ORATEURS BU QUATRIEME SIÈCLE AVANT J. G
ISOCRATE. — LA RHÉTORIQUE D'ARISTOTE ET LA RHÉTORIQUE D'iSOCRATE. — ISOCRATE ORATEUR. — ISÉE. — LYGUR6UE D' ATHÈNES, — HTPÉRIDE. — DIN ARQUE. — DÉHADE. — PHOCION.
■••craie.
Je reviens aux orateurs. Le premier nom que je rencontre est celui d'un homme qui fut moins orateur peut-être que ne l'avait été Lysias, et dont nul orateur, chez les Grecs , ne balança la renommée. Isocrate n'est qu'un sophiste , le plus habile, si l'on veut, et le plus honnête de tous, mais toujours et partout un sophiste, même quand il accable les sophistes de ses injures.
Isocrate naquit en l'an 436 avant notre ère. Ses premiers maîtres furent des sophistes, Gorgias, Prodicus et d'autres. Socrate, qu'il suivit assez tard, fut impuissant à effacer de son esprit l'empreinte de funestes doctrines , et ne parvint à en faire ni un philosophe ni un sage : il demeura, toute sa vie, un homme avide d'argent, de plaisirs et de réputation , et, ce semble, un politique sans principes bien arrêtés, pour ne pas dire vil et mercenaire. 11 se destinait aux magistratures; mais la faiblesse de sa voix et la timidité insurmontable de son caractère lui interdirent l'accès de la tribune. Pour se dédommager de cet inconvénient, et pour réparer les brèches que la guerre du Péloponnèse avait mites à son patrimoine, il ouvrit une école d'éloquence, et il se fit rhéteur, comme nous dirions; mais les Grecs n'avaient qu'un seul mot pour désigner le rhéteur et l'orateur véritable. Il eut bientôt de nombreux disciples. Il écrivait des discours sur toute sorte de sujets, et particulièrement des plaidoyers; il entretenait une brillante et lucrative correspondance avec les rois de Cypre et de Macédoine. Leçons, discours ou lettres, il faisait tout payer à deniers comptants, et fort cher. D amassa des richesses immenses, et il n'en fit pas toujours un très- bon usage. Le succès extraordinaire de son enseignement et de ses écrits lui fit des jaloux , non pas seulement parmi les sophistes et les orateurs, mais parmi les philosophes mêmes. On prétend qu'AristoteetXenocraten'en pou-
vaient prendre leur parti , et que ce vieillard bel esprit leur était particulièrement insupportable, On dit môme qu'Aristote parodiait à son adresse ce vers du Philoctète d'Euripide : « Il est honteux de se taire 9 et de laisser parler les barbares. »
I* rhétorique 4'Arl»«ete et la rhétorique ilMcrate.
Que s) Àristote n'éleva point éeole contre école, et n'écrivit sa Rhétorique qu'assez longtemps après la mort d'Isocrate, il n'est pas moins vrai qu'Àristote s'est proposé, dans cet ouvrage, de réconcilier l'art oratoire avec la philosophie , et de l'arracher & o# grossier empirisme où l'avait maintenu j$ocyrate, h l'exempte des sophistes ses maîtres, 11 a fait de la rhétorique une partie de la science de l'homme; il r* fondée, non plus sur des artifices et des tours de main , mais sur des principes élémentaires et universels. Il a montré que l'art était autre chose que l'artifice. En définissant la rhétorique une dialectique du vraisemblable, une dialectique populaire et politique , il en a donné l'idée la plus complète et la plus satisfaisante. Il a fait la théorie du raisonnement oratoire, et analysé profondément les idées oui rendent compte de la plupart de nos déterminations et de nos jugements. Il a décrit ce qu'on appelle les moeurs , avec une exactitude et une finesse admirables. H a marqué, non moins heureusement, les vrais caractères du style oratoire, et il «e s'est pas borné, comme tant d'autres, à des phrases vides et creuses , ou a une interminable énumération des figures de pensées et de mots, La langue de l'orateur, selon lui, c'est la langue du raisonnement; et le meilleur style, c'est celui qui nous apprend le plus dç choses, et qui nous les apprend le mieux. Mais la Rhétorique est venue un pçu tard, et quand l'éloquence politique rendait les derniers soupirs ; et les orateurs qu'Aristote avait préparés par ses leçons ont dû tourner vers d'autres carrières leur ambition et leur activité. Pour Isocrate, ee qu'il enseignait ne différait nullement de ce qu'il avait lui-même appris des sophistes; et ses propres ou* vrages prouvent qu'il pratiquait sans scrupule tous les petits artifices en quoi l'art consistait à ses yeux. Seulement, un tonds d'honnêteté naturelle, le souvenir des leçons de Soçrate, les exemples littéraires de Platon, enfin ce sens ^ttique, qui semble avoir été sa qualité la plus appréciée, le préservèrent des aberratioqs où avaient été entraînés Gorgias et les siens. Aussi les disciples qui sortaient de son éeole va-
OEATBURS DU QUATftlÈtfft SltCLÈ AYANT J. C. 351
lâiem-lls mieux que tes démagogues formés par les sophistes. On conçoit donc qu'il ne se soit pas reconnu pour ce qu'il était réellement, et qu'il ait écrit contre les sophistes un dis- Cours où il est loin de les traiter en fils ou en frère.
Isocrate fut un des hommes qui travaillèrent le plus activement pour faire accepter aux Athéniens l'immixtion des Macédoniens dans les affaires de la Grèce, et pour préparer l'hégémonie de Philippe, îl répétait sans cesse et partout -u'il fallait un chef à la Grèce. On dit pourtant qu'il mourut
e chagrin le jour qu'on ensevelit les morts de Chéronée. 11 est vrai qu'il ne fallait pas une émotion bien vive pour tuer un vieillard de quatre-vingt-dix-huit ans.
ïsocrate est un écrivain oratoire fort habile , beaucoup
1)1 us habile que ne l'avait été même Lysias. 11 écrivaH avec une enteur extrême, et il calculait indéfiniment le poids d'une longue ou d'une brève, la dimension d'uù mot, le circuit d'une période. Il mit quinze ans, dit-on, à composer, à limer et à polir son Panégyrique d'Athènes, qui n'a pas cinquante pages, et qui n'est pas un chef-d'œuvre.
Il n'y a rien, dans ses écrits, qui ressemble à l'éloquence. On y trouve assez souvent des idées justes, des faits bons à noter pour l'histoire, mais souvent aussi des assertions fort contestables, des idées fausses, de la sophistique pure, et, en général, des phrases, des mots, puis des phrases et des tnots encore, et rien dedans. C'était bien la peine qU'Isocrate s'a" charnàt, quinze années durant, à perfectionner le Panégyrique, pour y laisser ces rodomontades de vieux fat gftté par le succès, ces défis à tous les critiques de trouver rien à f 6-
1>rendre dans son ouvrage. Je suis bien convaincu que tous es termes y sont employés dans le plus pur sens attique ; que tous les mots sont tous à la place la plus convenable ; que toutes les phrases sont parfaitement irréprochables, et pour le tour et pour 1 harmonie : mais ce savant architecte en voyelles et en consonnes semble s'être assez peu occupé de la valeur réelle de quelques-unes de ses pensées. Il dit, en parlant de l'éloquence, qu'elle a le don « de rabaisser ce qui est grand aux yeux de l'opinion, de rehausser ce qui parait le moins estimable, de prêter à ce qui est ancien les grâces de la nouveauté , et les traits de l'antiquité à ce qui est nouveau. » Gorgias l'avait dit avant îsôcrate; îsocratè le répété séfieu-
sèment : c'est comme s'il nous avertissait de ne pas ajouter foi à tout ce qu'il va nous conter, et de prendre partout le contre-pied de ses paroles.
Platon, dans le Phèdre, fait un grand éloge d'Isocrate et lui pronostique les plus brillantes destinées oratoires. Mais le Phèdre a été écrit à une époque où Isocrate était jeune, et où il venait donner une preuve de courage, en essayant de défendre, devant les Trente, son ami Théramène. Platon conserva, sans nul doute, des sentiments d'affection pour un homme qui s'était exposé aux ressentiments populaires en portant publiquement le deuil de la mort de Socrate ; mais je ne saurais croire que l'auteur du Gorgias ait jamais vu un grand orateur dans l'auteur de V Éloge d'Hélène. Cicéron, qui avait célébré les mérites de Lysias, ne pouvait man-
Îuer de s'extasier devant l'écrivain qui était une sorte de ysias perfectionné. Pour nous, modernes, nous pouvons bien , comme l'a fait Thomas , rappeler les honorables témoignages de Platon, de Cicéron, de Quintilien, de Denys d'Halicarnasse ; nous pouvons rappeler aussi les deux statues élevées à Isocrate , et la colonne surmontée d'une sirène, symbole de son éloquence; mais, cette éloquence elle-même, nous ne la voyons nulle part dans ses œuvres, et nul ne tious l'y a jamais tait voir. Non, sans doute, Isocrate n'était pas un homme médiocre : c'est un homme consommé dans Fart de bien dire, même quand il ne dit rien; c'est, si l'on veut, un artiste éminent, si toutefois on peut donner ce titre à un contempteur de la vérité, à un sophiste, à un homme qui pensait Fort peu, qui sentait moins encore, et qui n'a guère eu d'autre passion qu'une vanité égoïste et l'amour du lucre et des plaisirs. Il suffit, pour juger Isocrate, de lire l'interminable préambule du discours où il exhorte Philippe à pacifier la Grèce, c'est-à-dire à l'asservir, et à tourner contre l'Asie les armes réunies de tous les peuples helléniques. Ce qui occupe principalement, presque uniquement, ce prétendu politique et ce prétendu orateur, c'est la crainte de n'avoir pas mis peut-être dans son style tous les agréments que Philippe aimerait à y trouver. Il finit même par s'écrier, avec une feinte modestie : « Si seulement mon discours était écrit avec cette variété de nombre et de figures dont jadis je connaissais l'usage, et que j'enseignais à mes disciples en leur montrant les secrets de mon art ! Mais, à mon âge, on ne retrouve plus ces tours. »