ECRIVAINS DES DEUX DERNIERS SIÈCLES ÀV. J. C
Montesquieu se bornent bien souvent à traduire Polybe; et les idées les plus fécondes et les plus vraies qu'on admire dans le Discours sur l'Histoire universelle et dans le livre sur la Grandeur des Romains ne sont autre chose que des emprunts faits à Y Histoire générale. Et ni l'un ni l'autre n'y a pris 9 tant s'en faut, tout ce qu'il y eût pu recueillir, je dis plus, tout ce qu'il y eût dû prendre.
Cet ouvrage a ses défauts. Le récit est un peu froid, et les grandes figures n'ont point, dans les tableaux de l'historien, cette vivacité et cet éclat gui attirent et charment les regards. L'esprit est toujours satisfait avec Polybe ; l'imagination a toujours à désirer , Elle voudrait, dans le style, plus de lumière et de mouvement ; elle voudrait quelque chose de la CA ce d'Hérodote ou de l'énergie pittoresque de Thucydide. Grecs reprochaient aussi à Polybe de n'avoir pas écrit dans la langue classique: ils remarquaient dans sa prose des termes et des tournures insolites, et un certain abus des ex-* pressions techniques empruntées au vocabulaire péripatéticien. VHistoire générale n'en est pas moins un des plus beaux monuments du génie antique, et un de ceux qui font le plus d'honneur à l'humanité.
Polybe , dans sa vieillesse , voulut revoir la patrie pour laquelle il aVait tant travaillé et tant souffert : il y revint en 128, et il mourut cinq ou six ans après, dans cette Achaïe où il s'était signalé jadis par sa bravoure, ses talents politiques et ses vertus»
IMITATEURS DE POLYBE. — • JUBA. — DENYS d'HALICARNASSE* — DIODORB DE SICILE. — STRABON. — APION. — JOSÈPHE. — SOPH1STE3 NO C VEAUX. — DION CHRYSOSTOME. — PHlLOU.
Imitateurs de Polybe*
Polybe n'eut point d'héritiers vraiment dignes de lui ; toutefois il eut de nombreux imitateurs, et quelqnes*uns d'entre eux furent des écrivains utiles et estimables, sinon des
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penseurs bien profonds et des historiens bien parfaits. Il est à croire pourtant que la continuation de Y Histoire générale, dont Posidonius était Fauteur, se recommandait par des
Jualités analogues à celles que nous prisons dans l'ouvrage u héros de Mégalopolis. Mais il ne reste rien de ce travail, non plus que des compositions historiques de Castor, de Théophane, de Juba.
Jfuhm.
Ce dernier est cité fréquemment par Plutarque, et avec de grands éloges. La perte de son Histoire romaine est fort regrettable : il avait fait des recherches très-consciencieuses, et il avait visé surtout à l'exactitude et à la clarté. Il était fils dû roi Juba, qui fut vaincu par César. Il fut amené enfant à Rome et suivit le char du triomphateur. César le fit élever avec soin , et Auguste le dédommagea plus tard des biens qu'il avait perdus. « La captivité, dit Plutarque dans la Vie de César, rut pour lui le plus heureux des accidents: né barbare et numide, il lui dut d'être compté parmi les plus savants des historiens grecs. »
Denyft dTOalIcaniAMe.
Nous possédons, du moins en partie, Y Histoire ancienne de Rome par Denys d'Halicarnasse. Cet ouvrage embrassait toute la période qui s'étend depuis la fondation de Rome jusqu'à la première guerre punique, et finissait, par conséquent, au point même où commence celui de Polybe. Denys était venu se fixer à Rome, après la bataille d'Àctium, pour étudier la langue latine et pour préparer les matériaux nécessaires à l'exécution de son dessein. Il y fit un long séjour ; et c'est là qu'il écrivit et publia son histoire, fruit de vingt-deux ans de recherches. Des vingt livres qu'avait cet ouvrage, nous possédons les onze premiers, ainsi qu'un certain nombre de fragments des neuf autres , retrouvés pour la plupart dans ces derniers temps par Angelo Mai. . Denys d'Halicarnasse présente les Romains comme un peuple d'origine grecque ; et c'est la Grèce qui leur a fourni, à l'entendre, leurs mœurs, leur culte, leurs institutions. Il conclut sans cesse de l'analogie plus ou moins réelle à l'imitation directe; et souvent même il lui arrive de voir des concordances, là où il n'y a que des contrastes. On conçoit qu'une pareille préoccupation ne pouvait manquer de le je-
ter dans de graves erreurs. Ce n'est donc pas un guide au-
auel on se puisse fier, surtout dans les questions d'origines, a d'ailleurs altéré à plaisir la vérité de ses récits en prêtant à ses personnages, même aux êtres quasi-fabuleux des temps héroïques, des discours d'une prolixité révoltante, et qui n'ont guère d'autre but que de faire admirer aux amateurs son habileté à manier la langue oratoire. Cependant il y a quelques parties traitées avec simplicité, des morceaux intéressants , et où le goût n'a pas trop à reprendre ; et le style, assez recherché en général, se détend quelquefois et ne sent pas toujours le rhéteur.
Il faut bien le dire, Denys d'Halicarnasse était au-dessous de sa tâche d'historien. Ses livres de critique sont très-inférieurs pourtant à son histoire. Ses jugements sur les orateurs prouvent qu'il ne savait pas ce que c'est que l'éloquence, et qu'il la mettait tout entière dans les artifices de la diction. Ses jugements sur les historiens sont presque ridicules. Il reproche, par exemple, à Thucydide d'avoir mal choisi son sujet, et d'avoir retracé à ses concitoyens de tristes et humiliants souvenirs. Il voudrait que l'historien eût réservé sa belle oraison funèbre pour une meilleure occasion, parce que les premières escarmouches de la guerre n'en valaient pas la peine: comme si Thucydide n'avait songé qu'à faire un discours dont la place était indifférente, et non pas à reproduire à sa manière ce qui s'était réellement passé aux funérailles des premières victimes. Denys d'Halicarnasse ne voit partout que des mots et des phrases. Aussi ne faut-il pas s'étonner de l'entendre s'extasier sur la renaissance de l'éloquence dans le siècle où il écrit luimême. L'homme qui regardait le Phèdre de Platon comme une œuvre sans valeur était de force à prendre pour des orateurs tous les rhéteurs du temps, et à se croire lui-même un phénix entre tous les écrivains anciens et modernes.
Dlodore de Bielle.
Diodore, né à Argyrium en Sicile, a compilé, sous le titre de Bibliothèque historique, une histoire universelle en quarante livres. Il avait voyagé dans une grande partie de l'Europe et de l'Asie ; il avait visité l'Egypte, et il n'avait rien négligé pour amasser partout des matériaux utiles. Mais il n'a pas su les coordonner et en former un tout harmonieux. Sa préface, où il expose en fort bons termes les devoirs de l'his-
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torien, n'est, comme on l'a remarqué, que la brillante façade d'un médiocre édifice» Diodore est ordinairement ennuyeux. Il écrit simplement, mais sans chaleur, sans intérêt. Si l'on considère son ouvrage non point proprement comme une histoire, mais seulement comme une collection de documents historiques, c'est un des plus précieux monuments de l'antiquité; car ce qu'on retrouve, sous Diodore, ce sont des textes empruntés à une foule d'historiens dont les écrits n'existent plus, tels qu'Hécatée, Ctésias, Philistus et bien d'autres. C est donc une véritable bibliothèque historique ; et l'ouvrage, sous ce rapport, n'est pas trop indigne de son titre. Nous possédons les cinq premiers livres, qui traitent de l'Egypte, de l'Assyrie et des premiers temps de la Grèce, et dix autres livres (Xl-XX), qui vont jusqu'à la bataille dlpsus. Les fragments des vingt-cinq livres perdus ne sont pas très-considérables ; et c'est encore à M. Mai qu'on en doit le plus grand nombre. Diodore avait poussé le récit des événements jusqu'aux campagnes de César dans les Gaules. > Comme Denys, son contemporain , il passa de longues années à Rome, sous César et Auguste.
Btrabon.
Strabon, né vers l'an 50 avant notre ère. à Amasée en Cappadoce, était à peu près contemporain de Denys et de Diodore. Il fit de lointains voyages, et il vécut longtemps à Rome. Sa Géographie en dix- sept- livres, que nous possédons, peu s'en faut, tout entière, est une véritable encyclopédie , pleine de détails intéressants et d'aperçus lumineux sur l'histoire, la religion, les mœurs, les institutions politi-
3ues des anciens peuples. On y trouve même des discussions e critique littéraire assez importantes. Strabon a fort bien vu tout le parti qu'on peut tirer des fables antiques, comme témoignage naïf et spontané des idées et de la sagesse des temps primitifs. Esprit judicieux, érudit consommé, écrivain clair et correct , son ouvrage n'est pas seulement une mine inépuisable pour les historiens , les littérateurs et les philologues ; c'est une agréable lecture, et surtout une des plus utiles qu'on puisse taire.
Aplon.
Un certain Apion, grammairien , que les habitants d' Alexandrie avaient député àCaligula, pourseplaindredes Juifs, avait
composé divers ouvrages historiques ou politiques, et notamment un traité contre les sectateurs de la religion de Moïse.
Josèphe.
Àpion eut pour contradicteur le célèbre historien Josèphe, juif de nation, qui réfuta son traité contre les Juifs. Josèphe était né à Jérusalem, en Fan 37 de notre ère, et il appartenait à larace sacerdotale. Il combattit contre Vepasien, puis s'attacha à sa fortune, prit le prénom de Flavius, et fut en grande faveu r auprès de lui et auprès de Titus, son fils. Il accompagna Titus à ce siège de Jérusalem, dont lui-môme a retracé les terribles et saisissants épisodes. V Histoire de la guerre deJudéemr Josèphe est un récit dramatique, où l'intérêt croît de scène en scène jusqu'au dénoûment, jusqu'à cette catastrophe qui n'a peut- être pas d'égale dans les annales de l'univers, et dont les conséquences, après dix-huit siècles, se font sentir encore. L'ouvrage avait sept livres ; écrit d'abord en syriaque , l'auteur lui-môme le traduisit en grec hellénistique, comme on appelait le grec courant d'alors, par opposition à la langue classique, que les atticistes essayaient de conserver pure de tout mélange. L'Histoire ancienne des Juifs, par le même écrivain, est un ouvrage précieux, surtout parce qu'il remplit la lacune de plusieurs siècles qui se trouve entre les livres de l'Ancien Testament et ceux du Nouveau! Mais Josèphe a beaucoup sacrifié au goût de ses lecteurs grecs et romains. Il altère souvent les antiques traditions de la Bible ; il efface l'originalité de la physionomie du plus extraordinaire de tous les peuples ; il hellénise et romanise une histoire qui ne ressemble à rien au monde, sinon à ellemême.
Sophistes nouveaux.
Le nom de sophiste, décrédité jadis par Socrate et Platon, reprit, sous les empereurs romains, une signification honorable ; ou plutôt on se borna à rendre leur véritable nom à ceux que les Romains appelaient rhéteurs, et que les Grecs avaient trop longtemps appelés des orateurs. Les sophistes étaient proprement des professeurs de belles-lettres. Ils enseignaient l'art d'improviser et d'écrire des discours , et ils étaient euxmêmes écrivains et improvisateurs. Ils traitaient toute sorte de sujets ; ils faisaient des harangues politiques du genre de celles dont parle Juvénal : ils donnaient à Sylla le conseild'ab»
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cliquer la dictature, ou ils exhortaient les Athéniens, comme fait Lesbonax, sophiste contemporain de Tibère, à s'armer de courage contre les ennemis, dans la guerre du Péloponèse ; ils dissertaient sur des questions morales ou même scientifiques, mais en Rattachant presque uniquement au bien dire, et avec peu de souci de la vérité pure et même du bon goût. 11 y eut pourtant des exceptions ; et, sans parler de Plutarque et de Lucien, qui furent des hommes de génie, quelquesuns de ces sophistes étaient mieux que de vides déclamateurs, et méritent une place dans l'histoire de la littérature.
Dion Chrysotftome.
Le plus célèbre des sophistes du siècle dont nous énumérons les écrivains est Dion, qui fut surnommé Chrysostome, c'est-à-dire bouche d'or, à cause de son éloquence. Il était né à Pruse, en Bithynie, et il florissait à Rome dès le temps de Néron. Lorsque Vespasien parvint à l'empire, Dion lui conseilla de rétablir la république. Impliqué plus tard dans une conspiration contre Domitien, il s enfuit loin de l'Italie. Il était sur les bords du Danube, quand on y reçut la nouvelle de la mort de l'empereur et de l'élection de Nerva. L'armée campée dans ces parages allait se révolter : Dion, qui était dans le camp, mais déguisé en mendiant, se fait connaître, harangue les soldats , les ramène à l'obéissance ; et Nerva est proclamé d'une voix unanime. Dion jouit d'une grande faveur sous Nerva et sous Trajan, et mourut dans un grand âge, avec le renom du premier des orateurs et des écrivains du temps.
C'était un homme, en effet , d'un talent remarquable , sinon un homme de génie. Parmi les quatre-vingts discours ou dissertations qui nous restent de lui, il y en a qui sont des morceaux remarquables : ainsi le Discours olympique, où il fait paraître Phidias expliquant devant les Grecs assemblés la composition de son Jupiter Olympien ; ainsi le discours intitulé Diogène, ou de la tyrannie, et d'autres encore. On reconnaît, dans ces ouvrages, un esprit formé par la lecture et la méditation des antiques modèles ; la chaleur du style , un peu factice quelquefois , n'est pas toujours le produit du choc des mots : Dion avait des entrailles , comme il avait de la science et du courage ; et ses phrases , trop bien tournées peut-être, sont pleines souvent d'une vraie émotion, Si Dion s'était moins attaché à
la forme, s'il n'avait point abusé de l'atticisme, s'il avait écrit avec plus d'abandon, et qu'il n'eût point affecté de tant platoniser ou de reproduire les tours et les expressions de Xénophon et de Démosthène, il occuperait un rang distingué parmi les écrivains moralistes, sinon parmi les orateurs. C'est dans ses discours que se trouve le premier récit qui mérite le nom de roman ou de nouvelle. VEubéenne ou le Chasseur est une charmante pastorale. C'est le tableau du bonheur champêtre de deux familles qui vivent dans un canton désert de PEubée, du produit de leur chasse, des fruits de leur petit domaine et du lait de leurs troupeaux.
Phllon.
Dion Chrysostome semble s'être proposé de donner au paganisme un caractère spiritualiste et moral, qui le rendit capable de lutter contre les nouvelles doctrines venues de l'Orient. Un esprit plus profond et plus sérieux, Philon le juif, avait essayé d'établir l'accord de la théologie hébraïque avec la philosophie platonicienne. Philon ramène la Bible à des allégories; il retrouve dans Moïse la création telle que Platon l'a conçue ; il applique au monde idéal, prototype du monde sensible, aux idées que Dieu enferme en lui de toute éternité, les noms de Verbe et de Fils de Dieu. Cet audacieux et éloquent théosophe, ce Platon juif, comme on le nommait, était né à Alexandrie, de la race sacerdotale , en Fan 30 avant notre ère. Il vint à Rome sous Caligula , demander pour les Juifs d'Alexandrie le droit de cité romaine ; mais il échoua dans cette entreprise. Il laissa une foule d'écrits, dont les plus importants subsistent encore.
Un autre Philon, contemporain de celui-là, mais qui n'avait de commun avec lui que le nom, Philon de Byblos, est connu pour avoir traduit du phénicien en grec l'antique ouvrage de Sanchoniaton, traduction dont la perte est plus regrettable que celle de bien des écrits originaux.