l'observation ou par la rêverie, on l'avait surnommé : le « contemplateur ».
Son théâtre. — Molière a abordé tous les genres de comédie : la comédie d'intrigue : le Dépit amoureux. Amphitryon ; — la comédie héroïque : Don Garde de Navarre, essai malheureux qui échoua et dont il ne survécut que quelques scènes qui passèrent dans le Misanthrope; — la comédie-ballot : Ptij/rhé, la Princesse d'Élide, l'Amour médecin, le Sicilien, les Amants magnifiques ; — la comédie pastorale : Mélicerte, la Pastorale comique; — la farce : Sqanarelle. le Mariage forcé, le Médecin malgré lui, Pourceaugnac. les Fourberies de Scapin, la Comtesse d'Escarbagnas, le Malade imaginaire ; — la comédie de mœurs : les Précieuses ridicules, l'École des Maris, l'Ecole des Femmes, Georges Dandin, les Femmes savantes. If Bourgeois gentilhomme, — lu comédie de caractères l'Étourdi, le Misanthrope, Don Juan. l'Ararc. le Tar tuffe. Enfin, deux courtes pièces en un acte, la Critique de l'École des femmes et V/mpromptu de Versailles,
eont curieuses, parce que Molière y expose ses idées surlait do l'auteur comique et de l'acteur.
Son génie. — Molière est un génie de tradition purement française et gauloise. Ses ancêtres ne sont ni les Grecs, comme pour un Racine, ni les Romains et les Espagnols, comme pour un Corneille : ce sont nos vieux conteurs, les auteurs de fableaux et de farces, les Rabelais et les Régnier. Leur inspiration circule à travers toute son œuvre et se retrouve dans ses pièces les plus importantes, aussi bien que dans les moindres. Aussi est-ce une grave erreur que d'établir une séparation entre le Molière de la haute comédie et le Molière des farces; tout au plus peul-on dire que les procédés diffèrent, mais les habitudes d'esprit sont les mêmes, et l'on reconnaît dans le Misanthrope et dans les Fourberies de Scapin la main du même auteur.
Cette parenté avec les écrivains gaulois, 'on la trouverail dans la liberté des allures. Molière a pour les règles prétendues un grand mépris. « Vous êtes de plaisantes gens avec vos règles dont vous embarrassez les ignorants et nous étourdissez tous les jours... Je voudrais bien savoir si la grande règle de toutes les règles n'est pas de plaire. » — Elle est surtout dans la façon de concevoir la vie et de n'apercevoir de l'humanité que ses vilains côtés. On chercherait vainement dans Molière ces échappées de poésie qui, chez Aristophane et Shakespeare, se font jour au milieu des plus grosses boufibnneries. A côté de tant de figures ou ridicules ou odieuses, Molière n'en a point créé sur lesquelles passe un reflet d'idéal. A côté de tant de coquettes et de prudes, la seule Henriette représente la vertu féminine, et sans lui prêter les séductions de la grâce. 11 arrive que le bon sens soit représenté par Gorgibus, qui est un manant, l'honnêteté par Orgon, qui est un sot; et l'un des personnages que Molière a mis le plus souvent en scène, gardant, comme les types de la coinedla delVarte^ les mêmes traits dans des situations différentes, c'est Sganarelle. Or, qu'il soil tuteur d'Isabelle, valet de Don Juan, ou fagotier, Sganarelle, crédule et poltron, est né pour être dupe.
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Molière considère que le ridicule est essentiel b la na tjre de l'homme etse môle jusque dans ses vertus. Auss» ne se scnt-il pas affligé de le rencontrer et le sentiment qu'il éprouve en face du vi e lui-même est-il le plus souvent, non pas de la colère, mais seulement de la curiosité. De là ce peu de souci que prend Molière de prêcher la vertu et de coudre à ses pièces une conclusion morale.
C'est une question qu'on a beaucoup ag-itée, et résolue en des sens très différents. Bossuet parle de ces pièces « où la vertu et la piété sont toujours ridicules, la corruption toujours excusée et toujours plaisante ». Et Rousseau : « Avec quel scandale il renverse tous les rapports les plus sacrés sur lesquels la société est fondée, comme il tourne en dérision les respectables droits des pères sur leurs enfants, des maris sur leurs femmes, des maîtres sur leurs serviteurs I... Quel est le plus blâmable d'un bourg^eois sans esprit et vain qui fait sottement le g-enlilhomme ou du gentilhomme fripon qui le dupe? Quel est le plus criminel, d'un paysan assez fou pour épouser une demoiselle, ou d'une femme qui cherche à déshonorer son époux ? »
De leur côté, les amis du poète se sont évertués ft tirer de ses pièces de fort belles leçons. La vérité est que Molière ne s'est pas préoccupé de les y mettre. Le Tartuffe est fini après le quatrième acte, et c'est par le triomphe de l'imposteur. AJceste s'enfuit dans un désert, tandis que le salon de Gelimène va se repeupler. Harpagon continuera à faire l'usure, Cléante à faire des dettes, etAng-élique abattre Georges Dandin
Molière ne donne pas de préceptes, il constate des faits. 11 sait que, dans la réalité, les méchants, qui sont les plus habiles, sont souvent aussi les plus forts. Il le montre, et la seule leçon qu'il donne, si on veut absolument qu'il en ait donné une, c'est qu'A faut se méfier.
Molière est encore de cette race gauloise par le tour de son esprit et le ton de sa raillerie. La raillerie chez lui est souvent cruelle. Certaines infortunes aujourd'hui nous semblent tragques, parc<; que nos imaginalionsont tourné ;iu sombre otse sont nuancées de sentimentalité.
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Elles semblant ïi Molière surtout risibles. Aussi com- /net-on un anachronisme, lorsqu'on préten' que la comédibde Molière n'avoisine pas seulement la tragédie, maisqu'elle se confond avec elle. Les sanglots d'Arnolphe nous font oublier pour un moment le ridicule du personnage: pour Molière, il ne font que Taccentuer. Nous sommes touchés par le drar e de la passion d'Alceste : MoUère voulait surtout nous rendre attentifs à la bizarrerie de ses incartades. Harpagon est pour nous un monstre: il était pour Molière un bouffon; et, afin que nous ne nous méprenions pas sur la portée de Tœuvre, c'est par les éclats du désespoir burlesque de Sg-anarelle que se ferme le Don Juan.
Il n'en reste pas moins vrai que l'impression d'ensemble qu'on emporte de l'œuvre de Molière est une impression de tristesse et d'amertune. Ce n'est pas une preuve que Molière ait été ur observateur morose et que son rire soit forcé. C'en est une seulement qu'il a été un observateur pénétrant. Il a enfoncé plus avant que personne dans la connaissance du cœur humain; or la ti-istesse est le dernier mot de toute investigation profonde sur la vie.
Système dramatique. — Le tableau de la vie humaine, la peinture des caractères, tel est l'objet que Molière se propose. Dans ses farces même, il a jeté à pleines mains les traits d'observation. Dans ses grandes comédies, il est facile de voir qu'il sacrifie tout ce qui n'est pas l'étude du cœur. Au lieu que l'intrigue, dans les comédies contemporaines, est l'élément principal, MoUère la néglig-e au point qu'elle devient insuffisante : l'action est nulle dans le Misanthrope. Il en est de même des dénouements, souvent invraisemblables et inattendus. C'est que, pour Molière, l'intérêt n'est pas de ce côté et Ie.= événements ne valent pas par eux-mêmes : une comédie n'est pour lui qu'une succession de scènes destinées à mettre un caractère dans tout son jour; ce but une fois atteint, la pièce est terminée et peu importe comment les personnages sortiront d'une situation qus, par eile-même, n'a pas d'intérêt.
Le caractère est lame luéme de la pièce 11 crée les siuiations, le milieu, les personnages. Alceste, afin que sa manie ait plus d'occasions de s'exercer, appartiendra à lu plus haute société et fréquentera le monde des gens de cour, des marquis et des coquettes ; Harpagon sera riche et aurr» un rang à soutenir; Philinte, l'ami de tout le monde, donnera la réplique au misanthrope, et Gléante, le fils prodigue, au père avare.
Ce sont là des procédés d'exposition, mais remarquons qu'ils sont fondés sur les observations d'une psychO' logie très sûre. Ce n'est pas seulement pour exaspérer la misanthropie d'Alceste que le poète l'a rendu amoureux de Célimène: c'est encore parce qu'il sait que rien n'est plus ordinaire h l'homme et conforme à sa nature que toutes les sortes de contradiction. Ce n'est pas seulement par l'ell'et d'une convention que Molière rapproche dos caractères opposés: c'est encore parce qu'il sait que rien ne contribue plus que le spectacle de nos travers h jeter les gens qui nous entourent dans les travers justement opposés. C'est ainsi que l'idée d'un caractère con duit l'auteur au choix des rôle? et des situations et préside à la composition de la pièce tout entière.
Enfin, le moment que choisit Molière est celui où la passion, arrivée à son dernier période, est sans retours possibles. D'un bout à l'autre de la pièce, le caractère ne se dément pas. Au début, il est déjà formi tout •ntier. Toute l'hypocrisie de TartulTe est dans les vers:
Laurent, serrez ma haire avec ma discipline..
Toute la brusquerie d'Alceste est dans sa quorelte avec Philinte. A la fin, le personnage n'est pas coi^ ri^é. Tartufie n est que démasqué; Alcesle fuit les humains; l'avare retourne à sa cassette, et le dernier cri de Don Juan lui est arraché par la douleur physique, non par le repentir Le personnage est d'ailleurs si complètement possédé par son erreur ou sou Uavers, qu'il devient msensible aux conseil! , auJ^ reproches, aux moqueries. Il en vient à foire la théo le.
de son défaut et à se décerner des éloges ei des applaudissements. Porté à ce degré, un travers influe sur le caractère tout entier et modifie toute la personne morale. Harpagon, dominé par son vice, n'est plus ni homme ni père: il n'est qu'avare. Il trahit les intérêts de ses enfants. Il fait plus. A l'emprunteur qui « s'engage que son père mourra avant qu'il soit huit mois », il répond : « C'est quelque chose que cela. » Et, s'étant trouvé devant son fils en position d'usurier, au lieu de rougir, il se trouve fort aise de la découverte qu'il vient de faire sur la conduite du jeune homme et se promet d'en profiter.
On voit comment Molière a pu s'attirer le reproche d'avoir outré les caractères. Il épuise en chacun de ses personnages l'étude d'un travers, en concentre dans une seule physionomie toutes les formes, et tire de là des effets qui sont dans la logique d'un sentiment ainsi poussé h bout. C'est par là que Molière est arrivé à élever à la hauteur d'un type tous les caractères qu'il a mis en scène.
Les types généraux. — Quelques-uns de ces types dépassent les limites d'une seule époque et s'appliquent à l'humanité de tous les temps: ainsi l'hypocrite, le misanthrope, l'avare, la coquette, la prude. C'est l'éternel honneur de Molière, que nous ne puissions observer autour de nous quelqu'un de ces travers, sans être avertis par la ressemblance de nous ressouvenir des originaux tracés par l'écrivain.
Aussi est-ce ne point comprendre Molière que de chercher dans les personnages de son théâtre de simples portraits du temps. Alceste serait Montausier, à moins qu'il ne fût Dospréaux ou Molière lui-môme ; Tartuffe serait l'abbé Roquette, à moins qu'il ne fût une incarnation des jésuites ou peut-être des jansénistes; (^iélimène serait Armande Béjart, et ainsi de suite. C'est rapetisser ^3 génie de l'auteur et confondre ce qui est pour lui le point de départ de l'observation avec ce qui est, chez lui, le résultat de la création poétique. L'art de Molière repose sur l'observation et fait des emprunts
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à la rôaîité. « Lorsque vous peignez les hommes, ii faut peindre d'après nature. On veut que les portraits ressemblent, et vous n'avez rien fait, si vous n'y faites reconnaître les gens de votre siècle. » Ainsi s'exprime l'auteur de la Critique^ et La Grang-e confirme son témoignag-e : « On peut dire que dans ses pièces il a joué tout le monde, puisqu'il s'y est joué le premier en plusieurs endroits sur les affaires de sa famille et qui reg'ardaient ce qui se passait en son domestique. » Il y a donc dans les personnages" de Molière des traits empruntés à des originaux contemporains. Mais l'ensemble de la peinture dépasse ces traits particuliers : Molière ne se contente pas de la réalité individuelle, il s'élève jasqu'à la réalité humaine, qui est celle du type.
Le danger est que la peinture, à mes'ire (|u'olle gagne en généralité, ne devienne abstraite ; Molière a su l'éviter. Ses personnages ne sont pas seulemenJ des qualités ou des défauts personnifiés : on trouve chez eux cette complexité de sentiments et cotte précision de traits qui sont les signes de la vie. Tartuffe n'est pas n'importe quel hypocrite. On nous donne les détails do son portrait physique: ce teint fleuri, cette oreille rouge. On nous donne les détails qui fixent sa physionomie morale : c'est un tempérament violent et passionné. — Pour n'avoir pas assez tenu compte de ce côté du génie de Molière, on lui a adressé des reproches immérités. Lorsque la Bruyère refait, sous les traits d'Onuphrc, le portrait de l'hypocrite, et lorsque Rousseai: critique lo portrait du misanthrope, l'un et l'autre ne songent (|u'a la peinture abstraite d'un hypocrite et d'un misanthrope. Molière a voulu encore nous représenter des individus : un hypocrite qui serait en même temps une nature violente, un misanthrope qui serait homme du monde et amoureux. Kt c'est pourquoi ses figures, au lieu de rester dans le demi-jour de la généralité, prennent le relief el l'intensité des créatures vivantes.
Les types de la société. — A côté de ces lype^, aussi durables que l'humanité même, il en est d'autres
qui ne prétendent qu'à incarner des travers de In société contemporaine. Cette société, Molière est merveilleusement placé pour l'observer. Né dans les rangs de la bourgeoisie, il sent d'instinct les ridicules des grands. Écrivant pour la cour, il se met au-dessus des cercles et des coteries. Homme de théâtre, tout en se mêlant à la société il a vécu en dehors d'elle, et c'est en spectateur désintéressé qu'il a vu défiler devant lui les originaux qui ont trouvé place dans son théâtre.
Voici d'abord les gentilshommes. Don Juan est le « grand seigneur méchant homme ». L'infatuation de la race a produit chez lui cette conviction qu'un grand seigneur n'a de loi que ses caprices. Il garde certaines qualités qui sont d'un gentilhomme: il est courageux et fidèle à sa parole. Dans ses vices même, il n'a rien de grossier et de vulgaire ; son impiété est fanfaronne, son audace brillante, sa poHtesse arrogante. Il fait partie de cette société qu on appelait, au xvii" siècle la société des libertins. Il est libertin de mœurs : c'est l'épouseur du genre humain. lî est libertin de pensée, et ce qui est la marque de son athéisme, c'est la part qui y revient à l'orgueil: point de raisonnement, mais des railleries ; Don Juan le prend de hau' avec Dieu comme avec les hommes. — Acaste et Glitandre, ce sont les marquis à la mode, dont la fatuité est plaisante plutôt que corrompue. En faisant rire à leurs dépens, Molière ne leur a enlevé ni leur légèreté ni leur grâce. On les reconnaît à leur costume : la perruque blonde, la rhingrave à l'allemande, le flot de rubans; à leur allure: l'œil assuré, le ton de fausset, le rire .éclatant, le peigne à la main, la chanson entre les dents ; u leurs grimaces, à leur jargon, à leurs jurons qui sont du bel air, au tutoiement qui leur est familier entre eux. Gesticuler, aller et venir, c'est leur rôle. Ils sont partout où l'on peut se montrer, dans les salons, sur les promenades fréquentées par le beau monde, au théâtre, sur la scène. En somme, de fort
'«es poupées.
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Voici les bourgeois. Un do leurs travers est de lougir de leur naissance et de se rapprocher | ar tous les moyens de la noblesse. Arnolphe se fait appeler M. de la Souche. M. Jourdain, depuis qu'il s'est mis en tôte d'apprendre la danse, l'escrime et lu philosophie, comme les gens de qualité, se fait gruger par des gentilshommes authentiques et berner par des mamamouchis de mascarade. Une autre manie, qui semble avoir atteint surtout les femmes, consiste à se mêler de bel esprit. Gathos et Madelon veulent avoir une ruelle comme les illustres précieuses et être tenues au courant de tout ce qui se fait de petits vers galants et d'impromptus. Philamint'^ et Bélise sont non plus seulement précieuses, mais savantes, et trouvent infiniment de charme au grec, à la grammaire de Vaugeias et a l'astronomie.
Voici ces grands ennemis de Molière, les médecins Hespectueux à outrance de la hiérarchie, des traditions et de la routine, c'est pour cacher leur ignorance qu'ils portent de si vastes robes, de si longues perruques et de si grands chapeaux. Puis toute la série des cuistres et des pédants ; M. Lysidas, qui juge des pièces par les règles ; M. Caritidès, un pleutre inofîensif ; Vadius et Tri.ssotin, qui sont dangereux. On allongerait la liste, sans l'épuiser Car c'est une société tout entière qui revit dans ces comédies. Et tel est le résultat auquel atteint l'art des grands écrivains : c'est dans leur œuvre que revit leur époque, et l'histoiie ne semble qu'une série de documents destinés à commenter les œuvres vivantes de la scène.
L'écrivain. — Si l'on étudie l'art de Molière au point de vue des qualités extérieures, le médite qui frappe surtout, c'est la largeur de la touche. De môme que les carac»^res sont peints à grands traits, sans que le poète se préoccupe des nuances et des demi-teintes, |*i(SPcènessont traitées avec largeur et simplicité : chacune ()Si l'aiie d'une seule idée, et en vue d'un seul ed'et à pro^ duire. Cettelargeurest aussi bien dans la langue et dans 'e style qui est fort, solide naturel . Entin, Molière asucrétyt