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I. Théogonie, vers 1 16 et suivants

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C'est dans cette partie surtout qu'Hésiode, entraîné par le sujet, a donné carrière à son génie poétique, sans s'inquiéter beaucoup s'il restait dans les justes proportions d'un épisode. On dirait qu'il a voulu faire oublier quelque Giçantomachie d'un des aèdes qui l'avaient précédé. Je regrette vivement que le morceau soit trop long pour que je le transcrive en entier: l'immensité du champ de bataille, la grandeur de la lutte, la nature des combattants, donnent à ce tableau quoique chose de sombre et d'étrange, qui ne ressemble à rien de ce que nous a transmis l'antiquité. Je cite seulement quelques traits :

« Les deux partis déployaient leur audace et la vigueur de leurs bras. Un horrible tracas retentit sur la mer sans bornes; la terre pousse un long mugissement; le vaste ciel s'agite et gémit ; le grand Olympe tremble jusqu'en ses fondements, sous le choc des immortels. L'ébranlement terrible se fait

sentir jusque dans le ténébreux Tartare Alors Jupiter ne

retint plus son courroux. Son âme se remplit à l'instant de fureur ; il déploie sa force tout entière. Impétueux, il s'élance des hauteurs du ciel et de l'Olympe, faisant jaillir des feux étincelants : les foudres volaient sans relâche hors de sa main puissante, au milieu du tonnerre et des éclairs, en roulant une flamme sacrée. La terre nourricière mugissait embrasée, et les forêts immenses pétillaient enveloppées par l'incendie. La terre bouillonnait au loin, et les flots de 1 Océan, et la mer stérile. Une brûlante vapeur entourait les Titans fils de la Terre ; la flamme s'élevait à l'infini dans l'air divin, et les combattants, tout braves qu'ils fussent, étaient aveuglés de l'éblouissant éclat de la foudre et du tonnerre. Le

vaste incendie envahit le chaos même Cottus, et Briarée,

et Gyès insatiable de guerre, avaient excité aux premiers rangs un combat acharné. De leurs mains puissantes ils lancent coup sur coup trois cents rochers, et ombragent les Titans d'une nuée de flèches. Vainqueurs de ces vaillants ennemis, ils les précipitent sous la vaste terre, et les chargent d'impitoyables chaînes, dans ces abîmes aussi profondément enfoncés sous la terre que le ciel s'élève au-dessus de sa surface. Car une enclume d'airain, tombant du ciel, descendrait neuf nuits et neuf jours et atteindrait la terre le dixième jour; et une enclume d'airain, tombant de la terre, descendrait neuf nuits et neuf jours, et atteindrait le dixième jour au Tartare. L'abîme est entouré d'une barrière d'airain.

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autour de l'ouverture la nuit répand à triple repli ses ombres; et, au-dessus, reposent les racines de la terre et de la mer stérile. C'est la que les dieux Titans sont emprisonnés dans les ténèbres obscures, par l'ordre de Jupiter, assembleur de nuages1. »

Authenticité des deux poèmes.

Il y a une telle ressemblance de caractère et de style entre la Théogonie et les Œuvres et Jours, qu'il n'est guère permis de mettre en doute l'étroite parenté des deux poèmes. C'est le même mode de composition, ou, si l'on veut, la même insouciance de ce que nous nommons ainsi ; c'est la même prédilection des thèmes favorables, aux dépens de l'harmonie de l'ensemble ; c'est le même mouvement, la même tournure de pensée ; ce sont les mêmes phrases pleines de sens, mais traînantes quelquefois et un peu obscures ; c'est la même versification naïve et le même système de prosodie; c'est la même langue avec sa saveur béotienne et antique. Malgré la profonde différence des sujets, on retrouve plus d'une fois, dans l'un et l'autre poëme, la trace des mêmes préoccupa* tiens, les mêmes sentiments, les mêmes idées. Mais nulle part l'unité d'auteur ne se révèle plus manifeste que dans les passages où il s'agit de la femme. Hésiode n'est point un flatteur de l'autre sexe. Les bonnes ménagères sont rares de tout temps; et ce n'est pas d'aujourd'hui que les coquettes tendent leurs filets par le monde. Le poète du travail, de la paix et du bien-être, voit le type de la femme, telle qu'elle est trop souvent, dans cette Pandore destinée par Jupiter à être tout à la fois le charme et le fléau des hommes. « A l 'instant l'illustre boiteux, Vulcain, obéissant aux volontés du fils de Saturne, façonna avec de la terre une figure qui ressemblait à une chaste vierge. Les Grâces divines lui attachèrent des colliers d'or, et les fleures à la belle chevelure la coi** ronnèrent des fleurs du printemps. Pallas Minerve orna son corps d'une complète parure, le messager des dieux, le meurtrier d'Argus, docile aux volontés du tonnant Jupiter» arma son cœur de mensonges, de discours artificieux, de sentiments perfides. Le héraut des dieux mit aussi en elle une voix articulée ; et il nomma cette femme Pandore, parce que tous les habitants de l'Olympe lui avaient fiait chacun

1, Théogonie, vers 077 et suivants,

leur présent, afin qu'elle fût un fléau pour les industrieux mortels. 1 » C'est dans un but tout pratique et moral qu'Hésiode contait à son frère cette antique légende. Les conseils qu'il donne à Perses en plus d'un endroit montrent assez le sens qu'il y attache. Il lui recommande de se défier des manèges de ces femmes qui en veulent plus à sa bourse qu'à son cœur. Il le met en garde contre ce qu'on appelle encore aujourd'hui de bons mariages : il lui dit de n épouser que dans une famille voisine et connue. « Examine attentivement avant de choisir, afin que ton mariage ne fasse pas de toi la risée de tes voisins. S'il n'est pas pour l'homme d'acquisition meilleure que celle d'une vertueuse éptouse, il n'est pas de pire calamité non plus qu'une femme vicieuse Sans torche elle consume son époux , et le livre à la vieillesse cruelle1.»

Il n'est pas bien étonnant que le mythe de Pandore figure aussi dans la Théogonie, où sa place était naturellement marquée. Mais un seul homme a pu ajouter à la légende l'affabulation un peu brutale qui la suit ; et cet homme, c'est le poète qu'on vient d'entendre : « C'est de Pandore qu'est née ta race des femmes au sein fécond. Oui, cette race funeste vient d'elle ; les femmes, fléau cruel qui habite parmi les hommes, les femmes qui s'associent non à la pauvreté, maisà l'opulence. De même que quand les abeilles, dans leurs ruches couronnées de toits, nourrissent des frelons qui ne savent que s'employer au mal : tout le jour, jusqu'au coucher du soleil, elles travaillent activement à former les blancs rayons de miel ; eux, au contraire, ils ne bougent de l'intérieur des ruches couronnées de toits, engloutissant dans leur ventre le travail d'autrui : de même Jupiter qui tonne dans les airs a

imposé aux mortels le fléau des femmes Celui qui, fuyant

le mariage et l'importune société des femmes, refuse de prendre une épouse et parvient jusqu'à la fatale vieillesse, cet homme vit privé des soins nécessaires, et, quand il est mort, des collatéraux se partagent ses biens. Celui qui subit la destinée du mariage, et qui possède une femme pleine de chasteté et de sagesse, chez celui-là même le bien est toujours compensé par le mal. Mais l'homme qui est allé se buter dans une engeance perverse porte en son cœur, toute sa vie, un infini chagrin '• »

1. OEuvrts et Jourt , vers 70 et suivants. — 2. H. , vers 699 et suivant». — — 3. Théogonie, vers 50» et suivante.

Le* cra»*e* Kée*.

Hésiode, vers la fin delà Théogonie, après avoir énuméré les enfants de Jupiter et quelques autres divinités, s'adresse de nouveau aux Muses, et annonce qu'il va chanter les déesses gui se sont unies à de simples mortels et qui ont donné lé jour à des enfants semblables aux dieux. Cette liste supplémentaire occupe une cinquantaine de vers, et se termine par ces mots, qui sont aussi les derniers de la Théogonie : « Maintenant chantez la troupe des femmes, ô Muses harmonieuses, filles de Jupiter qui tient l'égide1. » Ces femmes dont il est question sont celles qui avaient eu commerce avecles dieux, et

3u'Hésiode avait célébrées, elles et leurs fils, dans une suite e notices épiques, légèrement rattachées Tune à l'autre, et Îui étaient comprises sous le titre commun de Catalogue des 'emmes ou de Grandes Éées. Peu importe que toute la dernière partie de la Théogonie ait été, comme le prétendent quelcjues-uns, ajoutée après coup, pour souder le poème religieux à l'épopée des femmes. 11 nous suffit qu'Hésiode était réputé 1 auteur de cette épopée : nous n'avons aucune raison sérieuse de douter de leur témoignage sur ce point. Le titre de Grandes Éées, ou simplement à! Éées (fUY&ai 'Hotat, ou 'Hoîat), sous lequel le Catalogue des Femmes est souvent cité par les anciens, provient de ce que la légende de la plupart des héroïnes se rattachait aux récits précédents par les deux mots % ofr], ou telle que. Voici, par exemple, le début de la partie du poème qui concernait Alcmene, mère d'Hercule : « Ou telle que, quittant sa demeure et son pays, vint à Thèbes, pour suivre le belliqueux Amphitryon, Alcmène, fille d'Électryon, l'intrépide chef des guerriers1. »

On ne sait pas au juste le nombre des héroïnes qu'Hésiode avait célébrées. Les vers qui restent de l'épopée des femmes se rapportent à Coronis, mère d'Esculape, fils d'Apollon ; à Antiope, mère de Zéthus et d'Amphion , fils de Jupiter ; à Mécionice, mère d'Euphémus, fils de Neptune ; à Cyrène , mère d'Aristée, fils d'Apollon. Encore y a-t-il telle de ces légendes qui semble avoir été ajoutée après coup à l'œuvre primitive : celle de Cyrène, cette jeune fille tnessalienne qu'Apollon avait transportée en Libye , où elle donna le

i. Théogonie, vers 1021-1022, — 2. Bouclitr tfHtrcuU, vers 1 et suivrais.

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jour à Âristée , doit dater d'une époque postérieure à la fondation de la ville de Cyrène sur les côtes de la Libye, dans le vu* siècle avant notre ère. Le fragment de la légende d' Alcmène, dont j'ai cité le début, est considérable : il ne contient pas moins de cinquante-six vers, qui se suivent sans lacune. Le poète y explique les motifs qui avaient forcé Amphitryon de se réfugier à Tnèbes, l'amour de Jupiter pour Alcmène, l'absence et le retour d'Amphitryon, la naissance d'Hercule et de son frère. Ce n'est là, évidemment , qu'une portion de la légende : le récit des exploits d'Hercule et la peinture des tourments endurés par la mère d'un héros si rudement éprouvé avaient dû fournir une riche matière aux développements poétiaues. L'exclamation d' Alcmène qui nous a été conservée : « 0 mon fils, Jupiter, ton père, t'a donc fait naître pour être malheureux et brave entre tous ! » ce cri pathétique, sorti du cœur d'une mère , prouve du moins qu'Hésiode avait fait de la légende une sorte dïHéracléide , mais d'où Alcmène n'était point absente.

I« Benetfter d'Hercule.

Dans les éditions d'Hésiode, immédiatement ^près le grand morceau de cinquante-six vers, vient, sans transi* tion aucune, le récit du combat d'Hercule contre Cycnus, fils de Mars, et contre le dieu Mars lui-même. Ce récit , à son tour, est coupé par la description infiniment détaillée du bouclier que portait le fils d Alcmène, et ne reprend qu'au bout décent quatre-vingts vers. L'ensemble incohérent formé de ces trois pièces diverses est le prétendu poëme 3u'on nomme le Bouclier d'Hercule. Il n'est cas possible 'admettre que le récit du combat soit un débris des Bées. Hésiode n'aurait pas donné un si vaste développement au moins renommé peut-être des douze travaux d'Hercule, «t cela dans une épopée où la légende d' Alcmène et de son fils n'occupait elle-même qu'une place nécessairement assez restreinte. Tout d'ailleurs y décèle une main qui n'est pas celte d'Hésiode. Si l'on y trouve tel vers des OEuvres et Jours presque textuellement transcrit et un bon nombre d'ex* pressions et de formes hésiodéennes, les mots, les tournures d'Homère, et jusqu'à ses comparaisons, s'y rencontrant à chaque pas. Ce n'est pourtant pas un centon, une pièce sans originalité et sans valeur. Il y a du mouvement, de l'énergie ; le syle n'est dénué ni de souplesse ni d'éclat. C'est Tour

vng6 d'an homme de talent , et le reste, selon toute apparence, de quelque hymne en l'honneur d'Hercule, ou de quelqu'une de ces Héracléides qui avaient été composées par las poètes de l'âge postbomérique.

La description du bouclier est remarquable aussi par ses qualités poétiques. Il est certain , vu son ampleur, qu'elle n'a pas été faite pour le récit où elle est intercalée. Il est bien plus certain encore qu'elle n'est pas d'Hésiode. Celui qui a décrit le bouclier d'Hercule avait sous les yeux la description du bouclier d'Achille. On dirait même que, dans certaines parties, il a pris à tâche de rivaliser avec Homère. J'ai cité ailleurs, à propos du chant d'byménée , la peinture d'un cortège nuptial , d'après le bouclier d'Achille. Une scène semblable est tracée dans la description du bouclier d'Hercule, et avec des circonstances analogues, et dans des termes quelquefois identiques. La description du bouclier d'Hercule ne peut provenir que de quelque grande épopée ; car les hymnes religieux, à cause de leur brièveté, ne souffraient point de pareils hors-d'œuvre. Ce serait perdre son temps que de chercher le nom du çoëte qui l'a composée , et le siècle où il a vécu : tout ce qu il est permis d'affirmer, c'est que ce poète n'est pas Hésiode, et qu il n'a ni le ton, ni le style, ni même la langue de l'auteur de la Théogonie et des Œuvres et Jours.

Ouvrage* attribués a Hésiode.

On attribuait à Hésiode, dans l'antiquité, une foule d'autres ouvrages, aujourd'hui perdus, et dont il ne resje guère aue les titres : ainsi, par exemple, un poème didactique sur léquitatioft, intitulé les Leçons de Chdren; un autre poème didactique sur Y Ornithomancie, ou l'art de deviner les pré* sages des oiseaux ; la Mélotopodie, épopée en l'honneur du fameux roi-devin Mélampus d' Arçços ; YÉgivwus, autre épopée en l'honneur d'un héros dorien de ce nom, ami et aftié d'Hercule; des poèmes plus courts, ou plutôt des fragments épiques, tels que le Mariage de Céyvc, YÉpithalame de Pelée et Thétis , la Descente de Thésée et de Pirithou* auto enfers, etc.

Le nom d'Hésiode était comme une sorte de centre poé* tique, autour duquel on avait groupé la plupart des productions de ce qu'on pourrait appeler l'école béotienne, toutes celles dont les auteurs avaient gaidé l'anonyme, ott

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s'étaient volontairement cachés sous le couvert du poète national des Éoliens. Mais la croyance à l'authenticité de ces ouvrages n'était pas universelle : quelques-uns mémo poussaient le scepticisme un peu loin ; et les Béotiens , au temps de Pausanias, taxaient de bâtardise non-seulement les poemçs que je viens d'énumérer, mais les Éées, mais la Théogonie même : les Œuvres et Jours étaient, suivant eux, le seul poëme qu'Hésiode eût laissé. Qu'importe , du reste, qu'Hésiode ait été un peu plus fécond ou un peu moins? N'eût-il fait que les OÈuvres et Jours, il mériterait encore d'avoir été classé, dans l'estime des Grecs, aux premiers rangs des poètes, et d'avoir son nom si souvent accolé à celui d'Homère.

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