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Lucien, Timon, chapitre

des sorciers, des thaumaturges; plus d'un charlatan se proclama dieu : Apollonius de Tyane avait des croyants et des adorateurs après sa mort , et il en avait eu pendant 6a vie même.

imlra arar*lt»te et écrivain.

Quand Lucien se borne à la critique des travers et des ridicules de ses contemporains, il est admirable de bon sens, autant que de verve et d'esprit. Avec quelle franchise impitoyable il démasque les fourberies des sophistes, et met à no l'indigence philosophique ou littéraire des hommes qui se paraient, aux yeux du peuple, des beaux noms d'orateur et de philosophe ! Ce n est pas Socrate avec son urbanité charmante; mais c'est une raison imperturbable, une inépuisable érudition ; ce sont des plaisanteries de bon aloi , et aussi vivement dites que justement appliquées ; c'est un art où se sent tout à la fois quelque chose du génie de Platon et quelque chose aussi de la pétulance des anciens comiques.

Lucien n'est pas très-original par le fond des idées; mais il excelle à ceindre les idées mêmes, à les mettre en saillie, à en faire saisir jusqu'aux plus fugitives nuances. Il emploie d'ordinaire la forme du dialogue ; et il ne le cède à personne, pas même à Platon, pour l'imitation des tours de fa conversation familière , pour la grâce et le piquant de la diction. Mais ses dialogues sont en général fort courts, et tout fantastiques ; je veux dire que Lucien met en scène des personnages de pure invention, pour la plupart, et qui ne conversent ensemble qu'en vertu de son caprice d'artiste et de sa volonté souveraine : ainsi Timon et Mercure ; ainsi la Vertu, le Syllogisme et les philosophes; ainsi le savetier Micyllus et son coq ; ainsi des morts de tous les temps et de tous les pays. Ce ne sont pas, à proprement dire, des compositions dramatiques : ce sont de simples conversations philosophiques plus ou moins sérieuses, des esquisses de morale, d'art ou de littérature. Il y a des dialogues qui n'ont pas grande importance, et qui ne valent que par 1 exquise perfection d'un style digne de l'époque des grands prosateurs attiques; mais quelques-uns sont des œuvres parfaites en leur genre, et dignes de figurer au premier rang, après les œuvres incomparables du grand Platon. Il n'est personne qui ne connaisse les Dialogues des Morts , le Songe , le Toxaris , le Navire , et tant d'autres morceaux admirables à bien des égards.

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Les opuscules où Lucien parle en son propre nom ne sont

Ksi célèbres que ses dialogues. Ce n'est pas pourtant que iteur y soit inférieur à lui-même. La Mort de Pérégrinui% par exemple, et la Vie d'Alexandre le faux prophète, sont des récits fort agréables. Le traité sur la manière d'écrire ïhis~ toire est un livre instructif, et en môme temps un chefd'œuvre de plaisanterie élégante et de bon goût. Le petit roman intitulé la Luciade ou l'Ane, qu'on ne peut guère attribuer à un autre qu'à Lucien, est un piquant tableau des joies et des misères de la vie, telle qu'elle était en ce temps-là; et, sauf quelques traits licencieux , que l'auteur eût pu retrancher sans dommage même pour sa réputation d'homme d'esprit, c'est un conte très-bien fait , vivement et gaiement conté, et où la vérité s'accouple sans effort au fantastique et à l'invraisemblable. Cet àne, qui a été un homme et qui redevient un homme, nous intéresse autant, par ses aventures, qu'eût pu faire le plus brillant des héros. C'est que, sous cette forme grossière, sous ce poil rude et négligé* on sent encore un homme ; c'est qu'il y a, dans ces entrailles d'animal, un cœur humain, que glace la crainte ou que ranime l'espérance, et qui passe tour à tour, comme le nôtre, par les sentiments les plus divers.

Poésie» de IiUcten.

Lucien, sans être un grand poète, faisait des vers agréables. Parmi ses épigrammes, disséminées à travers Y Anthologie, il y en a une où il parle lui-même du recueil de ses œuvres : « C'est Lucien, dit-il, qui a écrit ceci, savant dans les choses antiques et censeur des sottises. Car c'est sottise, même ce qui semble sage aux hommes. Les hommes n'ont aucune pensée fixe et certaine : ce que tu admires, d'autres en font risée.» On voit que Lucien ne songeait pas à déguiser son scepticisme : il s'en fait gloire comme de son meilleur titre à l'estime des amis de la vérité , ou, si l'on veut, des ennemis du mensonge et de l'universelle hypocrisie. Je n'ai pas cité cette épigramme comme la meilleure pièce du petit bagage poétique de Lucien. Plus d'une autre l'emporte infiniment sur celle-là, et par la pensée, et par le tour, et par l'exprès* sion. Elles sont, pour la plupart, assez mordantes et malicieuses, et elles mériteraient tort bien le nom d' épigrammes, au sens même où on le prend toujours en français. J'en citerai une qui a quelque étendue, et dont le sel est assez piquant

Iiour ne pas perdre toute sa saveur dans le passage d'une ançue à une autre. « Un médecin m'envoya son fils, pour 2u'il apprit chez moi les belles- lettres. Dès que l'enfant sut 'hante la colère1 et fit d'innombrables maux*, et le vers qui suit ces deux-là : précipita aux enfers beaucoup d'âmes valeureuses, le père ne l'envoya plus à mes leçons. Et, dès u'il me vit : « Mon ami, dit-il, je te remercie ; mais mon ls peut apprendre cela chez moi ; car je précipite aux enfers beaucoup d'âmes, et je n'ai nul besoin, pour cette besogne, d'un professeur de belles-lettres. »

J'ai mentionné, à propos du poète Rhinton, les deux parodies tragiques attribuées à Lucien. La première, où le poète met en scène un goutteux avec la Goutte elle-même et ses suppôts, et où la déesse donne d'incontestables preuves de sa souveraine et terrible puissance , est l'œuvre d'un talent fort distingué, et peut compter entre les plus spirituelles productions de Lucien. Il est impossible d'imaginer une application plus heureuse du style majestueux de la tragédie et des splendeurs lyriques du chœur à l'expression d'infortunes risibles , d'idées et de sentiments grotesques. Je doute que Rhinton lui-même eût jamais rien écrit, dans son temps, qui l'emportât sur le Goutteux tragique. Je ne dis rien du Pied-Léger , qui est la plus faible de ces deux hilarotragédies , et dont on conteste avec raison l'authenticité. Voici l'imprécation par quoi débute le personnage dont la Goutte a fait son esclave à jamais : « 0 nom détestable, ô nom détesté des dieux ! Goutte qui fais gémir sans cesse, fille du Cocyte, toi que, dans les ténébreux cachots du Tartare, la furie Mégère a enfantée de ses entrailles ; toi qui as sucé, nourrisson funeste, le lait d'Alecto; qui donc ta fait monter à la lumière, divinité maudite? Tu es venue pour être le fléau des hommes. Oui , s'il y a après la vie , un supplice pour punir les mortels des crimes qu'ils ont commis sur la terre, ce n'est pas la soif qui eût dû châtier Tantale, ni la roue tournante Ixion, ni le rocher Sisyphe, dans les demeures de Pluton : il fallait simplement que tous les scélérats fussent enchaînés de tes douleurs, qui torturent les membres. Comme mon triste et pauvre corps, du bout des doigts à la plante des pieds, est pénétré d'un suc vicié, d'une bile amère I Comme il est là exhalant avec effort , de

i. Homère, Iliade, Yen l du chant premier. — 2. ld., ibii., vers 2.

sa poitrine oppressée, ce faible souffle, et brûlé intérieurement de continuelles souffrances! Le mal enflammé s'élance du fond de mes entrailles, ravageant ma chair de ses ardents tourbillons. On dirait le cratère de l'Etna vomissant ses feux. » Tout le petit drame est sur ce ton tragi- comique; et, quand le Goutteux s'adresse au bâton dont il ne peut pas même se servir, et surtout quand il est réduit à confesser, de* vant la Goutte, l'inanité des remèdes, et à implorer la pitié de celle qu'il a d'abord maudite, ses accents sont plus pathétiques encore, c'est-à-dire plus plaisants.

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