‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 89 sur 98 · Lucien, Songe ou Vie, à la fin · texte numérisé non relu

Lucien, Songe ou Vie, à la fin

les supplices, et ils se livrent volontairement à la mort. Leur premier législateur leur a persuadé qu'ils sont tous frères. Dès qu'une fois ils ont déserté leur culte, ils renient les dieux grecs et ils adorent ce sophiste crucifié dont ils suivent les lois. Comme ils reçoivent ses préceptes avec une confiance aveugle, ils méprisent tous les biens et les croient communs. Si donc il s'élevait parmi eux un imposteur adroit , il pourrait s'enrichir très-promptement, en se moquant de ces hommes simples et crédules . »

Lucien est un sceptique, sceptique en fait de philosophie comme en fait de religion. Les dieux de l'Olympe et les philosophes sont perpétuellement en butte à ses irrévérencieuses attaques. Mais, comme son scepticisme n'a rien de spéculatif et n'est au fond que l'humeur satirique de son esprit , les sceptiques eux-mêmes ont leur part de ses boutades. Ainsi, aans les Sectes à l'encan, où tous les chefs d'écoles philosophiques sont ridiculisés avec tant d'esprit , Pyrrhon n'est pas plus épargné que les autres. Le maître qui l'achète comme esclave lui prouve, par des arguments un peu rudes, qu'il y a quelqu'un là ; et, quoique le philosophe répète encore , sous les coups , abstiens-toi de rien décider, ce n'est pas lui qui a gain de cause : le bâton fait merveilles, et Pyrrhon, bon gré mal gré, suit son maître au moulin. Je définirais volontiers le scepticisme de Lucien une méthode satirique , car ce scepticisme n'exclut pas la croyance aux vérités de l'ordre naturel, et repose même essentiellement sur les données du sens commun. Seulement, Lucien s'arrête aux principes les plus grossiers ; il ne voit ou ne veut voir que ce qui se voit, se sent et se touche : le monde de la pensée n'est pour lui que le pays des chimères; tout ce qui dépasse l'étroit horizon de nos sens et de notre vie n'a jamais existé, selon lui , que dans l'imagination des philosophes ou dans les croyances déraisonnables de la multitude ignorante.

Nul écrivain ne saurait donner une plus vive idée de l'état des âmes dans ce siècle où le paganisme ne faisait plus illusion à personne, et où le christianisme n'avait point encore complètement triomphé. La réputation et l'estime dont jouit toute sa vie un pareil mécréant et un pareil blasphémateur montrent, mieux que ne feraient tous les discours, combien

t. Lucien, Mort de Pérégrinus, chapitre xiii. :

s'était relâché le lien religieux , et combien peu les gouvernants eux-mêmes se souciaient non-seulement de l'orthodoxie païenne, mais même du respect dû à des choses si longtemps sacrées. Voici commentTimon le misanthrope s'adresse à Jupiter, au maître des dieux et des hommes, dans un des dialogues de Lucien * : « 0 Jupiter ! protecteur de l'amitié et de l'hospitalité , toi qui présides aux sociétés et aux festins , qui lances des éclairs et reçois nos serments , assembleur de nuages , agitateur du bruyant tonnerre ; toi enfin 3ue les poètes , dans leur enthousiasme , appellent de tant 'autres noms, surtout quand ils sont embarrassés par le mètre ; car alors tu prends à leur gré des noms de toute sorte , tu soutiens la chute du vers et tu remplis les lacunes du rhythme: où sont maintenant et tes retentissants éclairs, et ton tonnerre aux terribles hurlements , et ta foudre enflammée, étincelante, épouvantable? Ahl ce ne sont depuis longtemps que sottises écloses du cerveau des poètes, et aont il ne reste qu'un cliquetis de mots. Cette foudre tant célébrée, qui atteignait de si loin, et dont tes mains étaient toujours armées, elle s'est, je ne sais comment, éteinte tout à fait , et refroidie au point de ne conserver plus même une étincelle de colère pour punir les méchants. Oui, un homme méditant le parjure craindrait plutôt le lumignon d'une lampe mal éteinte la veille, que la flamme de cette foudre qui dompte l'univers. Il leur semble que tu ne lances qu'un vieux tison , dont ils n'ont à redouter ni le fen ni la fumée , et qui ne saurait leur faire d'autre mal que de les couvrir de suie. » Aristophane, que Lucien imite si souvent, et les autres comiques anciens , avaient plus d'une fois livré aux risées populaires certaines légendes, ridicules en effet, ou certains dieux que le peuple lui-même ne respectait guère ; mais ce que Lucien prend ici pour l'objet de ses sarcasmes , sous le nom de Jupiter, c'est l'idée même de la divinité , c'est la notion même de la Providence. Durant ce siècle étrange, à côté des chrétiens, qui portaient en eux les destinées du monde; à côté des stoïciens, qui étaient, par leurs sentiments et leurs doctrines morales, des chrétiens sans le savoir, la foule, qui avait perdu la foi à ses dieux antiques, vivait dans une absolue indifférence, ou se plongeait dans de stupides et dégradantes superstitions. Il y avait des devins,

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