‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 92 sur 223 · RACINE · texte numérisé non relu

RACINE

Sa vie; son caractère. — Jean Racine est né à la Ferté-Miion, le 21 décembre 163î). Orphelin de mère h treize mois, de père à trois ans, il perdit à dix son aïeul. Mis d'abord au collège de Beauvais, il devint, en 1655, l'élève de Port-Royal. L'éducation qu'il reçut « aux Grangei » eut sur sa vie et sur la direction de son es[)rii une influence qu'il est facile de suivre et important de noter. Il y puisa d'abord des sentiments religieux, qui, après une période de vie mondaine, se réveilleront avec une extrême vivacité. Puis, sdus la direction de Lancelot,

« le chef de la secte hellénique » ii lui le théâtre de Sophocle et d'Kuripide' et se prit de passion pour ces maîtres de l'antiquité grecque qui devaient rester toujours ses modèles. En 1658, il fait sa'log-ique au collège d'Harcourt; puis il entre dans une société très différente de celle où il avait vécu jusqu'alors. Sous la tutelle facile de son oncle Nicolas Vitart, il se met en relation avec les comédiens du Marais, songe à une pièce sur les amours d'Ovide et, à propos du mariage du roi, en 1Ô60, compose une ode, la Nymphe de la Seine. Sa famille essaye de lui faire obtenir un bénéfice et l'envoie à Uzès. Il revient bientôt à Paris, adresse au roi deux nouvelles odes : Sur sa convalescence et la Renommée aux Muses, se lie avec Molière et Boileau et, à vingt-cinq ans (1064), réussit à faire représenter sa première pièce, la Thébaïde ou les Frères ennemis, suivie, en 1665, d'Alexandre. En 1667, Andromaque obtient un succès comparable à celui du Cid. Les Plaideurs, comédie (1668), Britannicus (1600), Bérénice (1670), Bajaset (1672), Mithridate (1673), Iphigénie (1674) sont représentés avec des fortunes diverses. En 1677, à la suite de l'échec de Phèdre, Racine, âgé de trente-huit ans et en pleine possession de son génie, renonce brusquement à la scène.

Deux sortes de raisons expliquent lare traite prématurée de Racine.

C'est d'abord la lassitude de l'auteur, fatigué par la lutte. Chacune des pièces de Racine est le signal d'attaques et de critiques très vives, de rivalités souvent déloyales. Le succès si grand A' Andromaque avait pris à l'improviste les ennemis du poète et les avait déconcertés. Ils se retrouvèrent lors de la représentation des Plaideurs, qui échouèrent d'abord et ne durent ensuite leur succès qu'à la faveur déclarée de Louis XIV, et long de Britannicus, qui fut presque un échec. Leclerc et son ami Goras n'eurent point h se féliciter d'avoir opposé leur Iphigénie à celle de Racine. Pradonfut plus heureux

1. Il lut aussi malgr6 sps maîtres, la pastorale a'Héliodoro . Thi igineei- Charielée.

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avec sa Phèdre, et, grâce à la cabale de l'hôtel de Bouillon, 'e succès fut, non pour le chef-d'œuvre de Racine, mais pour la pièce ridicule de son rival. Ce qui explique l'opiniâtreté de la lutte, c'est que Racine apporte un art nouveau, contre lequel se révoilent les partisans de Corneille restés fidèles à leurs anciennes admirations, et dans lequel hésitent à se reconnaître les représentants de la jeune cour, effrayés pîu* les audaces du poète.

A ces dégoûts de l'auteur s'ajoutent les scrupules du chrétien. Le théâtre, dans la première moitié du siècle, avait vécu en paix avec l'Église. Il n'en est plus de même vers 1665. Ce sont les jansénistes qui mènent la campagne. Nicole traite les auteurs dramatiques « d'empoisonneurs publics, non des corps, mais des âmes ». Racine, dans la première ardeur de sa passion pour son art, prit la défense du théâtre et composa contre ses anciens maîtres de Port-Royal deux lettres d'une piquante ironie, véritables Proymcm/^'S à rebours, et qui, suivant le mot de Boileau, faisaient autant d'honneur à l'espril de Racine qu'elles en faisaient peu à son cœur. Mais peu ' à peu Racine conçoit des doutes sur la légitimité de sa profession; il se montre, à l'occasion de Phèdre, très prèoccuppé de « réconcilier la tragédie avec quantité de personnes célèbres par leur piété et par leur doctrine» qui l'ont condamnée dans ces derniers temps »; c'est une théorie janséniste qui a présidé à la conception du rôle de Phèdre, « malgré soi perfide, incestueuse »; et, en fait, cette pièce servira à la réconciliation de Racine avec Arnauld et Port-Royal.

Telles sont les raisons qui vont, pour douze années, écarter Racine de la scène ; il n'y revint qu'accidentellement. Sur la prière de M'"" de Maintenon, il écrivit, pour les représentations de Saint-Gyr, Esther (1689), puis A t halie {iOQi), qui fut jouée dans des conditions défavorables et peu appréciée. Pendant les vingt dernières années de sa vie. Racine appartient tout entier à ses affections de famille, à ses devoirs d'historiographe du roi, à ses relations avec la cour, où il joiiit. en dépit

d'une disgrâce passag-ère, d'une constante faveur. Il meurt le 21 avril 1699.

Racine est une nature de poète et d'artiste, au sens le plus moderne de ces mots. Nous dirions aujourd'hui qu'il était très nerveux ; on disait alors qu'il était très sensible « Mon père, écrit Louis Racine, était tout sentiment et tout cœur. » 11 porta partout cette extrême sensibilité : dans ses amours et, plus tard, dans la pro- Tondeur de ses sentiments de famille ; dans ses amitiés : « C'est un bonheur pour moi, écrivait-il à Boileau, de mourir avant vous » ; dans sa piété : on disait de lui qu' « il aimait Dieu comme il avait aimé ses maitresses ; il e-oûlait, dans les cérémonies de l'Église, dans les vêtures et les prises de voile, le plaisir des larmes. Cette sensibilité se tourne facilement en irritabilité. De là l'ingratitude envers Port-Royal, la brouille sans motif avec Molière, l'emportement contre Corneille dans la première préface de Britannicus, l'impitoyable raillerie des épig"rammes dirigées contre les Leclerc et les Coras, les Quinaultet lesFontenelle. Delàaussiles vives souffrances que lui causent la critique : « quoique les applaudisse ments que j'ai reçus m'aient beaucoup flatté, la moindre critique, quelque mauvaise qu'elle ait été, m'a toujours causé plus de chagrin que les louanges ne m'ont fait de plaisir. » C'est cette sensibilité qui a fait de Racine le poète le plus pénétrant dans l'analyse de la passion.

Son théâ,tre. — Racine a commencé par imiter, et il a subi d'abord l'influence des écrivains qui l'avaient précédé au théâtre. C'est dans le genre héroïque qu'est conçue sa première pièce, /« Thébaïde. he sujet, tiré des conflits de l'ambition, les situations bizarres, les grands sacriflces, l'exposé des théories politiques, les récits de combats, les dialogues à antithèses, les stances, tout ici rappelle l'influence de Corneille. Alexandre le Grand est dans la manière romanesque. La pièce est non pas remplie, mais infectée par l'amour, par cet amour de convention qui n'est ni analysé ni défini et dont les elTels semblent se limiter aux tournures du langage. C'est, ici, vers Oiiinanit que s'est tourné le jeune poète

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G est seulement dans Andromaque que Racine va être lui-m(^me : mais il s'y est mia tout entier, et il s'y montre en possession des principes d'une poétique qui ne va plus varier. Disciple des anciens et esprit très moderne, il sait allier toute l'horreur de la légende antique ivec les délicatesses et les bienséances d'une époque raffinée. Grand peintre de la nature humaine, il incarne dans Hermione le type de l'amante outrag-ée, dans Andromaquc le type duna mère et d'une femme si touchante « en sa coquetterie vertueuse ». La plénitude môme avec laquelle se révélait cet art nouveau était faite pour provoquer les plus vives réclamations. On sait comment une critique, dont M"* de Sévig-né nous a transmis la piquante expression, reprochait à Racine d'all'aiblir la majesté de la tragédie et ne voulait voir dans le succès avec lequel il peignail l'amour que l'impuissance à faire parler des passions plus nobles.

Pour répondre à ces objections', Racine emprunte à Tacite, «le plus g-rand peintre de l'antiquité » ot le plus sombre en même temps, le sujet d'un larg;o tableau d'histoire. La peinture de la Rome impériale, gouvernée par* les afl'ranchis qui servent les passions et aident aux crimes de leurs maîtros ; chez Néron, l'étude de la lutte, que livrent à un reste d'habitudes vertueuses les mauvais instincts grandissant chaque jour dans le cœur de ce « monstre naissant » ; chez Agrippine, l'étude de la rage inspirée à une nature violente par l'ambition déçue; chez Narcisse, l'élude d'une perversité qui nous ellmyc par ce qu'elle a de raffiné, comme la perversité de riago de Shakespeare nous eirniye par ce qu'elle a de brutal : c'étaient autant de traits partis d'un pinceau vigoureux.

Désormais Racine pouvait se laisser aller au penchant qui le portail vers l'ctudo des passions de J'amour. Ce sont elles qui animent toutes les pièces

ii. Kt peut-dire la pluma aux censeurs de Pyrrhu»

Doit t«B pltiB nobles Irailfi limtl lu poigniH Rurrlius.

SUITE DE LA TRAGÉDIE l RACINE. 33Ô

suivantes : Bérénice, élégie faite des soupirs de deux amants qui se séparent sans avoir cessé de s'aimer ; Bajaset, mise en scène d'une intrigue de séraii contée au poète par notre ambassadeur en Orient; Mithridate, autre tableau de mœurs orientales, mais transporté dans l'antiquité; Iphigénie et Phèdre, où Racine revient aux sujets traités par son modèle favori : Euripide. Entre temps, Racine avait, en se jouant, donné une comédie qui prouve tout au moins la souplesse de son esprit. Les Plaideurs, composés avec des réminiscences des Guêpes d'Aristophane, sont une amusante satire du monde du Palais, des juges ridiculisés sous les traits de Perrin Dandin, des plaideurs personnifiés dans Ghicaneau et la comtesse de Pimbesche, des avocats dont Petit-Jean et l'Intimé, en leur plaidoiries, contrefont l'éloquence boursouflée et pédantesque. Il est impossible d'ailleurs de juger par cet essai unique de ce que Racine aurait pu être comme poète comique. Les Plaideurs sont moins une étude approfondie qu'une esquisse légère et rapidement enlevée, moins une comédie qu'une parodie, où la critique littéraire tient la plus grande et la meilleure place.

Racine a toujours été en se perfectionnant. Sa retraite est pour lui l'occasion d'un progrès. Ses lectures, ses méditations et le changement de ses dispositions morales lui ont profité. Et, lorsqu'en écrivant sur le sujet d'Est/ier une idylle dramatique, il s'est repris de goût pour le théâtre, il se trouve en mesure de composer celui de tous ses drames qui est le plus fort et le plus complet : At Italie . Aucun des reproches qu'on a souvent faits à la tragédie classique ne saurait être adressé à cette pièce. Ce n'est plus le cadre vague de l'analyse abstraite : l'appareil du spectacle et la pompe extérieure rehaussent l'éclat de la peinture morale. L'intérêt dramatique de l'action n'est pas négligé : c'est toute une révolution qui se déroule sous nos yeux. Le premier rôle appartient à un acteur invisible : la toute-puissance de Dieu domine la pièce,

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imprimant à l'action un caractère mystérieux et grandiose, donnant un relief plus accusé au\ [lorsoi.itiig-es qui osent se mesurer avec elle, Atlialie, Malhan C est le rôle que jouait 'a l'atalité dans le drame antique. Et en ellet cette pièce, qui n'est pas empruntée aux anciens, est celle oîi Racine a le plus approché des anciens. C'est, ici, leur méthode qu il a retrouvée. Gomme eux, il puise son sujet dans la tradition religieuse ; comme eux, il met l'humanité aux prises avec Dieu ; et le lyrisme, partie intégrante de la tragédie grecque, reprend sa place dans des chœurs sortis de la nature môme du drame. Atlialie est cette œuvre maîli'esse où Racine, comme Corneille en son Polyeucte^ vivitiant par l'inspiration religieuse un art parvenu à la perfection de ses procédés, s'est élevé au-dessus de luimémo et a donné le dernier mot de son géi ie

Système dramatique. — En quoi consiste la nouveauté de la tragédie de Racine ? c'est dans la réaction contre le genre héroïque et romanesque qui avait prévalu pendant Ja première partie du siècle. Racine l'indique nettement dans la première préface de Britannicus : « Que faudrait-il faire pour contenter des juges si difficiles? La chose serait aisée, pour peu qu'on voulût trahir le bon sens. 11 ne faudrait que s'écarter du naturel, .our se jeter dans l'extraordinaire. » Pour lui, ce qu'il met en scène, c'est la peinture de la réalité : son théâtre j)rocède moins de l'imagination que de la raison. De là moins de grandeur apparente. C'est la comédie qui met au théâtre les scènes de la vie réelle; aussi arrive-t-il que la tragédie de Racine emprunte à la comédie quelques-uns de ses procédés. Andromaquc est un imbroglio d'amour : Pyrrhus aime Andromaque, sans en être aimô, comme Hermione aime Pyrrhus et comme Oreste aime Hermione dun amour non partagé. Le moyen dont se sert Racine pour nouer l'action, c'est un retour imprévu ou un mariage qui doit être conclu le jour mémo, ainsi que cela se pa-se dans Molière, hit c'est précisément à V Avare de Molière que M>lhri-

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date emprunte le stratag-ème auquel il a recours pour surprendre le secret de l'amour de Monimeetde Xipharès. Mais de }h aussi plus de portée morale et d'étendue dans la psychologie. Lorsque l'observation pénètre à un certain degré de profondeur dans le cœur humain, la vérité qu'elle découvre est cette vérité non plus particulière, mais générale, et qui vaut pour tous les temps. « Le bon sens et la raison sont les mômes dans tous les siècles », écrit Racine, en s'applaudissant que « le goût de Paris se soit trouvé conforme au goût d'Athènes ». Or, en changeant les noms et les conditions des personnages, nous reconnaissons dans le théâtre de Racine ces mêmes drames de la passion dont nous sommes témoins chaque jour, et il est facile de constater que l'observation vaut pour nos contemporains comme elle valait pour ceux du poète, étant vraie de cette vérité qui ne change et ne vieillit pas.

A l'action implexe qu'aimait tant Corneille, t remplie de quantité d'accidents, d'un grand nombre de jeux de théâtre, d'une infinité de déclamations », Racine substitue « une action simple, chargée de peu de matière, et qui, s'avançant par degrés sur sa fin, n'est soutenue que par les intérêts, les sentiments et les passions des personnages. » Il écrit encore, dans la préface de Bérénice: « Il y avait longtemps que je voulais essayer si je pourrais faire une tragédie avec cette simplicité d'action qui a été si fort du goût des anciens. Il y en a qui pensent que cette simplicité est une marque de peu d'invention. Ils ne songent pas, au contraire, que toute l'invention consiste à faire quelque chose de rien. » Et en elïet Bérénice est faite avec rien, et, pour remplir cinq actes avec une matière aussi pauvre, il fallait toute la richesse d'une observation qui décompose un même sentiment dans une infinité de nuances. De là cette facilité avec laquelle Racine se joue à travers les limites des trois unités : quelques inomciils suffisent au déroulement d'un drame intérieur.

Racme ne veut pas seulement que l'action soit simple ;

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il veut encore quelle soit élroiiement suljoidonnée caractères. « J'avoue, dit Saint-Évreinond, qu'il y a des temps où il fallait choisir de beaux sujets et les bi traiter ; il ne faut plus aujourd'hui-que des caractères. Corneille choisit d'abord son sujet, et cherche ensuite les caractèroî. qui pourront y entrer. Racine conçoit d'abord le caractère, et cherche ensuite l'action et le? situations qui pourront mieux le faire valoir. Ce peu d'importance donnée aux événements explique** que Racine se soit en général médiocrement soucié d' l'histoire. L'histoire n'est que l'ensemble des faits relatifs qui se sont produits, et auraient pu ne pas se produire : c'est le cadre extérieur, mobile et variable; et le regard de Racine est tourné vers cette partie du cœur humain qui ne change pas.

C'est donc l'étude des caractères et des passions qu'il faut chercher dans Racine. Mais, tandis que Corneille pensait que de grandis et virils sentiments conviennent seuls à la tragédie, l'ambition, dans le théâtre de Racine, ne s'incarne qu'en des personnages ennuyeux comm^ Créon et Acomat, ou odieux comme Agrippine, Nai cisse, Mathan. C'est l'amour qui est ici la dominante et c'est à la femme que va revenir le premier rôle. Oi parle plus des héros de Corneille, et plus des héroïnej de Racine.

Le génie de Racine. - - Racine est le grand peiniH de l'amour ; et, chez nous, il est même le premier o^ date. Avant Racine, l'amour fait parler beaucoup de lui dans les romans et dans les tragédies, mais il ne er montre guère lui-même sous ses traits caractéristique précis. Racine va l'étudier directement, et non plus |i.ti antithèse avec un autre sentiment; et il nous représentera les formes diverses qu'il peut prendre, jusr|u'fi celle de la haine.

Ge soin exclusif des choses du cœur a valu à Racine la réputation d'être «tondre ». Cette épithête, si on l'entend au sens de douceur et de timidité, est un contresens. Les jeunes filles et les femmes résignées e|| douces, les Junie, les Bérénice, les Atalide. le? Monime|

ies Iphigénie, les Aricie, oe n'est dans ce théâtre que le chœur des victimes. Figures délicates, d'un charme voile, elles restent dans un demi-jour. Celles dont la personnaUté bien accusée paraît en pleine lumière et qui. par leurs passions, conduisent le drame, c'est une Hermione, une Roxane, une Ériphile, une Phèdre. C'est chez elles que l'amour joue son vrai personnage.

Or voici les caractères de l'amour tel qu'il nous est ici dépeint par Racine. C'est d'abord la jalousie. Elle est si essentielle à l'amour que, lorsque l'action ne fournit pas le personnage qui peut y donner prétexte, Racine l'invente et le fait entrer violemment dans la pièce. A quoi servent Atalide et Aricie, si ce n'est à rendre jalouses Roxane et Phèdre? et Racine serait inexcusable d'avoir fait entrer Ériphile dans la fable d'Iphigénie, s'il n'y avait fait entrer en même temps l'amour jaloux. C'est ensuite l'impétuosité, la promptitude à se réjouir aussi bien qu'à s'inquiéter. Il suffit à Hermione qu'une inconstance passag-ère et un mouvement de dépit éloignent Pyrrhus d'Andromaque, pour qu'elle prenne aussitôt confianoe en son amant et le loue de sa fidélité. C'est la mobilité, qui, au mépris de toute mesure, passe sans transition d'un extrême à un autre. L'humeur hautaine et altière ;

Songez-vous que sans moi tout vous devient contraire. Que c'est à iiioi surtout qu'il importe de plaire,.. Que vous ne respirez qu'autant que je vous ajœç.

Celle qui tient ce sing"ulier langag-e ne se soucie pas, pourvu qu'elle soit aimée, d'avoir imposé son amour sous peine de mort. Coupable chez Phèdre, odieux chez Ériphile, l'amouruboutitpartoutaux dernières catastrophes : il cause l'assassinat de Pyrrhus, la folie d'Oreste et tant de morts, celle de Bajazet, d'Atalide, d'Hippolyte, le Buicide d'Ériphile et de Phèdre.

Un dernier trait complète celte psychologie de l'araour: c est son caractère fatal. Les héroïnes de Racine, au plus fort mrme de la passion, se possèdent encore assez pour descendre en elles, anilvser l'état de leur esprit,

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et se comiaiiiiier elles-mêmes. Elles raisonnent leuv fureur et leur délire ; elles ont colle lucide connaissance de la passion que devraient avoir ceux, qui les entourent, pour éviter bien des malheurs. Mais, connaissant leur passion, elles ne peuvent y résister. De là cette impression troublante qui ressort en fin de compte du théâtre de Racine. La question de la liberté se pose à quiconque étudie le cœur humain. Corneille et Racine l'ont résolue, mais en sens contraire. Le premier prend parti pour la liberté, et Racine contre elle.

Par son respect de la raison, par la logique avec laquelle il conduit ses pièces et construit ses caractères. Racine a donné l'expression la plus exacte du génie classique; par la vigueur et la violence même avec laquelle il analyse la passion, il a montré ce qu'il peut y avoir de hardiesse dans ce génie.

L'écrivain. — Le renouvellement du système dramatique devait en amener un analogue dans la forme Racine ne dilfère pas plus de Corneille par sa concepti du drame que par son style, si simple et si uni, sans ri qui se détache et qui éclate. C'est encore au nom de vérité qu'il est ici novateur : comme il a rapproché 1 tragédie de la comédie, il fait souvent confiner la poés à la prose, n'employant que les mots et les tours ordi naires de la langue et ceux mêmes de la conversatio

Ce qui frappe d'abord dans ce style, c'est lélégance, pureté, l'harmonie ; mais ces qualités extérieures servent à faire passer toute sorte de hardiesses. La langue suit ici toutes les nuances de la pensée. Elle admet, aux maH ments de calme, la période, voire la périphrase. Elle s|ï débarrasse, aux moments de passion, des lenteurs de la construction régulière, et pour mieux se conformer à la logique brusque du sentiment exaspéré, se sert de la phrase hachée, du tour elli[)tique. il

La difficulté pour le poèto. au temps do Racine, n'était plus dans l'imperfection de la langue, mais dans sa soU' plesse trop grande, qui facilite la médiocrité et constitue un danger pour le génie môme. Gela surtout pour la langue de l'amour. ^ '^« ♦^^mos nvaient servi si souvenil

le.

dans les dissertations des salons et dans les madrigaux, qu'ils s'étaient usés et avaient perdu leur empreinte. Racine va employer ces mêmes mots : les feux, les blessures, les orages ; mais il leur rend leur signification. Cette blessure, c'est celle dont est morte Ariane abandonnée. On parle des orag-es et des naufrages de l'amour, mais c'est en des pièces toutes pleines des désastres causés par cette passion. Et, si Phèdre se plaint des feux qui la consument, nous ne sommes pas tentés de prendre ces termes pour une métaphore, lorsque Phèdre est devant nous mourante de son mal. C'est ainsi qu'il suffit à Racine de cette exactitude qu'il met entre la pensée et son expression, pour donner à une langue simple, et qui ne se sert d'aucun tour qui ne soit communément usité, une vigueur qui n'appartient qu'à lui. Sa versification facile et soutenue est capable également, ainsi que le prouve l'exemple des Plaideurs^ de toutes les hardiesses qu'une autre école a cru plus tard inventer, et qu'elle reprenait seulement chez le plus classique de nos poètes,

RÉSUMÉ

172. Quinault, en donnant à l'amour une place plus considérable dans la tragédie, indique la voie où Racine va s'engager.

173. Racine (1G39-1699), élevé à Port-Royal, aborde le théâtre en 1664, le quitte en 1677, après l'échec de Phèdre, par lassitude et par scrupule religieux, et n'y revient, douze ans après, que pour donner « Esther » et « Athalie » .

174. Sa première pièce, « la Thébaïde », porte le trace de l'influence de Corneille « Alexandre » est conçu dans le système de Quinault. « Andromaque », qui eut un grand succès, est l'avènement d'un art nouveau. « Britannicus » est une réponse aux critiques qui

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reprochent à Racine de ne peindre que ramoui « Athalie » dont le sujet est emprunté aux livres saints est la pièce où Racine se rapproche le plus de l'ant^ quité.

175. Le système dramatique de Raaine est un| réaction contre le genre héroïque et romanesque, ui retour à l'étude de la réalité. Voici quels en sont les éléments principaux; simplicité de l'action, subordi nation de Taction aux caractères, étude directe de Tamour.

17G. Racine est le peintre de l'amour : mais l'amoi tel qu'il le conçoit est violent, impétueux, jaloux, souvei criminel.

177. La langue de Racine est élégante et pure mais l'harmonie du style en cache seulement les haï diesses.

LECTURES RECOMMANDÉES

Sainte-Beuve, Port-Royal. — Deltour, Les ennemis de Bacin^ — Taine, Nouveaux Essais de critique et d'histoire. — Brunt tière. Études critiques. Histoire et littérature, II. Vr ,> d^ Théâtre français. — J. Lemailre, Impressions de Larroumet, Bacine (grands écrivains français). — L. LevrauU Auteurs français (études crîtî(|nes et analyses) ; Drame et Traoédie (les genres Utiéraii'ss); la Comédie (ll)ia.J. e J.iUeaiaitrei Racine.

TEXTE A CONSULTER

Racine (Mesnard; collection des grands écrivains do a France).

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