‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 9 sur 98 · LANGUE GRECQUE · texte numérisé non relu

LANGUE GRECQUE

qjn s'étend au midi du fleuve Pénée, et les contrées voisines jusqu'au golfe Pagasétique. On les trouve aussi établis à Calydon, dans PÉtolie méridionale. Mais, tandis que les Italiens de l'Étolie se fondent dans d'autres races, et disparaissent de l'histoire, on voit au contraire les Éoliens de la Thessalie, qui portaient proprement le nom de Béotiens, émigrer, deux générations après la guerre de Troie, vers le pays qu'on nomma désormais la Béotie, puis couvrir de leurs colonies une partie des côtes et des îles de la mer Egée. C'est dans ce qui reste des poètes lyriques de Lesbos, qu'on peut étudier et saisir les traits qui caractérisent le dialecte éolien. Ce qui frappe singulièrement, c'est la concordance de ses formes et de ses terminaisons avec celles de la langue latine. Aussi pense-t-on , et non sans vraisemblance, qu'il est, de tous les dialectes grecs, le

{)lus ancien, celui qui se rattache le plus immédiatement à a souche commune d'où sont sorties les langues grecques et latines. Je parle ici de l'éolien pur , de l'éolien de Lesbos , ou du béotien dans sa forme pnmitive, lequel lui est identique; mais on classait généralement, parmi les dialectes éoliques, tout ce qui n'était ni ionique, ni attique , ni dorien: ainsi le thessalien, l'éléen, et d'autres dialectes plus ou moins connus par les monuments épigraphiques.

Le dialecte de la race dorienne n'était guère qu'une variété de l'éolien : originairement confiné dans une étroite portion de la Grèce du nord, la grande révolution qui fut appelée le retour des Héraclides le répandit dans le Péloponèse et dans d'autres contrées. Le dorien est remarquable entre tous les autres dialectes par la force et l'ampleur, par la prédominance des sons ouverts et la rareté des consonnes sifflantes. Jusque dans les siècles les plus polis, et au sein de la civilisation la plus raffinée, à Syracuse par exemple, il conserva sa physionomie antique et sa robuste nature, un peu rustique, mais non pas sans grâce ni sans beauté. Disons pourtant que le goût dédaigneux de ceux qui n'étaient pas Doriens s'accommodait peu de cette mélopée naïve et de ces mots rudement accentués. « Elles vont m'assommer, tant à chaque mot elles ouvrent largement la bouche, » s'écrie un étranger dans l'idylle de Théocrite , en entendant babiller les deux Syracusaines.

Le dialecte ionien diffère du type primitif de la langue, beaucoup plus que le dorien et surtout que l'éolien. Né

dans la Grèce continentale, il passa dans l'Asie Mineure avec les colonies parties d'Athènes, et là il subit encore une élaboration ou une épuration nouvelle. L'influence de ces molles contrées est manifeste dans cette excessive recherche de l'harmonie, qui est son trait distinctif. Il aime les sons doux et liquides, le concours des voyelles, non pas de toutes indistinctement, mais de celles-là surtout dont la prononciation exige le moins d'effort. L'a final des dialectes archaïques y est notamment proscrit d'une manière absolue. L'euphonie règle non moins impérieusement la disposition des consonnes, ou leurs permutations.

Le dialecte ionien, avant de devenir ce qu'il est dans Hippocrate ou dans Hérodote, devait se rapprocher singulièrement du dialecte épique, avec lequel il conserva toujours une étroite ressemblance. Le dialecte épique fut, pendant des siècles, la langue commune de la poésie. Contemporain des premiers essais de la muse grecque, tout semble prouver qu'il était fixé déjà longtemps avant Homère, et peutêtre dès l'époque de la guerre de Troie. C'est donc, sauf les licences autorisées par les besoins de la versification, la langue que parlaient les héros chantés depuis par Homère. Or, ces héros étaient des Achéens. Les Achéens du moins occupent toujours le premier plan dans les tableaux de l'âge héroïque; les Doriens ne s'y montrent pas; les Ioniens n'y figurent que d'une façon tout à fait secondaire, et jamais comme des populations différentes des Achéens. Plus tard, le nom d'Ioniens prévalut; mais ce ne fut pas la substitution d'une race à une autre : les Ioniens n'étaient, pour ainsi dire, que des cadets de la famille achéenne. Et les deux langues, l'achéenne et l'ionienne, étaient vraiment sœurs, comme les deux peuples étaient frères. Dans les légendes

Sénéalogiques qui sont les rudiments de l'histoire ancienne e la Grèce, Ion et Achéus sont frères, étant tous les deux fils d'Hellen, personnification de la race hellénique.

L'ionien de la Grèce d'Europe, celui qu'on parlait dans l'Attique, au lieu de s'amollir et de s'efféminer, prit avec le temps, et sous l'influence de causes diverses, un caractère de plus en plus sévère, et devint ce qu'on appelle assez improprement le dialecte attique, qui n est autre que la langue classique elle-même. En effet, sauf un très-petit nombre de formes médiocrement importantes, qui sont demeurées propres aux écrivains d'Athènes, et dont quelques-unes ne

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sont même que des importations éoliques ou doriennes, on peut dire que le monde grec presque tout entier adopta l'idiome athénien, sinon partout comme langue usuelle, au moins comme instrument de communication littéraire. Les écrivains du siècle de Périclès sont les attiques purs; mais l'atticisme ne disparut point avec eux : tous les siècles qui suivirent comptèrent des atticistes; et plus d'un retrouva les secrets de la diction des maîtres, comme noua voyons, de nos jours, des hommes de talent rester fidèles, par un effort d'esprit et de goût, aux exquises traditions de notre grand siècle. Il y a tel auteur du temps des Àntonios, ou même tel père de l'Église, qui ne fait pas trop mauvaise* figure à côté des modèles de la langue classique. Il n'est pas jusqu'à la tourbe, des-écrivains qu'on nommait simplement hellènes, qui ne soient plus ou moins attiques, puisque la langue commune des lettré», à part les altérations que lui faisaient subir des mains inexpérimentées, leur venait précisément ou des atticistes dont j'ai parlé, ou des vrais attiques qui avaient jadis écrit dans Athènes.

gna)tjb6a littéraire* de la langue grecque.

La langue grecque, considérée soit en elle-même et dan» ses conditions essentielles et primordiales, soit dans l'infinie variété de ses manifestations extérieures, se distingue entre toutes les langues connues par cette qualité qui est essentiellement celle du génie grec et de ses productions; je veux dire la mesure, cet heureux tempérament entre la rigueur systématique et le laisser-aller sans règle, entre la maigreur et la plénitude surabondante. Elle n'a pas, comme le sanscrit par exemple, une grammaire quasi-géométrique; elle n'est pas non plus, comme tel idiome moderne, un amas de termes incohérents mal soudés entre eux par les hasards de l'usage. Elle a rejeté toutes les combinaisons de voyelles et de consonnes qui eussent blessé l'oreille, et elle a forcé maintes fois l'orthodoxie grammaticale de céder aux délicates exigences de l'euphonie. Il n'est guère d'irrégularité dans les mots ou dans la syntaxe qui ne s'explique, sans trop d'effort , par quelque haute convenance du bon goût littéK raire. Les voyelles, et surtout les voyelles brèves, sont nombreuses dans le grec ; et aucune langue ne saurait offrir une plus riche collection de diphthongues et de tons produits par des contractions de voyelles : le grec était amplement pré-

muni contre tout danger de monotonie. Il est Trai que la prononciation moderne réduit tous ces sons à un bien moindre nombre ; mais je ne crois pas que les Grées les eussent distingués par récriture pour les confondre par la parole : il y a eu certainement un temps où chacune de ces voyelles, chacune de ces diphthongues, chacun de ces tons divers avait sa valeur propre, comme il y a eu un temps où telles combinaisons de notre écriture, qui disparaissent dans renonciation des mots, comptaient à la fois et pour l'orthographe et pour les articulations de la voix.

Les mots, dans la langue grecque, et en général dans lés langues de l'antiquité, avec leurs inflexions et les désinences variées de leurs cas , s'avançaient , suivant l'heureuse expression d'Ottfried Mûller, comme des corps vivants, tandis que nous les voyons réduits , dans les langues modernes , à l'état de vrais squelettes. Le même auteur compare la phrase antique , dont toutes les parties se rangent symétriquement et sans effort, en vertu de leur nature et des convenances, à un bâtiment bien construit, et dont notre œil admire les justes proportions. Dans les langues, dit-il encore, qui ont perdu leurs inflexions grammaticales , ou bien la vive expression du sentiment est empêchée par une invariable et monotone disposition des mots, ou bien l'auditeur est forcé de serrer son attention afin de saisir la relation mutuelle des divers membres de la phrase. La langue grecque n'avait ni l'obscurité de l'allemand, ni la clarté un peu vulgaire des idiomes nés du latin : l'écrivain y trouvait à la fois et la discipline qui prévient les écarts trop dangereux, et cette liberté d'allure sans laquelle le génie même le plus heureux ne saurait atteindre toujours à la traduction satisfaisante et complète de tous les mouvements du cœur et de la pensée.

Du merveilleux poétique.

Une erreur longtemps accréditée, c'est que la mythologie grecque n'est autre chose qu'une machine montée par certains poètes pour l'échafaudage de leurs compositions littéraires, qu'un système d'allégories ingénieusement imaginé, pour assurer à l'épopée l'indispensable ornement qu'on a nommé le merveilleux. L'opinion de Boileau lui-même se peut ramener à ces termes. Les critiques à la suite ont enchéri sur ses affirmations; et, dans la plupart des traités destinés à la jeunesse studieuse, on ne manque point d'exa).

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