ORATEURS DU QUATRIÈME SIÈCLE AVANT J. C
loée.
Isée, qui fut le rival d'Isocrale comme maître de rhétorique, est beaucoup moins connu. On ne sait ni où il naquit, ni la date de sa naissance, ni celle de sa mort. Il eut Démosthène pour disciple, et il l'aida, dit-on, dans la composition de ses premiers plaidoyers. Quelques-uns lui attribuent l'invention des noms par lesquels on désigne les figures de rhétorique. S'il n'avait eu que cette gloire , nous ne perdrions pas notre temps à parler de lui. Mais il a excellé dans le genre judiciaire ; etles onze plaidoyers qui nous restent de lui, quoique tous relatifs à des affaires de succession, sont intéressants pour d'autres encore que pour ceux qui s'enquièrent des dispositions du code civil d'Athènes. On y reconnaît un homme d'un vrai talent, exposant les faits avec clarté et précision , discutant les preuves avec une logique serrée , vigoureux à l'attaque, prompt à la réplique, écrivain d'une simplicité nue, mais plein ae verve et d entrain ; non pas, sans doute, un grand orateur, mais un parfait avocat attique. Juvénal n'exagère pas , en parlant de la véhémence d'Isée. Cet orateur ne se contentait pas d'écrire pour d'autres : un de ses plus remarquables plaidoyers est celui qu'il prononça lui-même à propos de la succession d'un certain Nicostrate, dont les héritiers étaient trop jeunes pour porter la parole. On trouve, dans les autres plaidoyers, des tableaux de mœurs fort piquants; mais c est là qu'est, ce me semble , le plus vivement et le plus spirituellement tracé. Nicostrate était mort en pays étranger, laissant quelque bien, et n'ayant que des parents collatéraux. Voici comment Isée raconte les obstacles que ses clients ont eu déjà à surmonter, avant le procès que leur intente Chariade :
« Qui ne se rasa point la tête à la mort de Nicostrate? Qui ne prit des habits de deuil, comme si le deuil eût dû le rendre héritier? Que de parents et de fils adoptifs revendiquaient la succession ! On plaida à six différentes reprises , pour les deux talents qui la composaient. D'abord, un certain Démosthène se disait son neveu ; mais il se retira, lorsque nous l'eûmes convaincu de mensonge. Parut ensuite un nommé Télèphe, qui prétendait que le défunt lui avait légué toute sa fortune, mais qui renonça sur-le-champ à ses prétentions. Il futsuivid'Amyniade, qui vint présenter àl'archonteun enfant qu'il disait fils de Nicostrate : l'enfant n'avait pas trois ans, et
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il y en avait onze que Nicostrftte était absent d'Athènes! À entendre un certain Pyrrhus , qui se montra bientôt après, Nicostrate avait consacré ses mens à Minerve , et les lui avait légués à lui. Enfin Ctésias et Cfânaûs disaient que Nicostrate avait été condamné envers eux à un talent : n'ayant 1>u le prouver» ils prétendirent que Nicostrate était leur afranchi ; ce qu'ils ne prouvèrent pas davantage. *
Combien d'avocats auraient besoin d'apprendre dlsée à se défaire de toutes les superfétations, de tous les ornements de mauvais goût, et surtout de cette prolixité qui est la peste de l'éloquence judiciaire !
fct*tt*i«e 4'Athèné».
Voici enfin un véritable orateur, un orateur politique, un homme d'État. Il se nommait Lycurgue, et il était né en 408, d'une des plus illustres familles d Athènes. Il fut disciple d'isocrate, dont il ne garda rien, ni dans son caractère, ni dans son éloquence, grâce aux enseignements blus sériêUX qu il reçut ensuite dans l'école de Maton. 11 se distingua de bonne heure par ses talents, et 11 fut chargé des emplois leà plus considérables et les plus difficiles. 11 administra, pendant douze années consécutives, les finances de la république. Il fit porter des lois sévères et presque draconiennes pour la répression de tous les abus; il purgea l'A tti que des brigands qui l'infestaient ; il poussa avec activité l'exécution des grands travaux d'utilité publique, équipa des troupes, augmenta la flotte, garnit les arsenaux. C'est lui qui fit achever la construction du théâtre de Bacchus, qui fit élever des statues de bronze aux trois grands poètes tragiques, et qui ordonna le dépôt aux archives nationales d'un exemplaire de leurs œuvres. Philippe n'eut point d'ennemi plus redoutable, ni les hommes vendus à Philippe de plus terrible, de plus impitoyable persécuteur. Souvent accusé, il triompha de toutes les attaques: sa probité, son courage et son talent en sortirent toujours aveo un nouveau lustre. 11 fut un des orateurs dont Alexandre demanda la tête, après la destruction de Thèbes , et qui furent sauvés par 1'interCesssion de Démade. On dit qu'il se fit porter, avant sa mort, au temple de la Mère des dieux et au sénat, pour rendre Compte de son administration* Un 6eul homme osa élever la Voix contre lui: il répondit victorieusement à toutes les imputations, et se fit reporter ensuite dans sa jnaison , où il ne tâfdà pa§ ô
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expirer. C'était vers Tan 326; il avait plus de quatre-vingts ans.
Presque tous les discours qu'avait laissés Lycurgue étaient des accusations. C'était là qu'excellait ce magistrat intègre, cet homme qu'on avait surnommé l'Ibis, autrement dit le destructeur des reptiles. Le discours Contre Léocrate est le seul que nous possédions. Léocrate était un riche citoyen
Îui, après la bataille de Chéroriée, s'était enfui d'Athènes, ycurgue, au nom des lois, au nom du serment civique, au nom de tous les sentiments les plus sacrés , demande qu'H soit déclaré traître à la patrie et puni du supplice des traîtres. Rien de plus fort ni même de plus rude que ce discours ; rien qui sente moins la sophistique et l'apprêt. Lycurgue se borne, en général, à rappeler d'illustres exemples, à citer des faits historiques, dés textes de décrets , les vers de quelques poètes inspirés; mais les vers d'Homère ou de Tyrtée, les lois antiques, l'histoire entière, l'héroïsme des grands citoyens, tout retombe sur la tête de Léocrate comme un poids accablant. La colère et l'indignation éclatent de temps en temps, et achèvent l'oeuvre de la dialectique et du droit. Ainsi, après avoir rappelé le serment que prêtaient les jeunes Athéniens, Lycurgue s'écrie :
« Que de générosité * que de piété dans ce sermeut! Pour Léocrate, il a fait tout lé contraire de ce qu'il a juré : aussi.
S eut-on être, plus qu'il ne l'a été, impie, traître à Son pays* eut-on plus lâchement déshonorer ses armes, du'en refusant de les prendre et de repousser les assaillants? N'a-t-il pas évidemment abandonné son compagnon et déserté son poste, celui qui n'a pas même voulu s'enrôler et se montrer dans les rangs? Où donc aurait-il pu défendre tout Ce qu'il y a de saint et de sacré, celui qui s'est dérobé à tous les dangers? Enfin* de quelle plus grande trahison pouvait-il se rendre coupable envers la patrie, qu'en la délaissant, qu'en permettant, autant qu'il était en lui, qu'elle tombât au pouvoir des ennemis? Et vous ne condamneriez pas â mort cet homme coupable de tous les forfaits! Qui donc punire2-vous? » C'était un vieillard septuagénaire qui s'exprimait avec cette véhémence.
Léocrate fut condamné. Mais une victime bien plus considérable que Lycurgue avait fait immoler aux lois , après le désastre de Chéronée, c'était Lysiclès, le général traître ou incapable qui commandait les Athéniens dans la bataille, ))
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reste quelques paroles du discours de Lycurgue contre lui, et bien plus rudes encore et plus véhémentes que tout ce qu'on trouve même dans l'accusation contre Léocrate. « Tu commandais l'armée, ô Lysiclès! et mille citoyens ont péri; et deux mille ont été faits prisonniers; et un trophée s'élève contre la république ; et la Grèce entière est esclave! Tous ces malheurs sont arrivés quand tu guidais nos soldats ; et tu oses vivre, tu oses voir la lumière du soleil , te présenter sur la place publiaue , toi , monument de honte et d'opprobre pour ta patrie ! »
On dit que Lycurgue manquait d'art; mais ce défaut, si c'en est un , était bien compensé par des qualités que tout l'art du monde eût été impuissant à produire ; par de vraies qualités oratoires, par cette éloquence, enfin, dont Isocrate et tant d'autres n'ont jamais poursuivi que l'ombre.
Hypéride.
Hypéride, que les anciens regardaient comme le premier des orateurs après Démosthène et Eschine, ne nous est connu que par les témoignages de Cicéron, deQuintilien et de quelques autres auteurs. Il n'existe aucun discours qu'on puisse lui attribueravec certitude. Hypéride était, comme Lycurgue, un des plus ardents adversaires des Macédoniens. Il périt leur victime. Après la bataille de Cranon, il fut livré à Àntipater, qui lui fit arracher la langue avant de le mettre à mort. On vantait l'ordre et l'économie des discours d'Hypéride, la force de ses raisonnements, la vivacité et la douceur de son style. Mais Quintilien remarque que c'est surtout dans la manière de traiter les sujets tempérés qu'il méritait d'être pris pour modèle.
Dinarque , de Corinthe , né vers 360 , s'établit à Athènes à l'époque où Alexandre passa en Asie, et il y devint un des chefs du parti macédonien . Il se fit un renom comme orateur, et il fut un des ennemis les plus acharnés de Démosthène. Plus tard, il eut l'honneur d'être compté au nombre des amis de Phocion , et de périr, comme lui, victime de Polysperchon, l'indigne tuteur des enfants d'Alexandre. Il nous reste de Dinarque trois discours d'accusation , dont le plus remarquable est celui qu'il prononça devant le peuple athénien contre Démosthène , et dont nous dirons un mot plus