Aristophane, Grenouilles, vers 1057 et suivants
« Oui, ce sont là les sujets que doivent traiter les poètes. Vois, en effet, quels services ont rendus, dès l'origine, les plus illustres d'entre eux. Orphée a enseigné les saints mystères et l'horreur du meurtre ; Musée, les remèdes des maladies et les oracles ; Hésiode , l'agriculture, le temps des récoltes et des semailles. Et ce divin Homère , d'où lui est venu tant d'honneur et de gloire v si ce n'est d'avoir enseigné si bien l'art des batailles, la valeur militaire et le métier des armes? C'est d'après Homère que j'ai représenté les exploits des Patrocle et des Teucer au cœur de lion, pour inspirer à chaque citoyen le désir de s'égaler à ces grands hommes, dès que retentira le son de la trompette. Mais, certes, je ne mettais en scène ni des Phèdres prostituées, ni des Sthénobées ; et je ne sais si j'ai jamais représenté une femme amoureuse. »
COMPARAISON DE SOPHOCLE ET D'ESCHYLE. — SYSTÈME DRAMATIQUE DE SO- PHOCLE. — TRAGÉDIES DE SOPHOCLE. — VIE DE SOPHOCLE.
Comparaison de Sophocle et d'Eschyle.
L'art d'Eschyle n'était pas un pur instinct; il y avait, en cet homme extraordinaire, autre chose que ce dieu dont parle Platon, qui se sert à sa guise du génie des poètes inspirés. Je ne crois donc guère à ce mot qu'on prête à Sophocle : « Eschyle fait ce qui est bien , mais sans le savoir. » Si Sophocle tenait ce langage, il faut le taxer de prévention et d'injustice. Mais, ce que Sophocle eût pu dire en toute raison , c'est ce qu'un pareil mot donne à entendre ; car personne n'a jamais su, mieux que Sophocle , ce qu'il faisait : Sophocle est l'artiste par excellence , l'artiste habile entre tous à préparer l'effet qu'il veut produire, à disposer les moyens en vue de la fin. Il n'est pas difficile de relever dans Eschyle 4es invraisemblances quelquefois choquantes , des comparaisons fausses, des images outrées, des expressions bizarres; défauts bien plus rares pourtant qu'on ne le croit,
et rachetés par combien de qualités ! Mais Sophocle échappe au blâme, et n'a pas même ces instants de sommeil qu'Horace pardonne à Homère : c'est la perfection , autant qu'il est donné à l'homme de la réaliser ; non pas une simple absence de défauts , qui est le pire de tous les défauts , mais un ensemble continu de beautés, et dans l'invention, et dans la coordination des parties, et dans la pensée, et dans la diction.
Sophocle n'a pas toute l'audace d'Eschyle ; et, s'il atteint quelquefois au sublime, on peut dire que le sublime n'est pas son élément ordinaire. Les héros qu'il peint n'ont plus rien de titanique ni de gigantesque , mais ce sont toujours de vrais héros. Ils sont au-dessus de nous, mais non pas trop loin de nous ; et rien de ce qui les concerne ne nous est étranger. C'est l'homme idéal, plus beau, plus noble que la réalité, mais qui s'en rapproche parce qu'il n'est exempt ni de faiblesses ni d'erreurs , et que l'infortune ne le trouve jamais complètement insensible à ses atteintes. Avec Sophocle , le ton de la tragédie est descendu à cette juste limite, où la poésie conserve encore la grandeur et la dignité, et où déjà nous trouvons en elle ce que nous aurions pu penser et ce que nous aurions pu dire. La diction de Sophocle est loin de ressembler à celle des prosateurs , beaucoup moins loin toutefois que celle d'Eschyle. Ce ne sont plus les impétueux élans du dithyrambe , les tours extraordinaires , les mots volumineux ; mais Sophocle n'est guère moins difficile à lire qu'Eschyle lui-même : il emploie les termes de la langue dans le sens étymologique bien plus que dans leur acception vulgaire; et l'esprit est forcé à chercher au-dessous de la surface , pour trouver la pensée du poète. Sophocle n'a ni cette clarté ni cette fluidité dont le dotent certains critiques , si ce n'est dans quelques récits, où il semble avoir voulu rivaliser, avec Euripide, de facilité et d'abondance oratoire. Ses chœurs sont d'un style non moins savant que toute cette ancienne poésie lyrique dont avait hérité la tragédie ; mais le pathétique y domine , et surtout une grâce et une douceur ineffables : beaucoup de ses odes, même considérées en soi, et indépendamment de l'action où elles concourent, sont des chefs-d'œuvre comparables aux plus ravissantes choses qu'ait enfantées la Muse lyrique, depuis Alcée jusqu'à Pindare. Sophocle a mis dans le choix des mètres les plus propres à l'expression des
sopiocli. 243
sentiments affectueux un soin délicat dont notre ignorance même peut encore saisir les heureux effets. Les Athéniens donnaient à Sophocle le nom d'abeille attique ; et ce nom, qu'il méritait, nous pouvons nous-mêmes en apprécier la justesse et l'exquise convenance.
Système dramatique de fSaphocle.
Sophocle n'a point fait de trilogies proprement dites, ou du moins il ne parait pas que, même au temps où Ton exigeait encore quatre pièces de chacun des concurrents dramatiques, il ait jamais tiré ses trois tragédies de la même légende, ni construit un ensemble dramatique dans le genre de VOrestt*. Que si trois des pièces qui nous restent de lui se font à peu près suite Tune à l'autre, il n'y a là rien que de fortuit, car ces trois pièces n'ont pas été composées à la même époque, ni représentées le même jour. Mais les drames de Sophocle ont assez d'étendue pour suffire, chacun en particulier, au completdéveloppementd'uneaction,etpoursatisfaireàtoutes les exigences àe l'esprit du spectateur. Les personnages y sont plus nombreux que dans ceux d'Eschyle, mais non point assez pour diviser l'intérêt et nuire à l'unité d'impression. Tout ce que la fable comporte d'incidents et de péripéties s'y déroule successivement , mais sans confusion , sans enoombre, sans aucune surcharge inutile. Le temps y est réglé d'une manière calme et ferme ; rien ne s'y fait par sauts, rien n'y rappelle les brusques suppressions de la durée et de l'espace qu'Eschyle s'est permises dans VAgamemnon et dans les Euménides. Sophocle ne se borne pas à un trait unique, dans le dessin des caractères : ses personnages se développent eux-mêmes avec l'action, et révèlent peu à peu leur ftme ; on ne les connaît tout entiers qu'au dénoûment , et après qu'ils ont passé par les épreuves que leur fait subir le poète.
Sophocle réduit à un rôle moral le chœur dont Eschyle faisait encore quelquefois le principal personnage de ses tragédies ; toutefois, il ne le désintéresse nullement de l'action qui se passe sous ses yeux ; le chœur y est personnage, mais conseillant, dissuadant, plutôt qu'agissant; mais représentant, pour ainsi dire, la conscience publique, et répondant à ce qui se passe dans l'âme même des spectateurs. J'ai dit , en parlant d'Eschyle , que Sophocle faisait dans le dialogue un habile usage du troisième interlocuteur ; c'est
244 chàpitbb xix.
par le dialogue à trois qu'il aime à faire saillir les oppositions de caractères, et à mettre dans toute sa lumière la grandeur du principal personnage : ainsi Chrysothémis à côté d'Electre, Ismèneàcôté d'Antigone, ont une valeur poétique, dans l'économie de la fable, que le système dramatique d'Eschyle n'aurait pu leur donner. Quant au dialogue à deux , je ne saurais faire de Sophocle un plus bel éloge qu'en disant qu'il a dignement suivi les traditions d'Escbyle.
Tragédie* *e Sophocle.
Sophocle avait composé plus de cent pièces de théâtre. 11 nous reste sept tragédies, qui sont toutes des ouvrages de son âge mûr ou de sa vieillesse , et dont la plupart ont été citées par les anciens au nombre de ses chefs-d'œuvre. Dans Tordre chronologique, ou décomposition, ces tragédies se rangent comme il suit : Antigone, Electre, les Trachiniennes, QEdipe-roi, Ajax, Philoctète, Œdipe à Colone. Les fragments des autres pièces , tragédies ou drames satyriques, ne méritent pas de nous arrêter.
Quelle que soit la date à laquelle on fixe la naissance de Sophocle, il avait plus de cinquante ans à l'époque de la représentation de Y Antigone; et cette pièce, selon un témoignage authentique , était déjà sa trente-deuxième. Elle fut mise au théâtre vers les années 442 ou 440 avant notre ère; et tout nous prouve qu'elle eut un prodigieux succès.
Antigone se dévoue à la mort, pour rendre à son frère Polynice les honneurs de la sépulture. C'est la femmehéros ; mais, malgré la décision et l'austérité de son caractère, c'est la femme encore. Son âme est tout entière dans sa réponse à Créon, à propos du crime commis par Polynice contre Thèbes : »< Mon cœur est fait pour aimer , non pour haïr !. » Quand sa mort est décidée, elle pleure sa jeunesse, elle pleure les joies de la vie et les douceurs inconnues d'un hymen heureux. Elle est touchante, quoiqu'elle laisse à
Ë sine soupçonner son penchant secret pour le fils de Créon. Ile meurt ; mais ce sang précieux est payé par la ruine et la destruction de la famille entière du tyran. Tout est disposé, dans la tragédie, pour concentrer l'intérêt sur la grande figure d' Antigone : et le farouche caractère de Créon, devant
i . Sophocle, Antigone, vers 523.
lequel son dévouement pieux ne fléchit pas , et l'affection profonde d'Hémon , et la faiblesse craintive dismène , et la lâcheté même des vieillards du chœur , qui obéissent sans résistance aux ordres de Créon, et qui ne savent que gémir sur les malheurs de ses victimes.
L'Electre est le même sujet qu'Eschyle avait traité dans les Choéphores ; mais ici ce n'est pas Oreste , c'est sa soeur qui joue le principal rôle. Oreste n'est guère que le bras qui exécute : la pensée de vengeance , la passion, l'impitoyable rigueur, sont dans l'âme d'Electre. Electre pousse jusqu'à l'excès sa juste haine pour la meurtrière a Agamemnon : elle n'est plus, elle ne veut plus être la fille d'une telle mère. Mais l'art du poète nous fait entrer peu à peu dans les ressentiments qui ulcèrent son cœur ; et les côtés mêmes par où elle tient à son sexe, surtout son affection pour son frère, sont ceux précisément dont Sophocle a profité, pour légitimer à nos yeux les résolutions plus que viriles où s'est fixée sa volonté, et pour préparer le parricide qui punira l'assassinat d'un époux par une épouse adultère. Je ne doute pas que le succès de Y Antigène n'ait influé considérablement sur la manière dont Sophocle a traité ce dramatique sujet. La prédominance absolue , trop absolue peut-être, du caractère d'Electre, semble comme une exagération du système suivi dans YAntigone. Chrysothémis joue un rôle qui rappelle de près celui d'Ismène. Créon se retrouve , mais bien effacé , dans Clytemnestre et dans Égisthe. Oreste est sans physionomie , et ne nous inspire pas même cet intérêt secondaire que mérite si bien la noble figure d'Hémon. Au reste, op ignore la date précise de la représentation de Y Electre , et si cette œuvre nouvelle fut reçue avec les mêmes applaudissements que celle qui en était, pour ainsi dire, le prototype.
Les Trachiniennes, ainsi nommées parce que le chœur est formé de jeunes filles de Trachine, sont le tableau de la jalousie de Déjanire et de la mort d'Hercule, empoisonné par la tunique du centaure Nessus. C'est un ouvrage inférieur aux autres tragédies de Sophocle , mais non pas, comme quelques-uns le disent, sans unité de plan, sans force dramatique et dénué de grandes qualités. Que si l'intérêt passe de Déjanire à Hercule , c'est par la progression naturelle des événements , et non pour aucun manquement du poète aux règles fondamentales de l'art : l'impression est
une , en définitive ; et ee que le spectateur emporte de là tragédie, c'est un double exemple des désastreux effets de l'amour. D'ailleurs, le caractère de Déjanire et celui d'Hercule sont tracés de main de maître, sinon encadrés dans une action bien serrée et bien saisissante.
VOEdipe-roi, qui est postérieur d'une diiaine d'années à YAntigone, n'eut que la seconde place au concours des tragédies, où Philoclès , neveu d'Escnyle, remporta le prix. Cette fois, l'arrêt des Athéniens, ou celui des cinq juges, Ait dicté par la passion et par des préventions aveugles. Toutes les productions de Philoclès étaient la médiocrité même ; et YOEdipe~roi est la plus dramatique, je ne dis pas la plus belle, des tragédies de Sophocle. L intérêt de curiosité y est ménagé avec un art extrême : une première lueur 4'etée sur les sombres mystères où se trouve abîmé le roi de Thèbes amène des clartés de plus en plus manifestes , jusqu'au moment terrible où OEdipe s'écrie : « Hélas 1 hélas ! hélas! tout est révélé maintenant. 0 lumière du jour, je te vois pour la dernière fois M » La fierté un peu présomptueuse d'OEdipe, et la légèreté ou plutôt l'irréflexion de Jocaste, sont les moyens dont s'est servi le poète pour dérober près* que complètement au spectateur le sentiment des invraisemblances dont est pleine la légende des forfaits dQEdipe et de son expiation.
VA$ax est une composition beaucoup plus simple, mais
Sleine aussi de passion et de vie. Les armes d'Achille ont té décernées à Ulysse. Ajax , irrité de cet affront , a juré de se venger des Grecs. Mais Minerve lui enlève sa raison : ce ne sont pas ses ennemis qu'il égorge, mais de vils animaux, que la déesse lui fait prendre pour des hommes. Revenu à lui-même, le héros se sent déshonoré; il se voit devenu la fable de l'armée s'il reste devant Troie, et la honte de son vieux père s'il retourne à Salamine. Il se condamne lui-même à la mort; et, sa résolution prise une fois, rien au monde ne peut plus le dissuader. Tecmesse, sa captive, les guerriers salaminiens, ses compagnons, n'obtiennent autre chose qu'une apparence de résignation; et Ajax, après avoir pourvu aux intérêts de tous ses proches , consomme le sacrifice, et se dépouille de la vie, mais non pas sans regret. Il dédaigne la pitié d'autrui ; mais c'est pour
i. OEdipe-roijiet&tM-im,
S0P10CLB. 247
cela même qu'il la soulevé avec tant de force: dans ses dernières paroles, il y a une émotion profonde, un vif sentie ment d'admiration pour la lumière du jour. Les scènes qui suivent la mort d'Àjax s'expliquent par l'importance qu avaient aux yeux des Grecs lès cérémonies funèbres, sans les* quelles les ombres des morts ne trouvaient pas le repos dans les régions infernales. Le désespoir de Teucer, frère d'Ajax , ses véhémentes invectives contre les ennemis du héros , et la noble générosité d'Ulysse, qui prend la défense du mort, relèvent ce qu'il y a d'un peu languissant dans une discussion à propos d'un cadavre.
Le Philoctète a été représenté en 410 , quand Sophocle était plus qu'octogénaire, et peu de temps probablement après YAjax, car il y a, dans le Philoctète môme, une évidente allusion à la scène de YAjax entre Teucer et Ménélas; ce qui suppose que les spectateurs avaient encore cette scène présente à l'esprit. Le Philoctète remporta le prix dés tragédies nouvelles. C'est la plus pathétique des pièces de Sophocle, malgré la simplicité de la fable , et quoique près* que tout s'y passe entre trois personnages , Ulysse , Néoptolètne et Philoctète. La lutte , dans l'âme de Philoctète , entre le désir de quitter une affreuse solitude, de recouvrer la santé et d'aider efficacement à une glorieuse entreprise , et cette haine qu'il a vouée à ceux qui l'ont abandonné jadis ; le tableau des souffrances physiques du héros , et celui de ses tortures morales, plus poignantes encore , quand il croit que Néoptolème l'a trompé, ne sont pas choses moins frap-
Kntes que ces coups de théâtre qu'on obtient en multipliant i incidents et les personnages : c'est un autre genre d'intérêt que celui de Y Œdipe-roi , mais non moins vit , ni moins saisissant.
VOEdipe à Golone, le dernier ouvrage de Sophocle , n'est pas un drame du même genre que ses autres tragédies. Il n'y a guère plus d'action que dans les Suppliantes ou dans le Prométhéc. Mais nulle part Sophocle ne s'est élevé à une plus grande hauteur poétique. Sa pièce est un hymne magnifique en l'honneur d'Athènes , et où les plus pures idées morales sont exprimées dans un langage maintes fois sublime.
OEdipe a expié par de longs malheurs ses crimes involontaires. Les dieux lui ont rendu leur affection ; ils lui ont fin* nonce sa mort prochaine, et lui ont prédit que le peuple qui posséderait son tombeau serait assuré de la victoire sur
les peuples ennemis. Arrivé à Colone, tout proche d'Athènes, Œdipe s'arrête dans le bois des Euménides , et reconnaît que c'est là qu'il doit disparaître du monde. C'est là en effet qu'une voix divine le somme , du haut du ciel , de venir dans un meilleur séjour : « OEdipe ! OEdipe! pourquoi tardonsnous à partir1? » Mais, avant l'instant suprême, plus d'une scène se passe , où figurent des personnages intéressés à savoir si OEdipe restera dans l'Attique, ou s'il retournera dans la Béotie.
vie 4e Bepheele.
Ce poème admirable était la dette que payait le génie de Sophocle non-seulement à la grande ville dont il était citoyen , mais à l'humble bourgade qui avait été son berceau. C'est à Colone même, c'est dans ce village situé sur la rive
Suche du Céphise , que Sophocle était né , dès 498 selon > uns, en 495 selon les autres. Sa famille, comme celle d'Eschyle, tenait, dans l'Attique, un rang distingué, s'il en faut croire certains témoignages; mais quelques-uns rapportent, avec plus de vérité peut-être, que Sophile, son père , était forgeron. Eupatride ou fils d'artisan , peu nous importe : il reçut une éducation brillante , et révéla de bonne heure ses heureuses dispositions naturelles. Après la bataille de Salamine , à l'âge de quinze ans , ou de dix-huit au plus , il fut choisi pour conduire le chœur des adolescents
3ui chantèrent l'hymne de victoire, et qui dansèrent autour es trophées formés des dépouilles de l'ennemi. Il n'était pas moins remarquable par sa beauté que par la précocité de ses talents. Il est probable qu'il s'exerça , dès sa tendre jeunesse, dans divers genres de poésie, surtout dans le genre lyrique, et que les péans et les autres poèmes analogues qu'on avait de lui étaient quelques-uns des essais par lesquels il avait préludé à de plus vastes compositions. C'est à 1 âge de vingt-huit ans, entre les années 470 et 467, qu'il reçut
Eour la première fois un chœur de l'archonte éponyme. Il déuta par un coup de maître, car il l'emporta sur Eschyle même, non pas au jugement d'une populace légère ou déjuges ignorants et passionnés, mais d'après la sentence portée par des hommes qui ne pouvaient avoir à cœur que la vérité et la justice. Plutarque raconte, dans la Vie de Cimony que les juges
l. OEdipe à Colone, vers 162T-I628.
du concours n'avaient point été tirés au sort , selon l'usage. Cimon , qui venait de rapporter à Athènes les ossements de Thésée , ayant paru dans le théâtre avec les autres généraux, l'archonte Aphepsion les avait retenus, leur avait fait prêter léseraient des juges; et c'était Cimon et ses collègues qui avaient préféré le jeune homme à son illustre compétiteur. On ignore jusqu'aux titres des pièces qui furent jouées ce jour- là. Sophocle, durant sa longue carrière dramatique, triompha vingt fois dans le concours. Quand il ne fut pas vainqueur, il eut toujours le second rang, jamais le troisième. Après la représentation de YAntigone, l'estime dont il jouissait le fit choisir par ses concitoyens pour un des stratèges ou généraux qui commandèrent, avec Périclès, l'expédition contre -Samos. Peut-être n'avait-il, sous ce nom militaire,
Îue des fonctions purement administratives , et laissait-il à 'autres l'honneur de régler les mouvements de l'armée dans un jour de bataille. Mais rien ne prouve que ce grand poète ne fût pas en même temps un homme de guerre , non point seulement un soldat , comme Eschyle , mais un homme capable de commander à des soldats.
La vieillesse de Sophocle fut admirable de noblesse et de sérénité. Platon , qui l'avait vu sans doute chez son père, cite un mot de lui1, qui prouve que Sophocle avait su vieillir : il se félicitait d'avoir secoué depuis longtemps le joug des passions sensuelles. Et cette sagesse ne dut pas être sans influence et sur sa longévité, et sur ce merveilleux phénomène d'un esprit qui a toujours été grandissant , et qui n'a touché son apogée qu'à l'âge ordinaire de la décrépitude, puisque c'est à quatre-vingts ans et plus que Sophocle a composé le Philoctète et YOEdipe à Colone. Il mourut en 406 , à quatrevingt-douze ans, ou tout au moins à quatre-vingt-neuf, dans toute la plénitude de ses facultés et de son génie.
. On conte que, peu de temps avantsa mort, son fils Iophon chercha à le faire interdire, comme atteint d'imbécillité ou de folie. Il paraît qu'Iophon était jaloux de l'affection extrême de Sophocle pour un de ses petits-fils, né d'Ariston, et nommé Sophocle comme son aïeul, et qu'il craignait de perdre sa part de l'héritage paternel La cause fut déférée au tribunal des phratores, espèce de justice municipale; et les juges, après avoir entendu Sophocle, donnèrent tort à
i- Au commencement de la République.
250 cHAma* xix.
Ipphon. On dit que Sophocle se borna, pour toute réponse aux imputations de son fils, à lire aux juges quelques passages de Y Œdipe à. Colone, qu'il venait de composer, et entre autres le chœur où les vieillards de Colone énumèrent à Œdipe toutes les merveilles d'une contrée chérie des dieux. Peut-être toute cette histoire n'a-t-elle rien d'authentique; peut-être Iophon est-il resté jusqu'à la fin un fils respectueux et dévoué. Mais, si le chant des vieillards de Colone n'a pas servi à l'apologie de Sophocle, on peut bien dire
Î[ue nul plaidoyer n'eût été plus capable de mettre contre ophon tous les juges du monde, et à plus forte raison des hommes de cette terre d'Àttique dont le poète chantait les vertus. Je ne saurais mieux finir qu'en citant cette page, écrite par une main nonagénaire.
« Étranger, te voici dans le plus délicieux séjour de cette contrée riche en coursiers : c'est Colone aux blanches maisons. Là gémissent, dans de verdoyantes vallées, une foule de rossignols à la voix mélodieuse, cachés sous le sombre lierre, sous l'épaisse feuillée de mille arbres chargés de fruits divers, où ne pénètrent jamais les rayons du soleil, où ne soufflent jamais les vents glacés. Là se promène sans cesse le joyeux Bàcchus, escorté des nymphes ses nourrices.
* Sans cesse la rosée du ciel fait fleurir de jour en jour le narcisse au calice gracieux, antique couronne des deux grandes déesses 4, et le safran à la couleur dorée. Les sour» ces du Céphise ne tarissent jamais, et fournissent des flots en abondance à la rivière qui serpente à travers la olaine: sans cesse et chaque jour ses eaux limpides fécondent en
Sassant le vaste sein de la terre. Ni les chœurs des Muses ne édaignent cette contrée, ni Vénus aux rênes d'or. « Il y a aussi un arbre, tel qu'il n'en pousse, dit-on, ni dans la terre d'Asie, ni dans la grande île dorienne de Pélopfl1; un arbre que n'a pas planté une main mortelle, <jui crott sans culture, devant qui reculent les lances ennemies1, qui nulle part ne verdoie plus vigoureux qu'en cette contrée .' c'est l'olivier au pâle feuillage, le nourricier de l'enfance4. Jamais chef ennemi, ni jeune ni vieux •, ne l'extirpera du sol avec sa main dévastatrice ; car toujours sont fixés sur lui
t. Cérès et Proserpine. — 2. Le Péloponnèse. — S. Les LacédémonieDS, pendant la guerre du Péloponnèse, n'avaient pas osé détruire en Attique les oliviers sacrés* — 4. Dans les exercices du gymnase, les enfants se frottaient d'huile.— 5. Allusion a Xerxès, quittait jeune, et à Archidamus qui était tieui.
SOPgOCU. Î51
las regarda protecteurs de Jupiter Moriuâ J et de Minerve aux yeux d'azur.
« J'ai à dire encore un autre mérite de cette métropole, magnifique don d'un dieu puissant, la plus noble gloire de notre pays : c'est l'art de dompter les coursiers et l'empire des mers. 0 fils de Saturne, roi Neptune, c'est toi qui l'as élevé à ce haut point de gloire, en inventant le frein qui maîtrisa le premier, à travers nos rues, la fougue des cour* siers. Par toi aussi le navire, que meuvent des mains armées de rames, s'élance, avec une agilité merveilleuse, sur les flots des mers, à la suite des innombrables Néréides '. »
VIE D'EURIPIDE. — DATES ET SUJETS DES TRAGÉDIES D* EURIPIDE. — LE CY- CLOFE. — «ÉNflS DRAMATIQUE D'EURIPIDE. — PATHÉTIQUE D'EUMPIDE. — STYLE tfBURIWDE. -* EtlTEODSlASME DES ANCIENS P0U1 EURIPIDE.
Vte <TKnr|pt«l4.
Le génie d'Euripide est tellement différent de celui de Sophocle, et la façon dont les deux poètes ont conçu l'idéal dramatique présente un si frappant contraste, qu'on serait tenté de croire qu'ils n'ont vécu ni dans le même temps, ni sous l'empire des mômes institutions et des mômes mœurs. Ils étaient pourtant contemporains. Euripide n'était que de peu d'années plus jeune que son rival ; et Sophocle a survécu, quelques mois seulement il est vrai, à Euripide, qui est mort à un çrand âge.
Euripide était né à Salamine, en l'an 486, ou, selon une tradition plus accréditée, en l'an 480 avant notre ère. Nonseulement on place sa naissance en l'année où Salamine vit le désastre de Xerxès et- le triomphe des Athéniens; mais on veut qu'il ait vu le jour pendant la bataille môme. Il est permis a'avoir un doute, et de tenir cette date pour sus-
1. C'est le nom qu'on donnait à Jupiter protecteur des oliviers sacré». —2. OEdipt à Colon* , yers 608 et suivants.
252 CHAPITRE Xfc.
pecte, puisqu'il n'y a pas accord entre les témoignages anciens. Il est possible qu'on ait rajeuni Euripide par amour du merveilleux, et afin de rattacher le souvenir du dernier grand tragique à cette journée fameuse, où Eschyle avait combattu en héros, et qui avait fourni à Sophocle la première occasion de déployer ses talents.
Aristophane reproche trop souvent à Euripide l'humilité de son origine, pour que les biographes aient osé sérieusement transformer en eupatride le fils de la marchande de légumes, comme ils ont anobli peut-être le fils du forgeron de Colone, parce que les poètes comiques n'avaient pas médit de sa famille. On éleva d'abord Euripide pour en faire un athlète, et il réussit dans les exercices du corps. Mais l'activité de son esprit ne tarda pas à l'entraîner vers de plus nobles études ; et le mépris qu'il professa depuis pour les athlètes, la pire engeance du monde, selon lui \ et le plus détestable des fléaux où la Grèce fût en proie, semble prouver qu'il ne conservait pas une bien vive reconnaissance des leçons de ses premiers maîtres. Il s'adonna à la peinture, puis à l'art oratoire, puis à la philosophie. Prodicus et Anaxagore eurent une influence décisive sur la tournure de ses idées, et furent pour beaucoup dans cette subtilité de sophiste et dans cette rhétorique un peu vide, qui déparent trop souvent les œuvres de sa muse. Socrate, qui fut son ami, ne put guère le corriger de ses défauts poétiques; et peut-être y contribua-t-il pour sa part, en discutant avec lui d'épineux problèmes, et en lui dévoilant les secrets de l'argumentation ironique.
Euripide débuta dès 1 an 452 dans la carrière dramatique; mais ce n'est que dix ans plus tard qu'il remporta le prix pour la première fois. Il n'avait obtenu jusque-là que la seconde ou la troisième place. En général il ne fut pas très-heureux , en dépit de ses efforts, ou peut-être à cause de ses efforts : il n eut que cinq fois l'honneur de vaincre ses compétiteurs, malgré le grand nombre de pièces qu'il avait présentées au concours, quatre-vingt-douze selon les uns, soixante- quinze selon d'autres. 11 est vrai qu'en 442, et même quelques années plus tard, l'archonte éponyme exigeait encore la tétralogie : par conséquent, il faut compter à Euripide plus de cinq pièces couronnées. Disons
i. Euripide, Fragments de l'Autolycut.
aussi qu'il a pu obtenir fréquemment la seconde place ; que ce n'était pas toujours un échec d'être relégué à la troisième, et que les représentations subséquentes pouvaient donner gain de cause au poëte, contre l'arrêt des juges, au moins dans l'estime des auditeurs. Mais quelquefois il arrivait que le peuple rejetait par ses clameurs une pièce nouvelle, avant d'en avoir vu la représentation entière; et la pièce ainsi honnie ne pouvait reparaître sur la scène qu'après des corrections et des remaniements plus ou moins considérables : ce désagrément, que n'avaient éprouvé ni Eschyle ni Sophocle, on ne l'épargna point à Euripide : il fut forcé de refaire après coup plusieurs de ses tragédies. Sa réputation, néanmoins, alla tous les jours croissant; et,
Îuand il se retira, deux ou trois ans avant sa mort, auprès 'Àrchélaûs, roi de Macédoine, les Athéniens le regrettèrent plus vivement peut-être que leurs pères n'avaient regretté Eschyle, quittant Athènes pour Syracuse et Gela. Archélaûs, qui renouvelait les nobles traditions des Hiéron et des Arcésilas, attirait à sa cour les poètes, les artistes et les philosophes, et préludait, par sa magnificence, à la future grandeur de son peuple et de sa maison.
C'est en Macédoine qu'Euripide mourut, en 407, ou en 406, six mois environ avant que Sophocle mourût à Athènes. Quelques uns content que les femmes macédoniennes, furieuses des outrages que le poète, dans ses tragédies, avait vomis contre leur sexe, le déchirèrent de leurs mains, comme les bacchantes avaient jadis mis en pièces Orphée. Ce n'est là que l'exagération dune triste réalité : Euripide, se promenant dans une campagne solitaire , fut déchiré , non point par des femmes, mais par des chiens. Les femmes avaient sans doute assez peu de tendresse pour le poëte qui les a traitées souvent en juge sévère, sinon en ennemi ; mais, qu'elles lui aient fait subir le supplice dont l'avait menacé plaisamment Aristophane, et surtout que cet événement se soit passé en Macédoine, et qu'un vieillard étranger ait misérablement péri , dans cette contrée alors demi- barbare, , our des peccadilles littéraires commises en Attique, c'est une histoire oui sent trop la légende, pour que nous ayons la moindre idée d'en soutenir l'authenticité.
La nouvelle de la mort d'Euripide causa dans Athènes une sensation inexprimable; et le vieux Sophocle, qui n'avait jamais eu aucune haine contre son rival, unit ses re-
! prêts à ceux des Athéniens. Il se disposait, pour la dernière ois, à lutter au concours des tragédies nouvelles, et faisait répéter V Œdipe à Colone. Le jour de la représentation, il exigea que ses acteurs parussent sans couronne sur la tête, en signede deuil, et pour faire hommage au grand poète qui n'était plus.
Date* «4 sujet* «le» tragédie* d'Euripide.
Le temps a beaucoup moins maltraité les œuvres d'Euri-
1)ide gue celles de Sophocle et d'Eschyle. Il nous reste de ui dix-huit tragédies complètes, de nombreux et souvent considérables fragments de la plupart des autres, enfin un drame satyrique. Je ne puis donner ici qu'un catalogue raisonné des dix-huit tragédies, d'après leur ordre chronologique, en indiquant la date précise ou approximative1 de chaque pièce, le titre et la nature du sujet.
438. Alceste. Dévouement de la femme d'Admète, qui consent à mourir pour son époux, et qu'Hercule ramène à la vie.
431. Médée. Jalousie et désespoir de la femme de Jason, qui fait périr sa rivale et égorge ses propres enfants.