HISTORIENS ET SOPHISTES PU TEOISIÈME SIÈCLE
placer, parmi les romanciers anciens, à un rang assez distingué. D'autres ouvrages de ce sophiste, et celui qu'on attribue à son neveu, Philostrate le jeune, ne sont que des exercices de rhéteurs , à propos d'une galerie de tableaux ou des aventures de quelques anciens héros. Les esquisses biographiques intitulées Vies des Sophistes présentent un certain intérêt, mais non pas bien vif, car les noms célébrés
1>ar Philostrate sont tombés , pour la plupart, dans un proônd et éternel oubli.
Le Cilicien Diogène de Laêrte a eu le talent de faire un ouvrage indispensable à tous ceux qui veulent connaître la vie et les doctrines des philosophes anciens, en compilant sans ordre, sans suite, sans jugement, souvent même sans y rien comprendre, les livres de sa bibliothèque : cet ouvrage ridicule, informe, mal composé, et encore plus mal écrit, et où ce que l'auteur a mis de sa personne est presque toujours ou niais ou inutile, ces Vies des Philosophes sont pleines de documents de toute sorte qui ne se trouvent que là; et les débris d'une foule de livres aujourd'hui perdus donnent à celui d'un sophiste dénué de goût et de bon sens une importance que n'ont pas des productions à beaucoup d'égards plus estimables.
Athénée.
La compilation d'Athénée, intitulée le Souper des Sophistes, est du moins l'œuvre d'un homme qui se donnait la peine de coordonner ses idées et de les exprimer dans un langage humain. Ses sophistes devisent à table, et font ensemble assaut d'érudition. Grâce à leurs causeries, et, si Ton veut, à leur pédanterie, il y a d'admirables morceaux de l'ancienne littérature dont nous jouissons aujourd'hui, et qui nous seraient inconnus sans Athénée. Athénée n'est pas, tant s'en faut, un dialogiste parfait, ni un écrivain classique ; mais il ne manque pas de talent : son livre prouve qu'il avait prodigieusement lu , qu'il avait bien compris ce qu'il lisait et bien digéré ses connaissances archéologiques et littéraires. Athénée était de Naucratis, en Egypte ; il avait étudié dans ces savantes écoles où s'était formée la science des Plotin et des Longin, et il avait enseigné lui-même avec éclat la rhétorique et 1$ grammaire.
452 chapitre xliï.
Alelpkrea.
Parlerons-nous d'Àlciphron et de ces lettres qu'il suppose écrites par des pécheurs, des parasites, des courtisanes, etc.? Il est impossible d'imaginer rien de plus faux que ce prétendu genre épistolaire. Ce ne sont que des déclamations sophistiques ou des tableaux de mœurs tracés d'après d'anciens poètes, et non point d'après ce que l'auteur avait luimême sous les yeux. Mais Alciphron prodigue les ornements de style; il est fleuri, sinon raisonnable; l'élégance des termes, l'éclat des métaphores, la beauté des tours lui tiennent lieu de bon goût : aussi passait-il en son temps pour un Fhénix littéraire, pour un écrivain supérieur à Longin et à orphyre, qui avaient le tort d'être de grands et sérieux esprits, et de n'écrire que pour les gens capables de quelque effort d'attention et d'intelligence.
RÔLE D'ATHÈNES AU QUATRIÈME SIÈCLE. — LIBANIUS. — THÉMISTIUS. — JU- LIEN. — . PROCLUS. — TRAITÉS PHILOSOPHIQUES DE PROCLUS. — PROCLUS POETE. — SUCCESSEURS DE PROCLUS.
Rôle d'Athènes au quatrième élèele.
Les écoles d'Athènes n'avaient jamais perdu leur vieille réputation ; la cité de Minerve passait encore , du temps de l'empire, pour le séjour favori des Muses. Mais les maîtres qui perpétuaient, dans la patrie de Socrate et de Sophocle, le culte de la philosophie et des lettres, semblent s'être bornés à un enseignement oral; et c'est à peine si les noms de quel-
3ues-uns d'entre eux sont arrivés jusqu'à nous. C'étaient es hommes instruits, et fort capables de transmettre aux autres les principes des sciences et des arts. Seulement ils ne s'inquiétaient pas beaucoup d'ajouter eux-mêmes quelque chose à l'héritage antique. Ce n'est pas que la liberté leur fit défaut: ils formaient entre eux comme une petite repu-
ÉCOLE d'athênes. 453
blique, où Ton n'entrait que par l'élection, et dont les empereurs respectaient les coutumes et les franchises. Ils se contentaient de jouir des trésors jadis amassés par le génie, et ils vivaient dans cette quiétude un peu molle que donnent et le contentement de soi-même, et les succès obtenus sans beaucoup d'efforts, et le bien-être présent, et la sécurité du lendemain. Les progrès du christianisme, la suppression des écoles païennes dans les villes où dominait l'esprit nouveau, les tendances de la politique impériale, aui menaçait d'adorer bientôt ce qu'elle avait brûlé et de brûler ce qu'elle avait adoré, enfin le souffle puissant des doctrines néoplatoniciennes : il n'en fallait pas tant, j'imagine, pour réveiller ce monde de philosophes et de beaux esprits, pour les tirer de leurs agréables rêves et les rappeler au sentiment de la réalité. Leur vie, au îv4 siècle, devint un combat; et la lutte ne cessa plus, jusqu'au jour où un empereur abolit l'enseignement des sciences et des lettres profanes, et rendit muets les échos qui avaient redit les accents harmonieux du divin Platon.
C'est à Athènes que le polythéisme fit le plus d'efforts pour se rajeunir, et qu'il s'arrêta le plus longtemps sur le
Senchant de sa décadence. Là brillèrent les dernières lueurs u génie païen ; là se formèrent les hommes qu'on peut nommer les derniers des Grecs. C'est à Athènes que Julien ap- Srit le détail des opérations théureiques, et qu'il se pénétra e ce mysticisme alexandrin qui fit de lui , sous la pourpre impériale, un personnage si original et si étrange ; c'est à Athènes qu'avaient étudié et enseigné les Libanius, les Thémistius , avant de devenir des hommes considérables dans l'empire; c'est à Athènes enfin que vécurent et enseignèrent les derniers païens dignes du beau nom de philosophes.
lilbanluft.
Libanius était né en 314 ou 315 à Antioche sur l'Oronte ; c'est à Antioche qu'il mourut, vers la fin du ive siècle, après avoir brillé sur différents théâtres, et surtout dans la nouvelle capitale où Constantin avait transporté le siège de l'empire. Libanius était un païen fervent, mais non point fanatique. Il avait pour amis quelques-uns des plus illustres représentants des doctrines chrétiennes, les Basile, les Chrysostome, les Grégoire de Nazianze. Malgré son amour et son admiration pour Julien, il blâme le restaurateur des vieilles
croyances d'avoir porté trop loin son zèle, et d'avoir exercé, contre les chrétiens, de fâcheuses rigueurs. Il nous reste de lui un grand nombre d'ouvrages, mais qui appartiennent tous plus ou moins au genre sophistique : ce sont des discours sur divers sujets d'histoire , de mythologie , de morale, des harangues officielles, des modèles à l'usage des adeptes de l'art oratoire, etc. La seule partie vraiment intéressante des œuvres de Libanius, c'est le recueil de ses lettres. 11 y en a plus de deux mille; et c'est là qu'on peut étudier avec le plus de fruit l'état de la littérature et de la société grecques au iv* siècle. Libanius n'est pas moins sophiste ni moins affecté dans un billet de quatre lignes que dans un discours destiné à être déclamé en public. Mais, quand ce billet s'adresse à saint Basile, et que saint Basile ne dédaigne pas de répondre aux compliments du rhéteur païen par des étoffes presque fabuleux, le lecteur moderne ne peut s'empécner d'éprouver je ne sais quel charme piquant et singulier, en parcourant ces monuments de la courtoisie antique. Je n'ai pas besoin de remarquer qu'il n'y a rien de commun entre Libanius et l'éloquence, et que l'orateur de Constantinople, comme l'appellent quelques-uns, n'est qu'un habile artisan de phrases, et un écrivain beaucoup plus soucieux des tours du beau langage, que du naturel des sentiments et de la vérité des pensées.
Thémtetlu*.
Thémistius est un esprit plus sérieux et plus élevé: c'est un philosophe, un homme d'État; et, quoiqu'il ne soit pas toujours exempt des défauts qu'on peut reprocher à Libanius ; quoiqu'il se souvienne un peu trop de son métier de maître de rhétorique, la chaleur de ses convictions, la nohlesse de ses sentiments, la hauteur de ses idées impriment à son style cette gravité éloquente, cette onction, ce je ne sais quoi qui fait estimer l'écrivain, parce que sous cet écrivain il y a un homme. Thémistius était né vers 325, dans la Paphlagonie. Il prolongea sa vie jusqu'à la fin du ivc siècle, car on sait qu'il vivait encore sous Arcadius. Il remplit à Gonstantinople des charges importantes ; et ses vertus lui concilièrent l'estime des chrétiens mêmes, comme celle des Eaïens. Théodose n'hésita pas à le donner pour maître à son ls Arcadius. Cependant Thémistius resta toute sa vie un païen, ou plutôt un libre penseur. Sa réputation d'éloquence
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lui avait fait donner le surnom d'Euphradès, ou de parleur distingué.
Nous possédons plusieurs ouvrages de Thémistius. Ses commentaires sur quelques-uns des traités d'Aristote sont estimés, et méritent de l'être. Mais ce ne sont pas ces utiles travaux qui lui avaient valu son surnom. Ses discours ne sont quelquefois que des harangues d'apparat, des panégyriques d'empereurs, des pièces de chancellerie, et non pas des monuments littéraires. Mais la plupart roulent sur des objets d'une importance éternelle, et n'ont rien
Çftrdu, même aujourd'hui, de leur intérêt et de leur à-propos, oici, par exemple, avec quelle vigueur de bon sens et de raison il s'adresse à l'empereur Yalens, pour lui recommander la tolérance religieuse1 : « Il est des bornes où expire le pouvoir de la force. Les décrets et les colères des rois sont forcés d'avouer la liberté des vertus, et, par-dessus tout, du sentiment religieux. On commande, on impose les opérations du corps; mais aux sentiments du cœur, aux actes et aux dispositions de la pensée appartiennent l'indépendance et la souveraineté. ..Un despotisme insensé a déjà osé cette violence sur les hommes, et, méprisant leurs résistances, a prétendu imposer à tous les opinions d'un seul ; mais il aboutit à ceci, que tous, en face des supplices, dissimulaient leurs sentiments véritables, sans se convertir à sa doctrine.*. Ce qui est hypocrite ne saurait durer: or, unejeligion née de la crainte et non de la volonté, qu'est-ce autre chose qu'une hypocrisie?... Dieu a déposé l'idée de sa divinité au fond de toute àme, même de celle du barbare et du sauvage ; et cette idée est si souveraine en nous, que la violence ou la persuasion ne peut rien contre elle. Quant à la manière de l'exprimer, il l'a laissée à la volonté de l'homme. En appeler à la force contre la conscience, c'est donc entrer en guerre avec Dieu, puisqu'on essaye d'arracher aux hommes un pouvoir qu'ils tiennent de Dieu même... C'est la variété des opinions religieuses qui a nourri et développé la piété ; c'est elle qui l'entretiendra éternellement. Les coureurs, dans le stade, se dirigent tous vers le même juge ; mais ceux-ci d'un côté, ceux-là d'un autre : de même, au terme de notre vie, il est un juge unique, souverain et juste ; mais différentes routes mènent à lui, routes tortueuses,
1 , C'est dans le 12» Ditcwrt,
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droites, rudes, planes, qui toutes se réunissent au même lieu de repos. L'ardeur et l'émulation des athlètes s'éteindraient sans cette multiplicité des chemins : intercepter ces mille sentiers, n'en laisser qu'un seul pour tous, ce serait étouffer le combat dans un étroit défilé. Enfin, s'il faut dire la vérité, l'accord de toutes les opinions, ce rêve des hommes ignorants, ne peut que déplaire à Dieu. Ne semble-t-il pas, en effet, interdire et condamner lui-même cette uniformité de culte? La nature, dit Heraclite, aime le mystère; le père de la nature l'aime davantage encore. Ainsi, en se tenant loin de nos regards et hors de la portée de la science humaine, ne nous déclare-t-il pas assez qu'il ne demande pas à tous le même culte, mais qu'il veut que nous le méditions chacun par notre intelligence et non par celle d'un autre? » Thémistius a dirigé quelques-uns de ses discours contre ceux qui s'enorgueillissaient du nom de sophistes; et il repousse énergiquement ce titre pour lui-même, comme une qualification infamante. On voit qu'il était en droit de se compter parmi les membres d'une tamille plus noble que celle de Gorgias, et qu'il n'était pas complètement indigne de ce grand Platon dont il méditait assidûment les œuvres.
#ullem.
Julien n'était point, comme Thémistius, un homme sage et réfléchi. Il ne connut bien ni son temps, ni les hommes de ce temps; la passion, dans son àme, l'emportait sur la prudence , et son mysticisme l'entraîna aux plus fâcheux écarts. Il ne gagna que de l'odieux dans l'entreprise de restaurer le polythéisme et de ramener la foule aux anciens temples. Ses vertus personnelles, ses talents militaires, son courage, son esprit, tout ce qui aurait suffi en un autre siècle pour le placer au rang des héros de l'humanité, n'a abouti qu'à faire de lui un sophiste d'une espèce étrange, ou, si l'on veut, un artiste dont les fantaisies archéologiques ont un instant compromis le sort du monde. Mais nous n'avons point à juger ici le politique malhabile. Il s'agit de l'écrivain ; et les ouvrages de Julien méritent de figurer parmi les plus remarquables et les plus originales productions du génie antique. On n'a pas souvent écrit, dans les siècles de décadence, avec cette verve, avec cette spirituelle vivacité , ni surtout avec ce bon goût
classique et cette pureté de diction , peu s'en faut , irréprochable.
Nous ne connaissons que par fragments le livre de Julien pour la défense de l'hellénisme, c est-à-dire des traditions religieuses de la Grèce, contre les attaques du christianisme. Nous n'avons rien de ses mémoires sur ses campagnes en Germanie. S'il était permis, dit un critique, de juger de cet écrit par le caractère général de ses œuvres littéraires , il semble qu'on devait y retrouver la simplicité et la précision de César, avec plus de grâce, mais avec moins de nerf et de concision. Le chef-d'œuvre de Julien, c'est la satire intitulée Les Césars ou le Banquet. C'est le tableau des vertus, des vices et des travers des empereurs. Les figures y sont tracées de main de maître, avec une finesse de touche et une vérité de couleurs admirables. Constantin n'y est pas flatté ; mais cet homme sanguinaire, hypocrite, efféminé, couvert de crimes, méritait peut-être moins de ménagements encore que ne lui en a accordé une de ses victimes, celui dont il avait fait massacrer toute la famille par ses soldats. La satire contre les habitants d'Antioche, intitulée le Misopogon, c'est-à-dire l'ennemi de la barbe, n'est guère moins pleine de sel et d'agrément. Toutefois, on éprouve une sorte de sentiment pénible, en voyant le maître de l'univers commettre la majesté impériale dans l'ironie et l'invective, parce que les Galiléens d'Antioche se sont moqués de ses prétentions philosophiques, et de son costume négligé, et de sa barbe mal peignée, et de ses manières brusques et sans dignité. Mais c'est là surtout , c'est dans les aveux qu'il ne peut s'empêcher de faire lui-même, qu'on aperçoit le plus visiblement quel était alors l'état général des âmes , et combien le paganisme décrété par ordonnance répondait peu aux instincts et aux besoins des peuples : « Vers le dixième mois arrive l'ancienne solennité d'Apollon ; et la ville devait se rendre à Daphné, pjour célébrer cette fête. Je quitte le temple de Jupiter Casius, et j'accours, me figurant que j'allais voir toute la pompe dont Antioche est capable. J'avais l'imagination remplie de parfums, de victimes, de libations, de jeunes gens revêtus de magnifiques robes blanches, symboles de la pureté de leur cœur; mais tout cela n'était qu'un beau songe. J'arrive dans le temple, et je n'y trouve pas une victime, pas un gâteau, pas un grain d'encens. J'en suis étonné ; je crois pourtant que les préparatifs sont au dehors, et que, par respect pour ma
qualité de souverain pontife , on' attend mes ordres pour entrer. Je demande aonc au prêtre ce que la ville offrira dans ce jour si solennel : « Rien, me répondit-il ; voilà seu- « lement une oie que j'apporte de chez moi, car la ville n'a « rien offert aujourd'hui. »
Les discours et les lettres de Julien prouvent, non moins éloquemment, que la réaction païenne s'était arrêtée à la sociétéiofficielle, et qu'elle n'avait point gagné la grande société de l'empire. Pour donner au polythéisme une apparence de vie, Julien est réduit à prêcher, pour ainsi dire, la contrefaçon du christianisme. Ainsi, dans ses instructions à un gouverneurdelaGalatie, il reconnaît que leschrétiens l'emportent en vertus extérieures sur les païens; et c'est à la contagion du bien, apparent ou réel, qu'il attribue tous les progrès de la secte abhorrée. Puis, après avoir recommandé à ceux qui la détestent comme lui de ne plus se laisser vaincre ainsi aux yeux des peuples, et après avoir dit à Àrsace de ne pas souffrir que les prêtres des dieux mènent une vie inconvenante ou dissipée , Julien ajoute ces paroles : « Établis dans chaque cité des hospices, pour que les gens sans asile ou sans moyens de vivre y jouissent de nos bienfaits, quelle que soit d'ailleurs la religion qu'ils professent. Il serait trop honteux que nos sujets fussent dépourvus de tout secours de notre part, tandis qu'on ne voit aucun mendiant ni chez les Juifs, ni même parmi la secte impie des Galiléens, qui nourrit nonseulement ses pauvres, mais souvent les nôtres. »
L'historien que j'ai déjà cité plus d'une fois , et qui a consacré à Julien des pages excellentes , caractérise comme il suit le talent littéraire de l'auteur des Césars : « Écrivain plein de grâce et de naturel, il laisse rarement échapper des traits de mauvais goût ou des mouvements déclamatoires. Il a plus d'esprit que d'imagination, plus de vivacité que d'éloquence, plus de finesse que d'élévation et de grandeur. Aucun auteur du temps ne peut lui être comparé pour la simplicité de la composition, pour la clarté et 1 élégance du style1. »
Proclng.
Entre Julien et Proclus, il y a un laps de temps assez considérable ; mais la littérature païenne n'offre de l'un à l'autre
i. Vacherot, Hiitoire critique de V école d' Alexandrie, t. II, p. 170.
que des noms obscurs. Les moins indignes d'être cités sont ceux des hommes modestes qui enseignaient la philosophie à Athènes , vers la fin du ive siècle et dans la première moitié du Ve : ainsi Plutarque , fils de Nestorius, et Syrianus, les deux maîtres qui transmirent à Proclus le riche héritage de la science alexandrine. Mais ces deux philosophes eux-mêmes nous sont peu connus : leurs ouvrages ont péri , à l'exception du savant commentaire de Syrianus sur la Métaphysique d'Aristote. Peut-être quelques-uns des écrits ae Proclus ne sont-ils que les rédactions des leçons de ses maîtres ; nous savons du moins que Plutarque, dans son extrême vieillesse, avait voulu lire et étudier, avec un jeune homme de si grande espérance, certains dialogues de Platon, et qu'il lui avait fait rédiger des commentaires , en disant : « C'est sous ton nom que les connaîtra la postérité. »
Proclus était né en 412 , à Xanlhe en Lycie , ou , selon d'autres, à Constantinople, mais d'une famille lycienne. Il alla fort jeune faire ses premières études à Alexandrie ; puis il vint, à l'âge de vingt ans, se mettre à Athènes sous la direction de Plutarque et de Syrianus. Après avoir complété son éducation par les voyages, il se fixa à Athènes , et il succéda, vers l'an 460, à Syrianus dans la direction de l'école. De là le surnom de Diadochus, c'est-à-dire successeur, qu'on joint quelquefois à son nom. Il enseigna pendant plus de trente années, avec un succès extraordinaire, et il mourut en 485. C'est le dernier des grands philosophes grecs, et c'est aussi le dernier des grands prosateurs et le dernier des grands poètes. La littérature grecque eut l'insigne honneur de finir avec un homme en qui revivait tout à la fois quelque chose de l'âme d'Homère et quelque chose de l'âme de Platon.
Traités philosophiques de Proclus.
Proclus avait beaucoup écrit; et, quoique nous ne possédions qu'une portion de ses œuvres, ce reste est très-considérable et contient des traités d'une importance capitale, entre autres les immenses commentaires sur le Timée, sur le Parmênide, sur YAlcibiade, et les Éléments de Théologie. Il y aaussi certains opuscules fort remarquables, dontlesonginaux ont péri, et qui n'existent plus que dans une grossière et défectueuse traduction latine du xme siècle. La manière de Proclus n'a rien de la brusquerie impétueuse , du désordre , ni de la confusion que nous avons signalée dans les écrits de
Plotin ; elle se rapproche plutôt de l'élégance facile et agréable de Loogin et ae Porphyre. Le penseur profond et le savant universel ne font jamais tort à l'écrivain : Proclus s'avance méthodiquement, lentement, avec détail, mais avec clarté, disant tout ce qu'il a à dire, et ne laissant rien à deviner au lecteur. C'est un excellent auteur didactique. Si Plotin fait sentir plus vivement et plus fortement la vérité, Proclus, comme dit un savant critique, la fait mieux comprendre. Le même critique caractérise excellemment l'entreprise du philosophe d'Athènes1 : « Proclus fut, plus qu'aucun autre philosophe de cette époque , pénétré de l'esprit alexandrin , de cet esprit qui aspire à tout comprendre , tout expliquer, tout concilier : il n'est pas une tradition du sens commun , quelles qu'en soient la nature et l'importance, dont il n'ait tenu compte. Toute la philosophie alexandrine d'abord, et en outre toute la science du passé, viennent se résumer dans ce système, qu'on pourrait définir avec raison la synthèse universelle des nombreux éléments de la sagesse antique, élaborée sous l'influence du platonisme. Proclus exprimait énergiquement le caractère de sa mission , quand il s'appelait le pontife de toutes les religions ; il aurait pu ajouter : et le philosophe de toutes les écoles. »
Proelu* poëte.
Les poésies de Proclus prouvent que le philosophe n'était
Î>as moins propre à exprimer lui-même la vérité sous des ormes éclatantes et populaires, qu'à la retrouver au fond des symboles antiques, dans les vers d'Orphée, d'Homère ou de Pythagore. Ces poésies sont des hymnes religieux. C'était le temps où de prétendus poètes mettaient sous le nom d'Orphée des prières hiératiques et mystiques, où la poésie fait complètement défaut, et qu'ils appelaient des hymnes : il y en a quatre-vingt-huit, qui n'ont rien de commun je ne dis pas avec le génie d'Orphée, mais même avec le talent des sectaires orphiques qui vivaient au temps de Pisistrate et des Pisistratides. Les hymnes de Proclus, au contraire, sont tout étincelanlp de verve et d'inspiration ; et trois au moins de ces six morceaux peuvent passer pour des chefs-d'œuvre. Les deux hymnes à Vénus n'ont pas une grande importance peut-être ; celui d'Hécate et Janus est très-court et un peu
i. Vacherot, Hiitoir $ critique de VécoU £ Alexandrie, t. ïï, p. 213-214.
insignifiant ; mais l'hymme au Soleil est magnifique de pensée et d'images, et l'hymme à Minerve Polymétis, c'està-dire à la science et à la sagesse, est plus élevé et plus brillant encore. L'hymme aux Muses, que je vais transcrire en entier, donnera une idée des transformations que Proclus faisait subir aux traditions antiques : on verra que tout est nouveau dans ses prières , excepté les noms des divinités qu'il invoque, «t que c'est sa philosophie dont il traduit poétiquement les dogmes, alors même qu'il a l'air de marcher dans les chemins battus de la mythologie. C'est là ce qui fait le vif intérêt de ces vers ; c'est par là que cette poésie est vivante et immortelle, et comparable aux œuvres les plus admirées que nous ait léguées le génie littéraire de la Grèce. Proclus est un vrai poète et un grand poète ; non pas un des héros de la poésie, comme Homère ou Eschyle, mais un des plus grands après les premiers : c'est l'égal au moins de Cléanthe. « Chantons, oui, chantons la lumière qui élève en haut les mortels: ce sont les neuf filles du grand Jupiter, les Muses à la voix harmonieuse. Quand nos âmes erraient au travers des abîmes de la vie, leurs livres salutaires les ont sanctifiées, et les ont préservées de l'atteinte funeste des terrestres douleurs. C'est par elles que nos âmes ont appris à s'élancer au-dessus des flots profonds de l'oubli, afin d'arriver pures vers l'astre associé à leurs destins, vers cet astre qu'elles ont abandonné jadis, lorsqu'elles tombèrent sur la plage de l'existence, follement éprises d'amour pour la matière. Quant à moi , déesses, calmez mes agitations tumultueuses, et enivrez-moi des paroles sensées des sages ; faites que la race des hommes impies ne puisse me dévoyer du sentier sacré, lumineux et fécond. Du sein de la foule sans règle et sans frein, attirez continuellement vers la lumière sainte mon âme errante ; chargez-la des fruits de vos livres précieux, et accordez-lui de posséder toujours le don d'éloquence et de persuasion. Écoutez-moi, dieux qui tenez le gouvernail de la sagesse sacrée ; vous qui allumez dans les âmes des mortels la flamme qui les enlève en haut ; vous qui les ravissez au séjour des immortels, loindu gouffre ténébreux dece monde, en les sanctifiant par les purifications des chants mystiques. Écoutez-moi , sauveurs puissants ; dans les saints livres, montiez-moi la pure lumière ; dissipez le brouillard qui est sur mes yeux , afin que je distingue sans peine le dieu immortel et l'homme. Qu'un pernicieux démon ne me retienne
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pas éternellement loin des bienheureux, sous les courants profonds de l'oubli. Qu'un châtiment funeste n'enchaîne pas dans les liens de la vie mon âme tremblante au sein des flots de l'humanité glacée, mon âme qui ne veut plus errer ainsi désormais. Mais exaucez-moi , dieux guides de la sagesse resplendissante : je fais effort pour gagner la voie qui conduit vers vous; révélez-moi les mystères et les initiations des paroles sacrées. » Le seul défaut qu'on puisse reprocher aux vers de Proclus , c'est un peu de redondance dans les épithètes, et la répétition trop fréquente des mêmes idées et des mêmes mots.
•ueee*#eura de Prtelo*.
Proclus laissa après lui l'école d'Athènes assez florissante. Marinus, cmi lui succéda, comme lui-même avait succédé à Syrianus, était un homme de quelque talent et un philosophe distingué. Nous n'avons de lui qu'une Vie de Proclw, ouvrage intéressant, quoique fort médiocre; mais nous savons qu'il avait composé des traités estimés sur plusieurs points importants de la science. Damascius, qui était un écrivain élégant, et dont l'imagination enthousiaste s'était éprise d'une vive passion pour les doctrines particulières à lamblique , se sépara plus d'une fois de Proclus, son maître. C'est ce que nous apprend Simplicius, l'excellent commentateur d'Aristote et d'Épictète. Simplicius et Damascius étaient dans tout l'éclat de leur renommée, quand Justinien, en 529, ordonna de fermer les écoles de philosophie. Us se réfugièrent, avec quelques-uns de leurs disciples, auprès du roi de Perse Chosroès. 11 rentrèrent plus tard dans l'empire ; mais ils furent impuissants à y ranimer le foyer éteint de la civilisation païenne.