MYTHOLOGIE GRECQUE
ter, chez Homère par exemple, le mérite de l'invention, de la création réelle, là où précisément le poète n'a guère fait qu'emprunter et choisir. Homère est un croyant; son merveilleux prétendu, ce sont les traditions religieuses que lui ont léguées ses pères. La poésie grecque est vivante, et la mythologie en est l'âme; mais c'est que la mythologie n'est ni un système ni une machine fabriquée à plaisir : elle est la religion grecque elle-même , une religion née des impérieux besoins de la nature humaine, et peu à peu façonnée par l'imagination populaire.
Religion primitive des Grées.
Le culte des habitants primitifs de la Grèce était simple , mais non grossier : ils n'adoraient ni la pierre, ni le bois; leurs dieux étaient des personnifications de ces forces qui se meuvent et agissent dans la nature. Au premier rang, ils plaçaient Zeus, <jue nous nommons Jupiter, d'après les Latins : c'était le dieu du ciel ou de l'air, ainsi que du jour et de la lumière. Ces deux idées, corrélatives l'une à l'autre , sont contenues dans le radical du mot , comme on le voit en comparant les cas obliques Dios , DU et Dia, avec les mots analogues des langues congénères, et surtout avec les mots latins dies et dium , dont l'un signifie le jour et l'autre l'air ou le ciel. A ce dieu du ciel, qui habitait les régions supérieures, on donnait pour épouse la terre, divinisée sous des noms divers, dont quelques-uns , tels que ceux de Héra et de Damater ou Déméter, n'étaient que des synonymes ou des développements du mot terre lui-même : Déméter signifie la terre-mère ou la terre-nourrice, L'union des deux divinités était l'expression symbolique de l'action fécondante de la pluie. Virgile, fidèle aux traditions antiques, dit, à la façon des Grecs : «Alors le père tout-puissant, l'Éther, descend en pluies vivifiantes dans le giron de son épouse joyeuse. »
A côté du dieu suprême , siégeaient d'autres dieux , qui étaient comme les personnifications de quelques-uns de ses attributs : ils répandaient pour lui les bienfaits de la lumière, et combattaient les puissances malfaisantes et ténébreuses. Telle était Athéné , pour nous Minerve , née de la tête de Zeus son père. Tel était Apollon, le conducteur du soleil, ou le soleil lui-même. La Terre avait, comme le Ciel, ses divinités subordonnées : Hennés faisait sortir de son sein tous les trésors de la fécondité ; Cora, plus tard nommée aussi
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Perséphone, la Proserpine des Latins, cette fille de Déméter, alternativement perdue et recouvrée par sa mère, c'était la personnification de cette fécondité dont les énergies passent chaque année du repos à l'activité et de l'activité au repos. Je n ai pas besoin de remarquer que d'autres puissances naturelles, d'autres éléments, comme disaient les anciens, durent avoir, dès les premiers temps , leurs personnifications
farticulières. Ainsi , l'eau était une divinité, sous le nom de osidon, que nous traduisons , d'après les Latins, par Neptune; le ieu en était une autre, sous celui d'Hépheatus, le Yulcain de la mythologie latine. Une fois engagés dans cette route, les esprits ne purent guère s'arrêter; et il est probable x|ue la plupart des noms de divinités, ceux des plus importantes surtout, furent consacrés durant la période primitive, et qu'ils correspondaient, à l'origine, avec les phénomènes les plus sensibles de la nature.
Un nom symbolique, voilà à peu près ce que furent d'abord les mythes chez les Grecs ; mais cet état rudimentaire dut cesser assez vite, et bientôt ces noms eurent corps, âme et visage : l'anthropomorphisme, comme on dit, ne tarda pas à être complet. Cnaque dieu eut son histoire, sa filiation particulière, ses alliances, soit avec les autres dieux, soit avec les hommes ; la vie humaine fut tout entière transportée aux êtres divins, avec ses grandeurs et sa beauté , mais aussi avec ses défauts et ses misères. La terre, comme dit Plutarque, fut confondue avec le ciel.
Rôle des poe*te« dan* la formation des légendes rellgleu*e».
Les dieux païens ne sont donc pas éclos du cerveau des poètes : la poésie se borna à fixer définitivement leurs traits, et à déterminer avec plus de précision leurs rôles respectifs et leurs caractères. Les poètes mirent un peu d'ordre dans le chaos des théogonies traditionnelles ; ils ajoutèrent sans nul doute aux traditions, mais des ornements, des accessoires : ils n'innovèrent pas dans le fonds même. Je suis persuadé que c'est quelque poète qui a compté les Muses , c'est-à-dire les beaux-arts, et qui en a fait les filles de Mnémosyne ou de la mémoire. L'allégorie des Prières, ces filles boiteuses de Jupiter, qui s'attachent à la poursuite de l'Injure , est probablement une conception du génie d'Homère. Mais ce n'est pas Homère , à coup sûr, qui a inventé la légende d'Héphestus ou de
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Vulcain, ce dieu fameux par ses mésaventures, et qui, pour avoir voulu apaiser les querelles du ménage paternel, fut saisi par son père et précipité du haut du ciel dans 111e de Lemnos. Ce n'est pas lui non plus qui a pu imaginer que Jupiter, dont il exalte la puissance, avait eu besoin, dans un moment critique, quon appelât à son aide je ne sais quel monstre aux cent bras.
Les dieux d'Homère appartiennent au monde humain, si e puis ainsi dire ; et c'est à peine si quelque trait de leur légende, ou quelque épithète consacrée, rappelle leur primitive et symbolique origine. Leur séjour habituel est sur les sommets de l'Olympe ; c'est là que Jupiter tient une cour , à l'image des rois de l'âge héroïque : on dirait Agamemnon élevé à l'immortalité et à la toute-puissance. L'épouse de Jupiter partage, comme une reine, ses honneurs et sa suprématie. Les autres dieux ne sont que les ministres du dieu souverain, ou des conseillers qui 1 aident de leurs avis dans le gouvernement de l'univers. Il y a , dans le palais de Ju-
IHter, des jalousies, des inimitiés sourdes ou déclarées; et 'assemblée céleste offre le même spectacle de lutte, et souvent de confusion , que ces conseils où les pasteurs des peuples, comme les appelle Homère , ne parviennent pas toujours à s'entendre. Mais ce qui occupe principalement,
presque uniquement , les habitants de TOÏympe , c'est le sort des nations et des cités : ce sont eux qui font réussir ou échouer les entreprises des héros ; et il n'est pas rare de les voir se mêler de leur personne aux combats qui se livrent sur la terre, et s'y exposer à de désagréables aventures. Les héros ne sont pas indignes de cette haute intervention, car ils sont eux-mêmes, pour la plupart ^ ou les fils des dieux, ou les descendants des fils des dieux , et forment la chaîne qui rattache la race divine au vulgaire troupeau de l'espèce humaine.
Les poètes, malgré tous leurs efforts, ne sont pourtant jamais parvenus à faire de la religion grecque un tout systématique. La conscience humaine faisait sentir tout ce qu'avait d'incomplet cette explication de la conduite de l'univers; elle força d'introduire des principes d'un autre ordre, et subversifs de toute l'économie mythologique. Le destin, force mystérieuse et loute-puissante, sert à rendre raison de l'inexplicable. Le destin est déjà dans Homère. Il est vrai que 7 d'ordinaire , ses décrets ne sont autre chose , selon le
poète, que la volonté de Jupiter, ou concordent au moins avec cette volonté; mais quelquefois aussi il y a contradiction, et le dieu très-haut, très-glorieux et très-grand est réduit à se résigner, bon gré mal gré. Jupiter ne peut sauver d'une mort prématurée Sarpédon, son propre fils : « Hélas! s'écrie-t-il, quel malheur pour moi ! c'est le destin que Sarpédon, celui des guerriers que j'aime entre tous, périsse sous les coups de Patrocle, fils de Ménœlius1. » D'ailleurs, les cultes étrangers, comme ceux de Dionysus ou Baccbus, et d'Aphrodite ou Vénus, ne dépouillèrent pas, en se naturalisant dans la Grèce, toute leur barbarie, malgré les légendes élégantes appliquées par le génie grec a ces divinités transformées. Enfin, dans le secret de quelques sanctuaires, il se cultivait de hautes doctrines religieuses, dont les lueurs perçaient de temps en temps hors du cercle des initiés.
Le premier mot de la philosophie spiritualiste, son premier bégaiement fut un cri d'énergique protestation contre l'anthropomorphisme. Xénophane reproche sévèrement à Homère et à Hésiode d'avoir attribué aux dieux non-seulement les qualités et les vertus des hommes, mais même des actes notés ici-bas de honte et d'infamie, tels que le vol, l'adultère et l'imposture. «Si les bœufs et les lions, dit le même philosophe, avaient des mains pour peindre et façonner des œuvres d'art comme font les hommes , ils représenteraient les dieux avec des formes et des corps semblables aux leurs : les chevaux en feraient des chevaux , les bœufs en feraient des bœufs. » Une étude plus approfondie de la religion réconcilia la philosophie avec les symboles. Elle-même ne dédaigna pas d'envelopper la vérité de voiles allégoriques. Les mythes de Platon sont célèbres ; et elle est d'Aristote, cette parole profonde : « L'ami de la science l'est en quelque sorte des mythes*. »
1. Iliade, chant XVI, vers 438, 434.-2. Métaphysique, livre I, chapitre n.