Vers 178 et suivants
Tyrtée, que Lesbos oommença à faire admirer à la Grèce les œuvres de la muse éolienne. C'est l'époque où vivait Terpandre, Lesbien d'Antissa, l'inventeur de la lyre à sept cordes, le fondateur du système musical des Grecs, le père de la
E)ésie lyrique. Tout ce qu'on sait de la vie de ce musicien meux prouve que ses contemporains le tinrent en haute estime; et son renom ne fit que s'accroître après sa mort. Ses voyages dans la Grèce continentale ne furent que des triomphes. Il charma les Lacédémoniens par ses chants. Il l'emporta sur tous ses rivaux, dans les fêtes d'Apollon Carnius, la première fois qu'y furent convoqués les aèdes. Dans les luttes musicales de Pytho, il fut quatre fois de suite couronné vainqueur. Il ne reste rien de ses poésies, sinon quelques vagues souvenirs épars çà et là dans les auteurs, quelques rares citations, ces deux vers entre autres où Ter-
fmndre lui-même se fait gloire d'avoir perfectionné le uth d'autrefois : « Pour nous, dédaignant le chant à quatre sons, nous ferons retentir des hymmes nouveaux sur la phorminx à sept cordes. »
maplqae grecque.
La musique ancienne affectait, comme la moderne, des caractère^ tort différents » selon la diversité des sentiments qu'il s'agissait de faire naître dans les âmes. Les Grecs désignaient chacun de ees caractères par des expressions dis* tinctes, entre lesquelles trois surtout sont fameuses, à savoir celles de mode dorien, de mode phrygien et de mode lydien. Le mode dorien, le vrai style national, était le plus sérieux et le plus grave , et , comme dit Aristote , le plus calme et le plus viril. Le mode phrygien, né dans le culte orgiastique des Coryt>antes, avait quelque chose de violent, de passionné et de criard, propre à l'expression de l'enthousiasme et même du délire. Quant au mode lydien, il avait les notes plus élevées que le dorien et le phrygien, et il allait mieux aux voix féminines; plus doux et plus faible que les deux autres, il admettait aussi une plus grande variété d'expression, tantôt triste et mélancolique,[quelquefois joyeux et plaisant. Aristote qui a donné, dans sa Politique, de judicieux préceptes sur l'emploi de la musique dans l'éducation, considère le mode lydien comme particulièrement Eropre à la culture de la première jeunesse. Il est vraiseralable que c'est par l'intermédiaire des musiciens de Lesbos,
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i et particulièrement de Terpandre , que les modes en usage j chez les Phrygiens et les Lydiens s'introduisirent dans la i Grèce : du moins leur relation fixe et systématique avec le i modedorien, et les transpositions nécessaires pour les réi duireà la notation grecque, ne purent être déterminées : qu'au temps où la musique grecque, par l'invention de 1 heptacorae , sortit de sa longue enfance, et devint propre à exprimer toutes les nuances du sentiment.
Nome* de Terpandre.
( La forme rhy thmique des compositions de Terpandre était ( d'une extrême simplicité. Quelquefois même il s'était borné i à appliquer des récitatifs nouveaux à d'anciennes poésies , à { certains passages des poèmes d'Homère. Il avait écrit des i hymnes, dans le mètre épique, analogues à ceux que nous possédons, et dont l'accompagnement n'était aussi qu'un récitatif plus ou moins animé. Mais il ne s'était pas borné à perfectionner la déclamation des aèdes et des rhapsodes. Les airs guerriers que chantaient les Lacédémoniens, ces nomes qu'ils tenaient pour la plupart de Terpandre, devaient être autre chose que des chants épiques, les noms d'orthien et de trochaïgue, sous lesquels sont mentionnés deux de ces nomes, suffiraient à prouver que Terpandre s'était servi de quelques-uns des mètres inventés de son temps. Il y a d'ailleurs un fragment de Terpandre, uniquement spondaïque, et non moins grave par le ton du style que par fa forme de la versification : « Jupiter, principe de toutes choses, toi qui gouvernes tout* Jupiter, je t'adresse ce commencement de mes hymnes. » Quelques-uns de ces hymnes, de ces chants si divers, dontTerpandre avait fait les paroles et la musique, offraient probablement des combinaisons de mètres variés, unis dans des proportions harmonieuses, et se formant déjà en assemblages réguliers, en strophes, comme on les appelle, qui répondaient, par leur étendue, aux exigences de la conception musicale.
ftueeeMeur* de Terpandre.
La plupart des musiciens grecs ou étrangers qui recueillirent l'héritage de Terpandre semblant n'avoir été pendant assez longtemps que aes compositeurs de nomes , des inventeurs de méloaies, ou même de simples instrumentistes. Aucun d'eux n'est cité à titre de poëte par les auteurs an-
ciens, ni le deuxième Olympus, ni Thalétas, ni Gléonas de Thèbes, ni Xénodamus de Cythère, ni tant d'autres dont les noms seuls sont connus. Quant à l'école de Lesbos, elle rentra pour quelques années dans l'obscurité d'où Ter-
Endre l'avait tirée; mais le travail poétique et musical fut n de s'interrompre autour du saint monument d'Àntissa: le feu sacré fut soigneusement entretenu dans l'île entière ; et, vers la fin du vne siècle, le génie lesbien recommença à luire de tout son éclat. Âlcée et Sappbo étaient tous les deux nés à Mitylène, dans l'île de Lesbos.
Alcée appartenait à une noble famille, et sa vie fut mêlée aux événements politiques qui changèrent plusieurs fois en peu d'années le sort de Mitylène. En 612, il combattait, dans la Troade , contre les Athéniens qui s'étaient emparés de la ville de Si$ée. A la même époque, ses deux frères, Antiménidas et Cicis, conjurés avec Pittacus, tuaient le tyran Mélanchrus à Mitylène. Mais d'autres tyrans naquirent bientôt du sang de Mélanchrus; et le parti aristocratique, loin de ressaisir ses privilèges, ne fit qu'encourir la vengeance de ses adversaires. Beaucoup furent bannis, et, parmi eux, Alcée et son frère Antiménidas. Celui-ci alla offrir ses services au roi de Babylone, et suivit les armées de Nabuchodonosor dans la guerre contre le roi d'Egypte Nécho. Alcée courut longtemps aussi par le monde, ou , seul, ou en compagnie de son frère : il traversa la mer dans plusieurs directions, et poussa jusqu'en Egypte ses pérégrinations aventureuses. Plus tard, Alcée et Antiménidas reparaissent dans Hle de Lesbos, à la tête des bannis, pour rentrer à Mitylène les armes à la main. Ils échouèrent dans leur entreprise. Pittacus avait été mis à la tête du gouvernement, sous le titre d'Esymnète, ou de distributeur de la justice. Il repoussa énergiquement les attaques des bannis; mais, en même temps, il préparait les voies à un accommodement honorable. A la fin, les bannis se réconcilièrent avec leurs concitoyens, et abdiquèrent leurs hautaines prétentions, en se soumettant à la loi commune. Alcée lui-même, qui s'était montré le plus violent détracteur de Pittacus, ne fut point excepté de l'amnistie générale : il put se reposer enfin des longues agitations de sa vie errante, et mourir dans cette patrie qu'il avait désespéré de revoir.
Odes politiques d'Aleée.
Alcée, homme d'action et homme de parti, se servit de la poésie comme d'une arme contre ses ennemis politiques; et plus d'une fois ses vers menaçants eurent le aon de les faire trembler. Mais il faut bien dire que le poète ne consultait guère que sa passion. C'est donc la verve, l'enthousiasme, c'est la vivacité des expressions et la frappante originalité des images, que les anciens admiraient dans ses satires, comme dans celles d'Archiloque , bien plus qu'un profond bon sens et une parfaite raison. Je ne prétends pas que ces qualités aient fait défaut au poète lesbien ; je remarque seulement qu'hommes et choses, il voyait tout avec ses préjugés de caste. Le renversement de l'aristocratie était pour Alcée le renversement de tout ordre et de tout droit dans le monde. Je veux bien croire que tout n'était pas pour le mieux dans Mitylène, quand les chefs des factions démagogiques cherchaient par tous les moyens à se supplanter les uns les autres, et même quand Myrsilus eut triomphé de ses compétiteurs. La belle ode qu'Horace a imitée \ dans laquelle Alcée comparait la cité à un navire battu par la tempête , devait être un tableau vrai du désordre et des troubles fomentés par les ambitieux. Mais je doute que Myrsilus fût un assez affreux scélérat pour que sa mort méritât d'être chantée sur le ton qu'annonçait un début comme celui-ci : « Grest maintenant qu'il faut s'enivrer; c'est maintenant qu'il faut se forcer de boire, car Myrsilus est mort. » L'ode n'existe plus, et Horace même, qui s'en est inspiré dans un de ses plus beaux chants *, n'en a pris que le mètre, le mouvement et quelques mots; mais il n'est pas difficile de deviner qu' Alcée avait dépassé, dans ses invectives contre Myrsilus, les bornes d'une juste colère.
Je ne décide point si le poète, en attaquant d'autres déma-
Îjogues, tels que Mégalagyrus et les Cléanactides, ne fit qu'un égitime usage de ses armes puissantes. Quant à sa conduite envers Pittacus , ni les malheurs d'un long exil, ni la rancune aristocratique, ni le dépit d'une défaite en rase campagne, ne le sauraient justifier de ses torts. Ce n'était
l. O navis , réfèrent in mare.... Carm. xiv, I. Ce qui reste des vers de l'ode d'Alcée semble prouver qu'il avait donné plus de développement qu'Horace aux détails de la description du navire en détresse. —2. L'ode trente-septième du livre premier : Nunc est bibendum.
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pas d'un tel homme qu'on pouvait dire : « Ce mauvais citoyen, ce Pittacus, le peuple, d'une voix unanime, l'a établi tyran de la cité infortunée, dévolue à un funeste destin. >» Alcée n'épargnait à Pittacus aucune outrageante épithète, et il enrichissait même la langue de mots nouveaux pour égaler l'injure à ses ressentiments. Il va jusqu'à reprocher au sage la frugale simplicité de sa vie. Il l'appelle zophodorpide, c'est-à-dire soupant dans les ténèbres, et non point à la façon des gens bien nés, qui faisaient leurs festins aux flambeaux. Il regrette, au prix du maître d'aujourd'hui, ce Mélanchrus môme, à la mort duquel ses frères avalent coopéré avec Pittacus : « Mélanchrus, dit-il, est digne du respect de la cité. » Voilà ce qu'on trouve encore dans le peu qui reste des œuvres d'Alcée. Que serait-ce donc si nous avions quelqu'un de ces poèmes où il avait distillé sa bile contre Pittacus?
Alcée du moins était un brave. Son àme connaissait aussi les nobles pensées; et, quand il s'adressait à ses compagnons d'armes, il savait parler le langage des héros, Comme les Spartiates, il pensait que les murailles ne sont rien par elles-mêmes : « Les hommes, dit-il, sont le meilleur rempart de la cité. » Il avait dit, avant Eschyle : « Des emblèmes sur des boucliers ne font point de blessures. » Il rappelle avec fierté les exploits de son frère dans l'armée babylonienne , et les trophées qu'Antiménidas avait rap-
Sortes de l'Orient : « Tu e$ venu des extrémités de la terre, it-il, avec un glaive à la poignée d'ivoire enrichie d'or, » Une fois pourtant il avait songe plus à la vie qu'à la gloire; c'était à la bataille de Sigée, contre les Athéniens, Mais il était jeune alors, et n'avait point encore appris à regarder le danger sans pâlir. Comme jadis Archiloque, il parlait sans trop rougir de sa mésaventure ; et il a pris soin lui-même de faire connaître à la postérité qu'il avait jeté ses armes dans le combat, et qu'elles ornaient le temple de Pallas à Sigée. ^ r
Autre* ode* d'Alcée.
La passion politique n'empêchait pas Alcée d'être un homme de plaisir. Les fragments de ses compositions bachiques prouvent qu'il ne s'abandonnait pas tous les jours aux chagrins de la vie. C'est à lui qu'Horace a emprunté la belle ode : « Tu vois comme s'élève le Soracte, blanc d'une
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neige épaisse S » et probablement la plupart de ses autres chansons à boire. Pour celle-là du moins le doute n'est pas permis, car il reste six vers de l'original, qui débute ainsi : « Jupiter verse la pluie ; une tempête violente descend du ciel; le courant des eaux est pris par la glace. » La philosophie d'Alcée semble se résumer tout entière dans ce vers d'une autre ode, où Ton reconnaltencore lapreuve qu'Horace avait puisé largement aux trésors de la poésie lesbienne : « Ne plante aucun autre arbre avant la vigne. » Il célèbre avec enthousiasme les dons du fils de Jupiter et de Sémélé. Il presse les convives de boire, même avant qu'on ait allumé tes flambeaux ; il veut que pas un ne chôme, et que toujours une coupe en chasse une autre.
L'amour dut tenir aussi une assez large place dans l'existence d'Alcée ; et la perte de ses poésies erotiques n'est pas ce qu'il y a de moins regrettable. Ce que je voudrais surtout connaître, ce sont les chants qu'il adressait à Sappho, et dont quelques traces subsistent encore. 11 la salue en ces termes : « Couronnée de violettes, chaste et doucement souriante Sappho. » Il lui déclare son amour avec tout l'embarras d'un cœur vivement épris : « Je veux dire quelque chose, mais la honte me retient. » Horace a imité aussi plus d'une fois, mais en les amollissant peut-être, les chansons amoureuses d'Alcée. C'est Alcée, dit-il lui-même, qu'il se propose sans cesse pour modèle,Vest le poëte « qui, au milieu des armes, ou quand il venait d'amarrer au rivage humide son navire battu des flots, chantait Bacchus, et les Muses , et Vénus et l'enfant toujours présent à ses côtés '. »
Les poésies religieuses d'Alcée, ses hvmmes aux dieux, ne devaient pas différer beaucoup, pour le fond des pensées, de ce qu on trouve dans les vieilles poésies ioniennes inspirées du souffle d'Homère. Mais, si Alcée se conformait, comme les poètes qui l'avaient précédé, aux traditions consacrées, aux formules ordinaires, aux épithètes reçues, il chantait du moins d'une façon nouvelle^ car il ne s'adressait aux dieux ni dans le mètre héroïque, ni dans les rhythmes de Tyrtée et de Solon. Il est probable enfin que ses hymmes n'affectaient guère la forme narrative, et qu ils se distinguaient des hymnes anciens par un ton plus vif et plus passionné.
i. Carm. I, ix. — 2. Carm. I, xxm.
144 CHAPITBE X.
Mètre* lyriques d'Aleée.
Les mètres lyriques d'Àlcée sont fort variés, et il est probable que la plupart étaient de son invention. Il est certain du moins que la strophe nommée alcaïque, dont Horace a fait tant d'usage, était inconnue en Grèce avant Alcée. Cette strophe est une des plus heureuses combinaisons possibles des anciens pieds, dactyle et spondée, avec le trochée et l'ïambe : elle est courte, nette et preste; et je ne sache rien de mieux approprié à l'expression des sentiments passionnés, rien de plus animé, rien enfin de plus lyrique. La strophe sapphique elle-même, d'ailleurs composée des mêmes éléments, et d'étendue analogue, n'a ni le même mouvement ni la même vigueur, et ne sent pas, comme la strophe alcaïque, le buveur et le soldat : aussi bien n'avaitelle guère été faite que pour exprimer des pensées d'amour. Je ne prétends pas que Sappho n'ait composé que des poésies amoureuses; je dis seulement qu'elle employait de préférence, dans ses poésies amoureuses , cette strophe qu'elle avait inventée. Les fragments de Sappho, comme ceux d'Alcée, témoignent d'une riche variété et dans le choix des rhythmes, et dans les combinaisons des mètres poétiques.
Cette femme extraordinaire doit être née quelques années plus tard qu' Alcée, car elle vivait encore en 668, et il ne paraît pas qu'elle ait prolongé sa vie jusqu'à une grande vieillesse. Vers l'an 596 elle quitta Mitylène, on ne sait pour
2uelle raison, et demeura quelque temps en Sicile. Elle tait probablement alors dans toute la fleur de l'âge et de la beauté. Nous savons que son père se nommait Scamandronyme * ; et il n'est guère douteux que sa famille ne tînt à Mitylène un rang distingué par sa noblesse et par son opulence, car Hérodote nous apprend que Charaxus, frère de Sappho, se passa un jour la fantaisie d'acheter, en Egypte, au prix d'une somme considérable, la fameuse courtisane Rhodopis, et de lui rendre sa liberté. Il est difficile de comprendre que Sappho n'ait été elle-même autre chose qu'une courtisane, comme quelques-uns le répètent