Hérodote, livre II, paragraphe
encore aujourd'hui. De quel front cette courtisane auraitelle osé reprocher à son frère son indigne amour pour Rhodopis, et, comme dit Hérodote, le déchirer dans ses vers, quand il revint à Mitylène, après avoir affranchi sa bienaimée?
Ce n'est pas non plus à une courtisane qu'Alcée eût adressé les vers où il parle de la chasteté de Sappho ; encore moins est-ce une courtisane qui eût inspiré au fier poète la passion presque craintive qu'annoncent ces expressions plus haut citées : « Je veux dire quelque chose , mais la honte me retient. » Voici la réponse de Sappho à la transparente énigme dont Alcée lui voulait faire deviner le mot : « Si citait la passion du bien ou du beau qui t'eût pénétré, et si ta langue ne s'apprêtait à dire quelque chose de mauvais, la honte ne couvrirait point tes yeux, mais tu ferais ta juste requête. » Est-ce bien là le langage d'une courtisane?
Condition des femmes chez les Ioniens.
H est vrai que des témoignages anciens, et en assez grand nombre, semblent autpriser l'opinion que je viens de combattre. Mais ces témoignages sont bien loin d'être contemporains de Sappho; et les plus importants, ceux des poètes comiquesd' Athènes, ne sont, en définitive, qu'un monument des préjugés de leur temps et de leur nation. Chez les peuples de race ionienne, et en particulier chez les Athéniens , la condition des femmes, au siècle de Périclès ou d'Alexandre, était bien différente de ce qu'elle avait été jadis. Confinées dans la partie la moins accessible de la maison , exclues de toute participation aux choses de l'esprit, condamnées p^ar la jalousie de leurs époux à n'exercer leur intelligence que dans Je cercle des occupations domestiques , tes femmes athéniennes n'avaient plus rien de cette naïveté d'allure et de cette aimable liberté dont telle héroïne d'Homère , Nausicaé par exemple, nous offre la charmante image. Aux courtisanes seules, à Aspasie et à ses émules, on permettait de tout dire et de tout faire, de se mêler des plus grandes choses, de parler politique et de tenir bureau d'esprit. Une femme comme Sappho, une poétesse disputant hardiment aux hommes sa place parmi les privilégiés de la Muse, initiant le public à ses pensées intimes , lui contant ses amours et cherchant à lui faire partager ses affections ou ses haines, une telle femme ne pouvait être ,
aux yeux d'un Athénien, qu'une impudique qui trafiquait de son corps.
Condition des femmes ehes le* Boite** et les Dorions.
Les poètes comiques ontjugé Sappho la Lesbienne, morte depuis deux siècles, d'après les idées qui avaient cours parmi leurs auditeurs. Mais les Éoliens et les Doriens en usaient plus libéralement que leurs frères d'Athènes ou d'Ionie à l'endroit du sexe féminin. Us ne renfermaient pas comme eux les femmes dans le gynécée ; ils cultivaient leur esprit, et ne craignaient point de les voir s'élever à la gloire littéraire. Il y avait, à Sparte même, des associations féminines , que présidaient les femmes les plus en renom pour leurs vertus et leurs talents, et où les jeunes filles se formaient aux nobles manières, en môme temps qu'elles apprenaient à chanter et à bien dire. A Lesbos, où les arts élégants étaient particulièrement en faveur, l'éducation des femmes avait un caractère plus poétique et plus relevé encore. Aussi Sappho, de son temps, n'élait-elle pas la seule Lesbienne qui se fût fait un nom par ses ouvrages : elle cite elle-même, comme ses rivales en poésie, Gorgo et Androméda. Les femmes de Lesbos ne rougissaient pas de leurs talents: elles s'en vantaient avec fierté; et l'ignorance, njême opulente, même entourée de luxe et d'honneurs, ne trouvait pas grâce devant elles. Voyez avec quel ton de hauteur dédaigneuse Sappho s'adresse à une femme qui n'avait d'autre mérite que sa naissance et sa richesse, et peut-être sa beauté : « Morte, tu seras ensevelie tout entière; nul souvenir ne restera de toi, et la postérité ignorera ton nom; car tu n'as pas ton lot des roses de Piérie. Tu erreras sans gloire dans les demeures de Hadès, voltigeant parmi les ombres des morts les plus obscurs, »
Rdle de Sappho à Lesbos.
Quand Sappho parle à quelqu'une de ces jeunes filles dont elle était, suivant les mœurs de son pays, la poétique institutrice , ses reproches comme ses éloges ont quelque chose de si vif et de si passionné qu'on dirait d'un violent amour bien plus que d'une calme affection maternelle. Aussi beau* coup ont- ils cru que l'ode fameuse conservée par Longin devait avoir pour titre ; Au bien-aimé, et non pas : A la bien -aimée. C'est une opinion qui n'est pas insoutenable.
POETES LYRIQCIS BOLIENS. 147
; Quant aux passages divers où l'on ne peut nier que Sappho
s'adresse à des femmes, puisqu'elle les nomme, rien ne nous
autorise à chercher, sous des expressions plus ou moins
1 passionnées, aucun sens détourné ou honteux. Un des traits
i essentiels du caractère hellénique, c'est que des sentiments
3ui ont toujours été parfaitement distincts chez les nations 'un tempérament plus calme, sont restés, chez les Grecs, comme mêlés et confondus, ou tout au moins se sont prêté l'un à l'autre leurs termes et leur vocabulaire. Cette judicieuse remarque, qui est d'Ottfried Mùller, ne sert pas seulement à décharger la mémoire de Sappho d'accusations infamantes; elle explique aussi comment Platon a pu prêter à Socrate, parlant à tel ou tel de ses disciples, un langage quelquefois si peu d'accord avec l'idée que nous nous formons de la décence et de la vertu.
Sappho était femme , et elle a payé, je n'en doute pas, son tribut ayx faiblesses humaines. Je n'ai pas la prétention d'en faire une prude insensible et farouche. Elle a connu l'amour, et l'amour malheureux. Je n'en veux pour preuve que cette belle ode à Vénus, où elle supplie la déesse de venir mettre un terme à ses cuisants chagrins. On voit là, par ses paroles mêmes, que celui qu'elle aime ne l'aime point encore. Estil vrai que Sappho, méprisée ou repoussée par Phaon, se soit précipitée dans la mer du haut du rocher de Leucade? Quand on prouverait, comme prétend le faire Ottfried Millier , que Phaon n'est autre chose qu'un personnage mythologique que Sappho avait célébré dans ses vers, et quand l'historiette du saut de Leucade ne serait qu'une invention poétique, il n'est pas moins certain que Sappho a souffert, et vivement souffert de l'amour, peut-être jusqu'à en mourir.
Poésie» de Sappho,
Si la poétesse lesbienne n'avait chanté que ses amours , la Grèce n'eût pas laissé de lui assigner, parmi les noms les plus glorieux de la littérature, une place éminente et glorieuse. Mais c'est dans presque tous les genres, et sur tous les tons propres à la poésie lyrique, que Sappho avait fait admirer à l'antiquité cette grâce et cette douceur que nul n'a jamais unie à plus de véhémence et de passion. Ceux
Îui avaient recueilli ses œuvres les avaient distribuées en ivers livres, mais en ayant égard uniquement au mètre, et
sans tenir compte de la nature même des sujets : le premier livre contenait, par exemple, tout ce que Sappho avait écrit dans le mètre auquel est resté attaché le nom de sapphique. Il y avait, dans chacun de ces livres, des morceaux du caractère le plus différent, comme on en peut juger encore à la diversité des idées et des sentiments qu'on trouve dans les fragments dont la forme métrique est la môme. Mais le genre où la poétesse avait particulièrement excellé, ce sont les épithalames ou chants d'hyménée. Il reste de nombreux passages des épithalames de Sappho ' , et ces vers comptent parmi les plus beaux qui nous restent d'elle : c'est là qu'on trouve les plus aimables images, les plus gracieuses comparaisons que la contemplation de la nature ait inspirées à la muse antique. Voici comment Sappho caractérise la fraîcheur de la jeunesse et de la beauté : « Comme la douce pomme rougit sur la haute branche, au sommet de la branche la plus haute : les cuei Heurs l'ont oublié^ ; non, ils ne l'ont pas oubliée, mais ils n'ont pu y atteindre. » La femme qui a un époux pour la protéger, c'est, selon elle, la fleur qui s'épanouit dans un jardin, et qui n'a rien à craindre des outrages du passant. Celle qui est abandonnée à ellemême, Sappho la compare à ces fleurs des champs dont nul ne prend souci : «Telle l'hyacinthe, que les bergers foulent aux pieds dans les montagnes : la fleur empourprée est gisante sur la terre. » Je pourrais multiplier les exemples. L'étude seule des faibles reliques du génie de Sappho, et indépendamment de tous les témoignages, suffirait pour justifier l'enthousiasme qu'inspira aux Grecs, dès le premier jour, la poétesse lesbienne. Je n'ai donc pas de peine à comprendre le mot de Solon cité par Stobée. Sol on, entendant un de ses neveux qui récitait un poëme de Sappho , s'écria : « Je ne serais pas content si je mourais avant de savoir ce morceau par cœur. »
Sappho nous a conservé les noms de quelques-unes de ses rivales en poésie. D'autres auteurs ont cité d'autres noms de femmes lesbiennes qui s'étaient aussi exercées, avec plus ou moins de succès, aux travaux littéraires. La seule qui
i. Il est probable aussi que les deux épithalames de Catulle ne sont autre chose que des imitations de Sappho.
semble avoir joui, dans la postérité , d'une célébrité véritable, c'est Érinna, morte à dix-huit ans, une de ces jeunes filles qui avaient reçu les leçons de Sappho. Érinna avait laissé un poëme de trois cents vers hexamètres , intitulé la Quenouille , dont on ne sait autre chose sinon qu'il passait pour une œuvre très-distinguée, et que plusieurs n'hésitaient pas à lui marquer sa place à côté même des épopées d'Homère : jugement sans doute un peu hasardé ; mais, bien au dessous de Y Iliade ei de V Odyssée, à côté, par exemple, des Hymnes et de i&Batrachomyomachie, la courte épopée de la jeune Lesbienne a pu figurer avec honneur. C'est à Érinna qu'on attribue d'ordinaire Y Hymne à Roma, c'est-à-dire à la Force, qui est une ode en strophes sapphiques, et dans le dialecte éolien. Ceux qui pensent que la Roma de cette ode est la ville de Rome elle-même , parfaite ment inconnue en Grèce au temps de Sappho et d'Érinna mettent Y Hymne à Rome sous le nom d'une autre Lesbienne de l'inconnue Mélinno, qu'on peut faire vivre, si l'on veut à une époque où il était possible à une femme grecque de chanter les grandeurs de la ville éternelle. Sans prendre parti dans la question , je transcrirai cet hymne, qui çst digne de la réputation d'Érinna , et qui est, sans conteste, l'ouvrage d'une main habile et surtout d'un talent inspiré. « Je te salue, Force [ou Rome], fille de Mars, déesse à la mitre d'or, à l'âme belliqueuse, toi qui habites sur la terre un Olympe à jamais invulnérable. À toi seule la Parque auguste a donné la royale gloire d'une puissance indestructible, afin que tu commandasses avec la vigueur qui se fait obéir. Sous le joug de tes courroies solides est enlacée la poitrine de la terre et de la mer blanchissante ; et tu gouvernes avec autorité les villes des peuples. Le temps redoutable, qui ébranle toutes choses, et qui transporte la vie tantôt d'un côté tantôt d'un autre, pour toi seule ne change point le vent favorable qui enfle les voiles de ta puissance. Car toi seule entre toutes tu portes dans ton sein des hommes braves et belliqueux ; tu enfantes des bataillons de guerriers, aussi pressés que les gerbes dans les champs de Cérès. »
Ai* ion.
Àrion , Lesbien de Méthymne, et contemporain d'Alcée, de Sappho et d'Érinna, semble pourtant appartenir à la fable encore plus qu'à l'histoire. Qui ne connaît le trait de sa lé-
150 ghàpitu x.
Sonde conté par Hérodote, et comment un dauphin, charmé es accords de sa lyre, le reçut sur son dos et le sauva de la mort? Ce qui est vraisemblable, c'est qu'Arion fut le plus habile des joueurs de lyre de son temps; ce qui est certain, c'est que ses chants lui valurent les bonnes grâces des hommes les plus puissants de la Grèce, et qu'il jouit d'une faveur toute particulière auprès de Périandre, tyran de Corinthe.
Arion, suivant le témoignage de plusieurs auteurs anciens, avait perfectionné le dithyrambe, ou le chant en l'honneur de Bacchus. Ce chant, à l'origine, n'avait presque aucune règle, et ne consistait guère qu'en cris de joie inarticulés, en évohé répétés mille fois , et accompagnés de sauts ou de contorsions bizarres. Arion imagina de mettre, dans le dithyrambe, le récit des aventures du dieu, et de donner au Soême la dignité et la régularité qui lui manquaient. Suies dit que les dithyrambes d' Arion avaient un caractère tragique. Au lieu de la danse effrénée de buveurs avinés, il
Ïeut un véritable chœur pour le dithyrambe, choeur vif et ondissant, mais dont les mouvements les plus impétueux n'étaient que la traduction des sentiments exprimés par les
Imroles et la musique. Les choreutes du dithyrambe, depuis e temps d' Arion , dansaient en se tenant par la main et en tournant autour de l'autel où brûlait le sacrifice. De là le nom de chœur cyclique ou circulaire , que portait la ronde dithyrambique, et celui de cyclodidascalie> qui désignait l'art d'instruire et de mener les choreutes de la ronde; de là aussi la synonymie, dans les auteurs anciens, des expressions maître de chœurs cycliques et poète de dithyrambes.
C'est à Corinthe, c'est dans la noble et florissante cité de Périandre, qu'Arion fit subir au chant orgiastique de Bacchus ces graves modifications; et c'est à Corinthe aussi que le dithyrambe fut cultivé, pendant longtemps, avec le plus de soin et de succès. Pindare ne l'oublie point, en célébrant un des vainqueurs d'Œympie, Xénophon de Corinthe. Il rappelle en deux mots1 et l'invention d' Arion et le prix que les Corinthiens décernaient au vainqueur dans le concours dithyrambique; « A l'inventeur, toute œuvre. Qui a fait paraître aux fêtes de Bacchus, le dithyrambe et le bœuf triomphal?»
i. Pindare, Otympiquiê, od« xra, épode i.
POETES LYRIQUES BORIENS.
ALC1ÀN. — ORIGINALITÉ D'ALCMAN. — CHANTS CHORIQUES. — MÈTRES POÉTI- QUES d'àLCMAN. — STÉSICHORE. INVENTION DE L'ÉPODE. — CARACTÈRE IMPERSONNEL t>E LA POÉSIE DE STÉSICHORE» — VIE DE STÉSICHORE. — MYCOS. — LASUS. — CORINNE.
AlCMUlIl.
ÀIcman vivait à Sparte vers la fin du vn# siècle et dans les premières années du vie, comme on le conjecture d'après certains passages de ses poésies, où sont cités des noms suffisamment connus, et notamment d'après la mention qu'il fait des lies Pityuses : ces lies , et en général toutes les contrées occidentales de la Méditerranée, n'ont commencé à être connues des Grecs que depuis les premiers voyages de découvertes entrepris par les Phocéens. Le temps où florissait AIcman était particulièrement favorable à la culture de la musique et de la poésie, chez les Doriens de Sparte. Ce noble peuple qui, même au milieu des angoisses d une guerre désespérée, n'avait pas laissé de prêter une oreille attentive aux accents des chantres inspirés, vainqueur enfin de la Messénie, jouissait d'une paix profonde, et n'avait autour de lui que des nations soumises ou des alliés cornplaisants.
AIcman , citoyen de Sparte, poète dorien, s'il en fut, et
rir les sentiments et par la langue, n'était pourtant pas né Sparte, et n'était pas même Grec d'origine. Il était né à Sardes , en Lydie , et peut-être dans une condition service. Transporté à Sparte fort jeune, il avait été l'esclave d'un Lacédémonien nommé Agésilas; puis son maître l'avait affranchi, et ses talents lui avaient fait obtenir le droit de cité. ÀIcman ne rougissait point de son origine étrangère ; il semble même rappeler avec orgueil le nom dé sa ville natale : a Ce n'est, dit-il en parlant de lui-même, ni un homme sauvage, ni un malhabile, ni un homme sorti d'une race inepte, un Thessalien, un Érysichéen, un pâtre de Catydon, mais un homme de Sardes la Puissante. » Quoi qu'il en soit, AIcman à Sparte dévoua sa vie aux Muses, et fut, dans toute l'acception du mot, un artiste. 11 célèbre lui-
môme ses inventions poétiques, la nouveauté et l'originalité des formes sous lesquelles il avait su présenter ses pensées. Ainsi dans ce début de l'ode qui était, selon les anciens, la première de son recueil : * Allons, Muse, Muse à la voix claire, chante la ipélodie à plusieurs membres ; commence à chanter aux jeunes filles sur un ton nouveau. »
Originalité d'Alcman.
C'est surtout dans la langue et dans le style qu'Alcman fut inventeur. Jusqu'à lui le dialecte dorien avait été négligé, môme des poètes qui chantaient à Sparte, comme trop rude et trop grossier, et comme peu propre à la culture littéraire. Alcman l'assouplit, le polit, lui donna la prestesse et la grâce, le fit digne enfin de ses aînés en poésie, Péolien et la langue ionienne. Cela ne veut pas dire que le poète ait uniquement parlé dorien : on sent , en maint endroit , qu'Homère ou Tyrtée a fourni le terme que n'offrait pas ridiome national, ou qu'il n'avait que sous une forme trop peu élégante ; on aperçoit aussi çà et là des éolismes qui rappellent que le Lesbien Terpandre avait vécu à Lacédémone.
Les fragments des poésies d' Alcman sont en général fort courts, et assez insignifiants, sinon aux yeux des chercheurs de faits grammaticaux. On y reconnaît pourtant un poète, un amant passionné de la nature, un homme qui a réfléchi
Profondément sur la condition humaine, et qui sait donner sa pensée cette énergie vivante, et cet éclat d'expression qui sont, peu s'en faut, toute la poésie. C'est un poëte, celui qui décrit ainsi le repos de la nuit : « Dorment et les sommets et les gorges des monts, et les promontoires et les ravins, et les bétes sauvages des montagnes, et le peuple des abeilles, et les monstres qui habitent les profondeurs de la mer empourprée; dorment aussi les troupes des oiseaux aux larges ailes. » C'est un poëte, celui qui s'écrie, à l'aspect des belles jeunes filles dont il conduit les chants : « vierges à la voix harmonieuse, aux sacrés accents, mes membres ne peuvent plus me porter. Ah! que ne suis-je, oui, que ne suis-je un plongeon, qui voltige parmi les alcyons, sur l'écume des flots, oiseau du printemps, au plumage empourpré, au cœur exempt de soucis. » C'est un poëte, celui qui appelle la mémoire l'œil intérieur dé l'esprit * ; c'est un
i. 4><ktI$o{>xov, mot k mot ce qui regard* dan$ l'esprit.
poète, et un digne filsadoptif de la forte race des Héraclides, celui qui a le premier donné la forme au proverbe Rien sans travail ! « Le principe de la science, dit-il, c'est l'effort. »
Chants chorlques.
Les odes d'AIcman étaient destinées, pour la plupart au moins, à être chantées dans des chœurs déjeunes filles; et voilà pourquoi les auteurs anciens les ont citées souvent sous le nom de Parthénies f. Alcman passait môme pour le
Sremier inventeur, ou , si Ton veut, le premier régulateur es chants choriques. Dans les chants dont il avait composé les paroles et la musique, et dont il dirigeait l'exécution, tantôt c'était le maître du chœur qui parlait en son propre nom , et les choreutes lui répondaient; tantôt c'étaient les choreutes qui dialoguaient entre elles.
mètres poétiques d'Alcman.
Quant aux autres poèmes dont on lui attribue la composition, hymnes aux dieux, péàns, épithalames, etc., il serait difficile de dire si Alcman n'avait fait que suivre les modèles que lui offraient, dans ces genres divers, les œuvres de ses
Srédécesseurs et de ses contemporains, ou si ces morceaux ifféraient par la forme, comme par la langue, des morceaux analogues d'Archiloque, d'Alcée ou de Sappho. Il paraît, en général, qu' Alcman s'était donné une extrême liberté dans l'emploi des mètres poétiques. S'il se sert assez souvent de quelques-uns desvers les plus connus, etmême du vers hexamètre, on peut dire toutefois qu'il n'obéit guère qu'à sa fantaisie, et daiis l'agencement des pieds du vers et dans la disposition des vers en strophes ; ou plutôt il a une loi, mais une loi toute musicale : ses vers, pour la plupart, ne sont que des rhythmes, conformés d'après les exigences de la mélodie ; la conception musicale est comme un moule qui détermine la longueur de la strophe et les dimensions de ses diverses parties. On ne trouve rien, dans les fragments du poète dorien, qui ressemble à la strophe de Sappho ou à celle d'Alcée, combinaisons heureuses de mètres fixes et de vers en nombre strictement déterminé, mais étroites et bornées, où se fût trouvée mal à l'aise la musique d'un chœur,
i. De c«fi4vo«, vierge, Jeune fille.
154 CfiÀPÎTRB XL
même une mélodie un peu solennelle, chantée à plusieurs voix en l'honneur de nouveaux époux, ou pour la célébration d'un sacrifice.
Stéslehore. Invention de rénede.
Le renom des travaux poétiques de Stésichore s'est per-
[>étué jusque nous par les témoignages d'auteurs bien taôrmés; et, si les fragments de ses ouvrages nous apprennent fort peu de chose et sur sa personne, et sur son génie, et sur la nature de ses compositions, il y a, dans les traditions qui le concernent, plus d'un fait important, et parfid* tement acquis à l'histoire littéraire.
Avant Stésichore, on ne connaissait que deux sortes de chœurs, le chœur cyclique, ou la ronde continue, et le chœur avec strophe et antistrophe, c'est-à-dire faisant une évolution et revenant ensuite sur ses pas, pour recommencer le même mouvement d'aller et de retour, qui ne cessait qu'avec le chant lui-même, et dont chaque partie, strophe ou antistrophe, correspondait aux diverses coupures du chant. Stésichore imagina une troisième sorte de chœur, Ou plutôt il introduisit dans la seconde une modification considérable. Il rompit la monotone alternance de la strophe et de l'antistrophe, par l'introduction de l'épode après chaque retour : l'épode, qui différait de mesure avec la strophe et l'antistrophe, se chantait au repos; puis après, le chœur reprenait son mouvement de strophe, pour revenir en antistrophe et s'arrêter de nouveau en épode ; et ainsi de suite jusqu'à la fin du poème. Cette innovation fit fortune, et devint la règle habituelle des poètes lyriques, comme on le peut voir dans les odes de Pindare. C'est même à l'invention de l'épode que Stésichore dut son nom, qui signifie arréte~chœur : il se nommait auparavant Tisias. Cependant le nom de Stésichore peut signifier simplement celui qui tient ou dirige un chœur, et avoir été donné à Tisias, même avant qu'il eût imaginé l'épode.
Les strophes de Stésichore étaient d'une grande étendue , formées de vers de toute sorte et dont la mesure est souvent impossible à trouver: c'est déjà tout le système de Pindare. Ce qui paraît propre à Stésichore , c'est une prédilection marquée pour le mètre dactylique : il y a, dans ses fragments, de nombreux morceaux écrits en vers dactyliques de dimensions divertes, depuis le dimètre
jusqu'à l'heptamètre, qui dépasse d'une mesure le Ion* vers épique lui-môme. Stésichore a souvent usé aussi du mètre anapestique , ou dactyle retourné, et du choriambe, qui tient à la fois de la nature du dactyle et de telle de l'anapeste. Quant à sa musique, tout ce qu'on en sait, c'est qu il n'admettait dans ses chœurs que la cithare ou la lyre, et qu'il choisissait soigneusement, parmi les modes alors en usage, et parmi les nomes qu'avaient inventés ?es prédécesseurs, les tons le plus en harmonie avec les sentiments et les pensées exprimés dans ses vers. On ne le cite Îas comme un inventeur en musique, comme un émule des èrpandre et des Thalétas.
Caractère Impersonnel de la peéflle de »té»lchore.
La lyre avait été, entre les mains d'Alcée, un instrument de lutte et de combat,* Sappho s'en était servie pour attirer sur elle-même la sympathie des âmes tendres ; Alcman mêlait sa personnalité en même temps que sa voix dans les chœurs dont il dirigeait les mouvements. Stésichore, au contraire, se désintéressa toujours dans toutes ses compositions : il n'écrivit jamais pour peindre ses sentiments propres, ni pour raconter les événements de sa vie; et il préférait les thèmes anciens aux sujets poétiques qu'il eût trouvés dans le présent. Ses épithalames mêmes n'étaient point des chants en l'honneur de quelques nouveaux époux de sa connaissance : c'étaient des poèmes de fantaisie sur quelques-uns des hymens fameux dans les traditions de la mythologie ou de l'histoire. La dix-huitième idylle deThéocnte, où l'on voit les vierges laconiennes chanter l'épithalame devant la chambre nuptiale de Ménélas et d'Hélène, était imitée en partie d'un des poèmes deStésichore . Les chants d'amour qu'on attribue à Stésichore, tels que Calmé et Rhadina, étaient des histoires de jeunes filles mortes depuis longues années, victimes de quelque violent ravisseur ou de quelque tyran jaloux.
Les grands poèmes lyriques de Stésichore, ceux qui avaient fait sa réputation, avaient un caractère analogue. C'étaient des légendes héroïques ou mythologiques, empruntées aux poètes des anciens âges, et développées sous une forme nouvelle, dans un autre langage, et avec un appareil musical [dus savant et plus compliqué que l'antique rhapsodie. Le ong et magnifique récit de l'expédition des Argonautes,
156 CHAPITBB XI.
dans la quatrième Pythique de Pindare, peut donner une idée de la manière de Stésiehore, et montrer que les sujets de l'épopée se sont prêtés sans trop d'efforts aux exigences de la composition lyrique. Nous avons les titres d'un certain nombre des grands ouvrages de Stésiehore : la Géryonide, c'est-à-dire le combat d'Hercule contre le géant aux trois corps, et divers autres morceaux dont les Héracléides avaient fourni la matière, tels que Cycnus, Cerbère, Scylla; la Destruction d'Ilion, les Retours des héros, Y Orestie, sujets pris dans le cycle troyen; les Jeux en V honneur de Pélias; Ériphyle : c'est l'histoire d'Àrtiphiaraûs et de son épouse; les Chasseurs de sanglier : c'est celle probablement de Méléagre et de sa mère Althée ; YËuropie, que remplissaient en partie, sans nul doute, les voyages et les aventures de Cadmus. Quelques-uns de ces poëmes étaient d'une grande longueur: YOrestie, par exemple, était divisée en deux livres, et avait fourni aux sculpteurs de la table iliaque, comme on nomme un bas-relief fameux, de nombreuses scènes relatives aux événements qui ont suivi la prise de Troie.
Voici comment Quintilien apprécie le génie de Stésiehore, et cherche à faire comprendre la nature de ses ouvrages, leurs mérites et aussi leurs défauts : « La puissance d'esprit de Stésiehore se montre jusque dans le choix des sujets qu'il a traités : il chante les plus grandes guerres , les chefs d'armée les plus illustres , et soutient sur la lyre le fardeau de l'épopée. Chaque personnage a chez lui la dignité d'action et de langage qui lui est due ; et, si ce poëte avait su garder la juste mesure, nul autre, ce semble, n'eût approché plus près d Homère; mais son style est redondant et diffus. » Cette diffusion et cet excès d'abondance que Quintilien remarque dans Stésiehore est un défaut commun à la plupart des lyriques de tous les temps et de tous les pays , mais qu'on n'avait pu reprocher ni aux Éoliens ni aux Doriens qui s'étaient fait, avant Stésiehore, ou en même temps que lui, un nom dans la littérature.
▼le de Stéfllehere.
Stésiehore était contemporain d'Àlcman ; mais il avait vécu dans d'autres contrées. Il était né à Himère, en Sicile, vers l'an 640 ou 630 avant J.-C Sa famille était originaire de Métaure ou Mataure, ville de l'Italie méridionale, fondée par les Lo-
POETES LYRIQUES DORIBNS. 157
criens. Himère était deori-dorienne et demi-ionienne, ayant reçu ses habitants de Syracuse et de Zancle. Le langage au'on y parlait devait se sentir d'un tel mélange ; et ce seul mit suffirait, indépendamment de la tournure tout épique de l'esprit de Stésiehore, pour expliquer comment la diction du poète ressemble si fort , malgré ses terminaisons doriennes, à celle des poètes de l'école d'Homère. La Camille de Stésiehore, d'après certaines traditions, était adonnée de temps immémorial à la culture de la musique et de là poésie; et, plusieurs générations après l'homme qui l'avait illustrée, elle produisit encore deux poètes de mérite : du moins on conjecture que les deux Stésiehore d'Himère
3ui florissaient, l'un au commencement du ve siècle ayant .-C, l'autre une centaine d'années plus tard, étaient les descendants de Tisias Stésiehore ou de quelqu'un de ses proches. Quant à l'ancien Stésiehore, il passa sa vie dans la Sicile et dans la Grande-Grèce, et il parvint jusqu'à une extrême vieillesse. Dans le temps où Phalaris réussissait à établir sa domination sur Agrigente et d'autres villes, c'est-àdire vers l'an 565 environ, il vivait encore, et habitait Himère. Il essaya, selon ses moyens, de prémunir ses compatriotes contre l'ambition de Phalaris , <jui leur offrait sa protection et son alliance ; il leur récita, dit-on , l'apologue du cheval qui voulut se venger du cerf et demeura esclave de l'homme. Platon raconte, dans le Phèdre , que Stésiehore devint aveugle pour avoir composé un poème où la vertu d'Hélène n'était pas assez respectée. « Il reconnut sa faute, dit le philosophe, et il fit aussitôt ces vers : Non, ce récit n'est pas vrai; non, tu n'es point montée sur les vaisseaux au solide tillac, et tu n'es point arrivée à Troie. Après avoir composé le poème qu'on appelle Palinodie, il recouvra la vue sur-le-champ1. » Il est fort possible que Stésiehore ait perdu, puis recouvré la vue; mais tout ce que je veux conclure de l'histoire dont Platon a égayé son dialogue , c'est que le poète aimait à se jouer de son art, et qu'il ne restait pas toujours sur les hauteurs de l'épopée.
Ibycus.
lbycus de Rhégium est surtout connu par la légende dont sa mort a fourni le texte. Les enfants mêmes ont en-