Œuvres et Jourt, vers 35 et suivants
raie; car le passage où Hésiode parle de son offrande aux Muses hëliconiennes est comme une allusion au prélude de la Théogonie, où il raconte, sous une forme symbolique, les circonstances de sa vocation. « Commençons nos chants par
les Muses Ce sont elles qui ont enseigné à Hésiode le Del
art du chant, comme il paissait ses brebis sous l'Hélicon sacré. Ces déesses, les Muses de l'Olympe, les filles de Jupiter qui tient l'égide, m'adressèrent tout d'abord ces paroles : « Bergers qui parquez dans les campagnes, opprobre de la « race humaine, esclaves de votre ventre ; nous savons dire t bien des mensonges qui ressemblent à la vérité ; mais « nous savons aussi, quand nous voulons, dire la vérité « pure. » Ainsi parlèrent les éloquentes filles du grand Jupiter. Et elles me donnèrent pour sceptre un magnifique rameau de vert laurier qu'elles venaient de cueillir; et elles soufflèrent en moi un chant divin, afin que je célébrasse et l'avenir et le nasse ; et elles me commandèrent de chanter la race des bienheureux immortels, et de les prendre toujours elles-mêmes pour l'objet de mes premiers et de mes derniers chants i. »
Les contemporains d'Hésiode étaient probablement un peu moins grossiers qu'il ne se plaît à le dire. La forte race qui était venue, après la guerre de Troie, des plaines de la Thessalie dans les contrées voisines de l'Hélicon, n'était dénuée ni d'intelligence, ni même d'aptitude littéraire. Le culte qu'elle rendait aux Muses atteste que les plaisirs sensuels ne tenaient pas seuls place dans sa vie. Elle dut avoir plus d'un aède avant qu'Hésiode chantât les travaux des nommes et les généalogies des dieux. Le poète d'Àscra n'est point un phénomène isolé dans son histoire; les OEuvres et Jours et la Théogonie ne s'expliquent bien qu'en supposant une école de chantres nationaux, précurseurs d'Hésiode, et qui lui ont légué, avec les secrets de l'art, quelques-unes de ces traditions, de ces inventions poétiques, si différentes de tout ce que nous connaissons, et qui font un des caractères particuliers de la poésie d'Hésiode. La victoire remportée
Kr lui à Chalcis, sur quelque poète béotien, ou du moins lien, prouve qu'il n'y avait pas, de son temps, cette pénurie d'hommes adonnés aux travaux de l'esprit, que ferait supposer la rude apostrophe des Muses.
i. Théogonie, vers 1 et suivants,
Les Béotiens ne furent pas les derniers parmi les Grecs à rendre des honneurs publics à la mémoire d'Hésiode. Ils lui élevèrent une statue à Thespies et une autre sur l'Hélicon. Du temps de Pausanias, on voyait à Orchomène son tombeau. Les os du poète avaient été transportés dans cette ville, sur une injonction de l'oracle d'Apollon , dans un temps où les Orchoméniens étaient affligés d une maladie contagieuse : la présence de ces restes vénérés devait, suivant le dieu, faire cesser le fléau. D'après la tradition, Hésiode aurait été inhumé d'abord dans le canton de Naupacte. Mais on ne sait ni dans quel pays il mourut, ni à quel âge. H est probable qu'il parvint à une haute vieillesse; car l'expression de vieillesse hésiodéenne était passée chez les Grecs en proverbe, pour désigner une longévité s'étendant au delà de l'ordinaire mesure.
Jugement »ur la poésie d'Hésiode.
« Hésiode s'élève rarement. Une grande place est occupée chez lui par des énumérations de noms. Pourtant il y a dans ses préceptes d'utiles sentences. Ses expressions ont de la douceur, et son style n'est point à mépriser, On lui donne la palme dans le genre tempéré. » Tel est le jugement un peu sec que porte Quintilien l sur le poète d'Ascra. Sans doute Hésiode n'est pas un génie du premier ordre ; et ses modestes poèmes ne méritent nullement d'être rangés sur la même ligne que Ylliade et YOdyssée. Il n'a ni la fécondité d'Homère, ni sa puissance de création, ni cet art de coordonner un tout que nous avons admiré cirez le poète ionien. Hésiode n'a laissé que quelques centaines de vers; il n'a peint ni un Achille, ni un Ulysse, ni même un Ajax; ses poèmes sont composés avec une sorte de négligence, comme s'il avait beaucoup plus songé à entasser les vérités et les enseignements qu'à les faire valoir, et à enrichir le fond qu'à perfectionner la forme ; sa diction a souvent je ne sais quoi d'un peu triste et sévère, qui rappelle, pour ainsi dire, les brumes d'Ascra ; et sa versification n'a ni l'heureuse facilité ni l'harmonie variée de celle d'Homère. La lecture d'Hésiode exige une sorte d'effort, et la pensée du poète ne se révèle pas toujours du premier coup, ni avec toute la* clarté qu'exigerait notre esprit. Mais il y a, dans ses ouvrages, tel
t. InttitutiwM oratorios, livre X, chapitre t.
R&StOpB. 79
récit, comme celai de la guerre des Titans, comme la légende des âges du monde, qui ne pâlirait pas trop, comparé même aux plus brillantes créations de l'épopée homérique. Ses descriptions aussi sont faites de main de maître ; la touiche en est forte, et quelquefois gracieuse; le coloris en est inégal, mais la vigueur de l'expression y compense ce qui manque souvent du côté de la lumière et de l'éclat* Hésiode parle des phénomènes de la nature en homme qui a vécu aux champs, et dont l'âme n'est point restée froiâe au spectacle des œuvres de Dieu. Mais Hésiode est avant tout un moraliste, un donneur de conseils : il excelle à présenter sous une forme concise et piquante, sous une image riante ou terrible , les vérités de sens commun. Nul poëte antique n'a laissé plus de proverbes dans la mémoire des hommes; et, bien longtemps avant Ésope ^ Hésiode a eu la gloire de créer l'apologue , ou du moins de donner la forme poétique à ces allégories morales qui sont de tous les temps et de tous les pays du rocade.
Ptëme de* Œuvre» et Jour».
Lepoëave des, OEuvres et Jours débute par un ooUrt prélude en l'honneur de Jupiter ; puis le poëte entre comme il soit dans sou sujet : « Il n'est pas une espèce seulement de rivalité*, mais il y en a deux sur la terre. L'une serait digne des éloges du sage ; l'autre au contraire est blâmable. Eues sont animées d'un esprit bien différent ; car Tune excite la guerre désastreuse et la discorde: la cruelle , pas un mortel ne la chérit, mais les décrets des. immortels foiit subir, malgré qu'on en ait, l'ascendant de la rivalité funeste. L'autre a été enfantée la première par la Nuit ténébreuse ; et le fils de Saturne, qui habite dans l'air et s'assied sur un trône élevé, la plaça dans les racines de la terre, et voulut qu'elle fût propice aux hommes. C'est elle qui pousse au travail l'indolent même. Car l'homme oisif, qui jette les yeux sur le riche, s'empresse à son tour de labourer, de planter, de bien gouverner sa maison ; et le voisin est jaloux du voisin qui tâche
Hésiode fait énergiquement sentir à son frère qu'en de*
t. OEuvres et J<wr#, vers 11 et suivants.
hors du travail et de la vertu , il n'y a pour l'homme que mécomptes et calamités. Il lui rappelle la dégénérescence successive de la race humaine depuis l'âge d'or, et comment la boîte de Pandore a versé sur le monde tous les maux dont les dieux l'avaient remplie. Il .peint de sombres couleurs ce qu'il appelle le cinquième âge, cet âge de fer où il lui faut vivre , avec le regret impuissant d'un passé qui fut meilleur, et le pressentiment d'un avenir qui vaudra mieux aussi, mais qu'il ne lui sera pas donné de voir. 11 reproche aux rois leur violence, tout en recommandant aux faibles la patience et la résignation. «Voici ce que dit l'épervier au rossignol à la voix harmonieuse. Il l'avait pris dans ses serres, et l'emportait bien haut à travers les nues. Le rossignol, transpercé par les ongles recourbés de l'épervier, Soussait de plaintifs gémissements. Mais l'autre lui dit avec ureté : « Mon ami , pourquoi crier? Tu es au pouvoir de « bien plus fort que toi ; tu vas où je t'emmène, tout chanteur « que tu es ; je me ferai de toi, s'il me plaît, un repas, ou bien a jeté lâcherai 1... » Insensé, celui qui veut lutter contre plus puissant que soi ! il est privé de la victoire ; et la souffrance s'ajoute pour lui à la honte *. »
Hésiode ne se borne point à donner aux faibles les conseils de la prudence : il décrit à grands traits le bonheur qui s'attache toujours à l'accomplissement du devoir, et les malheurs que l'injustice entraîne après elle. Il montre la providence des dieux dispensant à chacun, suivant ses mérites, les biens et les maux. « Souvent même, dit-il , une ville tout entière est punie à cause d'un seul méchant , qui mangue à la vertu et machine de criminels projets. Du haut du ciel , le fils de Saturne lance sur eux un double fléau, la peste et la famine ; et les peuples périssent. Les femmes n'enfantent plus,, et les familles vont décroissant par la volonté de Jupiter Olympien. Quelquefois aussi le fils de Saturne ou aétruit leur vaste armée, ou renverse leurs murailles, ou se venge sur leurs navires, qu'il engloutit dans la mer*. »Le poète rappelle à ceux qui se flatteraient de pouvoir échapper au châtiment , que trente mille génies , ministres de Jupiter, ont les yeux ouverts sur les actions des hommes, et que la Justice est assise à côté du maître des dieux. 11 faut donc pratiquer la vertu, et chercher, dans le travail seul ,
t. Œuvra et Jours, vers 201 et suivants. — 2. ld,, vers 238 et suivants.
cette richesse où le méchant n'arrive pas toujours, et qui n'est en ses mains que remords et misère.
Hésiode se complaît dans ces hautes régions de la pensée ; il s'arrête avec une sorte d'amour sur ces principes moraux, sans lesquels la vie humaine manque de règle , de sens même et de dignité; et c'est avec une puissante abondance d'images, une force de paroles sans cesse ravivée, qu'il tâche de faire impression sur l'âme de Perses. Ce n'est guère que vers le milieu du poème, qu'il commence à décrire les travaux auxquels il invite son frère à se livrer. U parcourt ensuite à grands pas le cercle des occupations rurales. Cette partie du poëme n'est pas indigne de la première. Hésiode ne s'en tient pas à d'arides préceptes ou à des descriptions techniques : le poète, en face de la nature , oublie plus d'une fois les formules didactiques, pour retracer les tableaux sombres ou gracieux qui s offrent à ses re- Srds. U ne se borne point à dire, par exemple, que l'homme >orieux sait accroître son bien même durant l'hiver, ou qu'il faut, dès la belle saison, répéter à ses serviteurs que Tété ne durera pas toujours : il peint les rudes hivers des montagnes de la Béotie. « Précaationne-toi contre le mois lénéon, contre ces jours mauvais, tous funestes aux bœufs , contre ces tristes frimas qui s'étendent sur la campagne au souffle de Borée, quand il s'élance à travers la Thrace, nourrice des chevaux, et soulève les flots de la vaste mer. La terre et les forêts mugissent. Déchaîné sur la terre féconde, le vent renverse en foule, dans les gorges de la montagne, les chênes à la haute chevelure et les sapins énormes, en faisant crier, dans toute leur étendue, les immenses forêts. Les bêtes sauvages frissonnent, et ramènent leur queue sous leur ventre, même celles dont la peau est le plus velue : oui, malgré l'épaisseur des poils qui couvrent leur poitrine , le vent les pénètre de sa froidure. U passe sans obstacle à travers le cuir du bœuf; il pénètre la chèvre aux longues soies ; quant aux brebis, leur toison annuelle les garantit contre les assauts de Borée. Le froid courbe le vieillard ; mais il ne pénètre point la peau délicate de la jeune fille, qui reste dans la maison auprès de sa mère... Alors les hôtes des bois, cornus et non cornus, fuient éperdus et grinçant les dents, par vaux et broussailles. Tous ceux qui habitent des tanières profondes, des cavernes de rocher, ne songent qu'à se blottir dans leurs abris. Alors aussi les hommes ressemblent au
S2 chamtbi v.
mortel à trois pieds, dont le dos est brisé, dont la tète regarde le sol : ils se voûtent comme lai en marchant, pour éviter la blanche neige â. »
A propos des travaux de la moisson, Hésiode se souvient que Vête est aussi une saison de joie et de bien-être, et il engage Perses à prendre sa part de ces plaisirs qu'on goûte à si peu de frais. « Quand le chardon fleurit, et que la cigale harmonieuse, assise sur un arbre, épanche sa douce voix en agitant.ses ailes, dans la saison du laborieux été , alors
les chèvres sont très -grasses et le vin excellent ,
cherche l'ombre d'un rocher , emporte le vin de BiWos, et le gâteau de fromage, et le lait des chèvres qui ne nonr* rissent plus, et la chair d'une génisse qui broute le feuillage et n'a pas été mère encore, et celle des chevreaux premiersnés. Savoure le vin noir, assis à l'ombre, repu à souhait, le visage tourné du côté du zéphyr au souffle puissant, et sur le bord d'une fontaine, aux flots intarissables, abondants et limpides1. »
Après d'intéressants détails sur l'art de s'enrichir dans les entreprises du commerce maritime, sur le choix du navire, sur les saisons favorables à la navigation, Hésiode reprend le thème des prescriptions morales, mais non plus avec cette verve et cette richesse de pensée qui distingue la première partie du poème, il se borne maintenante tracer une sorte de code de la civilité et des bienséances. Que s'il touche en passant à quelque grand sujet, il est tout aussi bref que s'il s'agissait simplement de prémunir Perses contre le danger de se faire les ongles durant le festin solennel des dieux , ou, suivant son expression, de séparer le sec du vert, en taillant avec un fer noir la tige aux cinq rameaux. La fin du poëme est peut-être plus technique, s'il est possible, et plus sèche encore. C'est une sorte de calendrier, où Hésiode a marqué, dans le mois lunaire, les jours favorables ou néfastes, par rapport surtout aux travaux de l'agriculture. Ce morceau n'a guère d'intérêt qu'à titre de renseignement sur les superstitions populaires ciu temps.
Le poème se termine un peu comme la femme dont parle Horace : belle tête, queue de poisson. Il faut bien avouer aussi que, dans l'ensemble, on n'aperçoit pas toujours trèsbien la liaison des idées. Hésiode, uniquement préoccupé
i. OEwr 9$ et Jours, vers f 02 et suivants. — 2. QEuvm *i Jours, vers £90 et solvants. '
HfeROBB. 88
de l'unité monde, si je puis n'exprimer ainsi, a trop négligé cette autre unité qui sait d'une gradation savante et de transitions habilement ménagées. Il va, revient, s'avance de nouveau pour revenir encore , sautant brusquement d'un sujet à un autre, ou se bornant à une sorte de naïve annonce : « Maintenant, si tu veux, je dirai une autre histoire ; * —«Maintenant je vais dire une fable aux rois. » L'artiste, en un mol, n'est pas, chez Hésiode, à la hauteur du moraliste et du poëte.
Le poème des Œuvres et Jour* nous a été transmis dans un état satisfaisant de conservation . Il semble avoir échappé complètement aux profanations des interpolateurs, malgré les tentations que leur offrait une composition dont le tissu n'est ni bien serré ni bien uni. Tout y a , d'un bout à l'autre, la tournure et la saveur hésiodéenne : nulle disparate ni de style, ni de langue, ni de versification. Le prologue luimême, que quelques-uns regardent comme ajouté après coup, porte tous les caractères de l'authenticité. Si c est, comme on le prétend, l'ouvrage de quelque rhapsode» un proètne dans le genre de ceux dont les homérides faisaient précéder leurs récitations épiques, il faut admirer l'art aveo lequel le faussaire a su imiter le ton d'Hésiode, sa vigoureuse simplicité, le mouvement de sa phrase, et lui prendre sa langue et sa physionomie.
lA Théogonie.
La Théogonie, au contraire, porte en maint endroit des traces visibles d'interpolation. Il y a une foule de vers, dans ee poème pourtant si court, qui ne sont que des gloses mythologiques ou grammaticales, aussi indiçnes d'Hésiode que de la poésie même, il y en a d'autres qui n'ont aucun rapport m avec ce qui les précède, ni avec ce qui les suit. Il y en a qui sont d'Homère, et qui semblent n'être entrés dans le texte qu'après avoir été d'abord placés à côté comme objet de comparaison : ainsi , à la suite de la description de la Chimère, on lit cette autre description du même monstre, empruntée à Ylliêde ' : « Lion par devant, dragon par derrière, chèvre au milieu, vomissant d'affreux tourbillons de flamme. »
Mais c'est surtout le prologue du poème qui a été gonflé
l. /Kwte, chant V!, tçm ifti, us,
84 CtfAPlTfcE V.
outre mesure par des additions après coup. La Théogonie , avec ses nombreuses surcharges, n'a guère qu'un millier de vers, et le prologue à lui seul en compte cent quinze. Cette particularité est déjà en soi assez extraordinaire ; et l'examen du morceau confirme les soupçons qu'on ne peut s'empêcher de concevoir au premier aspect. On reconnaît bien vite que le vrai prologue de la Théogonie ne se composait originairement que des trente-cinq vers où le poète raconte les danses et les chants des Muses sur les sommets de l'Hélicon, et comment il a reçu d'elles le don de la poésie avec le rameau de laurier, et des douze vers où il aemande aux Muses de lui révéler ce qu'elles savent de l'histoire des dieux et de leurs généalogies. Toute la partie intermédiaire n'a aucun rapport avec la Théogonie : c'est d'abord un hymne où les Muses sont célébrées comme des poétesses , nées de Jupiter dans la Piérie , près de l'Olympe ; c'est ensuite une énumération des Muses et un tableau des bienfaits dont elles comblent les hommes. Tout ce qu'on pourrait admettre, à la rigueur, c'est que ces chants en l'honneur des Muses sont l'ouvrage d'Hésiode; et ils sont en effet dignes de lui. Mais il ne les avait point destinés, sans doute, à figurer là où on les a intercalés. Les derniers vers de la Théogonie, à partir du vers 963, sont, suivant quelques-uns, une transition ajoutée après coup, à l'aide de laquelle on avait rattaché la Théogonie au poème intitulé Catalogue des Femmes ou Grandes Éées.
Du reste, on n'aperçoit pas, dans la Théogonie, de lacunes bien importantes. Pour avoir dans toute sa pureté l'œuvre d'Hésiode , il suffit de faire des retranchements, et de réduire le poëme de cent cinquante vers plus ou moins. Un poème si court, et qui se compose, pour la plus grande partie , d'une énumération de noms propres, ne pouvait manquer de pécher par la sécheresse ; et, en effet, on voit qu'Hésiode ne s'est guère proposé d'autre dessein que de rédiger un catalogue raisonné des divinités reconnues de son temps , et de dresser, pour ainsi dire, l'arbre généalogique de la famille divine. Souvent les noms viennent à la suite l'un de l'autre, sans plus d'apprêt , et le poète disparaît complètement derrière le nomenclateur. Mais, d'ordinaire, chaque divinité est caractérisée de quelque trait rapide emprunté à sa légende, ou, tout au moins , marquée de quelque poétique épithète. Quelquefois enfin Hésiode donne à
sa veine un plus libre cours, et la laisse s'épancher dans des récits mythologiques dignes de la haute épopée.
Je transcrirai le début du poëme proprement dit, pour donner une idée du ton général de l'ouvrage. « Donc, avant toutes choses fut le Chaos, puis ensuite la Terre au large sein, inébranlable demeure de tous les êtres, et le ténébreux Tartare dans les profondeurs de la terre immense, et l'Amour, le plus beau des dieux immortels, l'Amour qui amollit les âmes, et qui règne sur tous les dieux et sur tous les hommes, domptant dans leur poitrine leur cœur et leurs sages résolutions. Du Chaos naquirent l'Érèbe et la noire Nui t. La Nuit enfanta l'Êther et le Jour, fécondée par les caresses de l'Érèbe. La Terre produisit d'abord le Ciel étoile, égal en grandeur à elle-même, afin qu'il la couvrit tout entière, et qu'il fût éternellement l'inébranlable demeure des dieux bienheureux. Puis elle produisit les hautes montagnes , gracieuses retraites des Nymphes, qui habitent les monts aux gorges profondes. Elle enfanta aussi Pontus, la stérile mer aux flots bouillonnants, mais sans goûter les charmes du plaisir; puis ensuite, ayant partagé la couche du Ciel , elle enfanta l'Océan aux gouffres profonds, et Cœus, et Crius, et Hypérion, et Japet, et Thia, et Rhéa, et Thémis, et Mnémosyne , et Phœbé à la couronne d'or, et l'aimable Téthys. Après tous ceux-là, elle mit au monde l'astucieux Saturne, le plus terrible de ses enfants , et qui fut l'ennemi de son vigoureux père. Elle enfanta de plus les Cyclopes, etc. '. »
Hésiode énumère les autces enfants du Ciel ou d'Uranuset de la Terre. Puis il raconte la querelle d'Uranus et de ses fils ; comment Saturne mutila son père, avec la faux qu'avait forgée la Terre elle-même, et comment du sang d'Uranus mutilé naquirent d'autres divinités, et parmi elles Aphrodite. Vient ensuite la longue énumération de tous les autres dieux dont la naissance remontait, suivant la tradition, à l'époque qui avait précédé le règne de Saturne ou la mutilation d'Uranus. On voit ensuite Saturne dévorant ses enfants, Rhéa sauvant Jupiter, et celui-ci, avec l'aide des Titans, c'est-à-dire des fils d'Uranus et de la Terre, renversant Saturne à son tour, et établissant son empire sur les hommes et sur les immortels. La querelle de Jupiter et des dieux nouveaux contre les divinités titaniques occupe presque tout le reste du poëme.