Mime V
HÉRODAS 179
spondée au lieu d'un iambc. Ce vers, cultivé jadis par Hipponax d'Eplièse, était tombé en désuétude. Hérodas le remit en honneur. Il faisait en cela œuvre d'érudit et de curieux, de véritable alexandrin par conséquent, mais aussi d'artiste, car il avait finement senti la convenance qui existait entre ce mètre volontairement inélégant et la nature de son inspiration réaliste. — Le choix du mètre entraînait le choix du dialecte : Hipponax était un ionien: la forme devers qu'il avait rendue célèbre appelait Temploi du dialecte ionien. Ilérodas, Dorien sans doute d'origine et de relations, écrivit dans le dialecte d'Hipponax^, mais fortement mélangé de dorismes et d'atticismes K Le vocabulaire et la phrase doivent beaucoup évidenmient au langage parlé : les mots usuels, les proverbes populaires y abondent. De là, pour le h»cteur moderne, une obscurité qu'épaissit parfois encore le mauvais état du texte; mais il est probable que, pour les contemporains d'IIérodas, l'impression dominante était celle d'une trivialité vivante et savoureuse. — Ce que nous pouvons apprécier, aujourd'hui encore, avec plus de sûreté, c'est l'habileté de l'auteur à faire vivre ses personnages, à les peindre par leur langage. Le discours du marchand d'esclaves devant le tribunal, avec ses appels aux grands principos^, ses roueries, ses accents de fausse bonhomie et l'air d« canaillerie à demi consciente partout répandu, est fort amusant. Ilyacependant peut-être quelque chose déplus fin encore dans le mime premier, ou le long, tortueux., cauteleux discours de l'entremetteuse Gyllis à l'honnête Métriché, puis la courte et souriante réponse de celleci. enfin la platitude confuse et reconnaissante de l'entremetteuse, à la fois repoussée et at)reuvée, forment
1. Cf. Cmsitis, Praef., p. iv-v. Il est d'ailleurs très difficile, en ces matières, d'être sûr du texte.
un tableau charmant. La colère de la niere qui veut faire punir son fils, dans le mime III, semble un peu excessive : en revanche, dans le mime IV, celle de la maîtresse jalouse de son esclave, mais qui, malgré sa fureur, saisit pourtant le premier prétexte pour pardonner sans trop avoir l'air de céder à sa propre faiblesse, est d'une observation très délicate. Et quant au simph* caquelage des commères dans les autres mimes, sans avoir la saveur exquise de celui des Sj/racusaines, il esl encore très joli et très vrai.
En somme, liérodas est un fort agréable écrivain, très peu poète quoiqu'il ait écrit en vers, mais spirituellement observateur et vrai.
La pure poésie entre dans le réalisme grâce à dt»ux honnnes qui. par d«»s voies différentes et avec des mérites inégaux, vont cependant au même but : deux artistes extjuis, ïhéocrite etLéonidas de ïarente.
Théo(îrit(?, fils de Praxagoras, naquit probablement à Syracuse K Quelques-uns, selon Suidas, disaient (pfil était de Cos, ce qui s'explique par le long séjour qu'il fit dans cette île. Mais les meilleures autorités l'appellent « Syracusain » 2, et c'est évidemment par son ori-
1. Suidas, 0s6xpiTOc ; Vie anonyme. — Sur les mss. et les éditions de Théocrite, v. la Bibliographie en tôto du 'chapitre. — Sur l'ensemble de sa vie et de son œuvre, voir Couat, Poésie Alexandtine ; J. Girard, Éludes sur la poésie (/recque\ Susemihl, I. p. 190 etsuiv., et surtout E. Legrand, Élude sur Théocrite, Paris, 1898 (vaste ensemble de recherches consciencieuses et pénétrantes). Bel article de Sainte-Beuve, Portraits Littéraires, t. III.
2. Athénée, VII. p. 284, A, et surtout l'épigramme 22 (14, dans Ahrens, éd. niinor), qui n'est pas de lui, mais qui est certaine-
THÉOGRITE 181
gine sicilienne que s'explique Tinspi ration générale de ses Bucoliques. Là date de sa naissance est inconnue : ou la place tantôt vers 315, tantôt vers 300; peut-être faut-il la rapprocher plutôt de cette dernière date ^ Vers vingt ou vingt-cinq ans sans doute, il se rendit à Cos, où il vécut dans Tentourage de Philétas. 11 y connut AsclépiadedeSainos, Aratos, le médecin Nicias de Milet, d'autres encore, dont les noms se rencontrent dans ses œuvres. Des relations de famille le rattachaient peutêtre à cette île -. Il y fit un long séjour. Un peu avant 270; il adresse à Hiéron sa XVI» IdvllerOÙ il lui demande sans détours sa protection; à cette date, il semble encore habiter Cos '. N'ayant pas réussi du côté de liié-
Duut d'un de ses premiers éditeurs alexandrins (el; àtCo rcôv noXXcSv eifii Xvpaxofficov, — ulb; Ilpa^ay^poto irepixXcîTri; t« ^iXfvvr^ç). Dans Idyll. XI, 7, il appelle Polyphème son « compatriote » (é K'JxXoxl' i îcap' iuîv).
1. La date de 315-310 est la plus (généralement adoptée (cf. Couat, p. 38, et Susemihl, I, 197) ; 300 est celle de Hauler (De Theocr. vita et carminibus, Frib. en Brisgau, 4855). Si Philétas revint à Cos après l'éducation de Philadelphe, rien ne s'oppose à ce que Théocrite l'ait connu vers 285. L'épltre à Hiéron, écrite entre 274 et 270, trahit un poète qui n'est pas encore arrivé à la gloire et à la fortune.
2. Son invocation aux Grâces, les divinités d'Orchomène, dans l'épitrc à Hiéron, s'expliquerait bien s'il était vrai qu'il eût des liens de parenté avec les colons d'Orchomène qui s'étaient établis à Cos en 3G4, après la destruction de cette ville par Thébos (cf. Id. XVI, 104-105, et les scholies sur VII, Si). Le nom de Simichidas, qu'il se donne à lui-même dans les Thalysies, semble avoir été le nom d'un de ces Orchoméniens de Cos, peut-être de son aïeul. Cf. Susemihl, p. 198, n. 6.
3. L'épltre à Hiéron, antérieure à l'avènement de celui-ci à la tyrannie, mais postérieure à son élection comme stratège (Vahlen, Acad. de Berlin, 1884, p. 8i3-849), ne peut avoir été composée qu'entre 274 et 270. Or, au v. 109, il laisse entendre qu'il n'est pas à Syracuse. Il doit être encore à Cos. puisqu'il invoque expressément, dans les vers qui précèdent, les Grâces d'Orchomène, c'est-à-dire les divinités propres aux colons d'Orchomène fixés à Cos. — C'est peut-être d'ailleurs dans cette période de sa vie qu'il séjourna
roii.il.se tourna vers Philadclphe, qui lui fut sans doute plus favorable; car, peu d*années après^ il compose un hymne en son honneur et semble établi dès lors en Egypte i : la XIV et la XY» Idylle ont été, en effet, visiblement écrites à Alexandrie. La date de sa mort n'est, pas mieux connue que celle de sa naissance ^. On voit l'incertitude de cette chronologie ' : la seule chose tout à fait incontestable, c*est que sa vie se partagea entre la Sicile, la Grande-Grèce, Cos et Alexandrie ; or l'influence de ces divers séjours se reconnaît dans son oeuvre *:
Suidas^ énumérant les ouvrages de Théocrite, cite d'abord les Bucoliques, puis, avec doute, un certain nombre d'autres écrits qui lui étaient attribués ^ Le recueil arrivé jusqu'à nous contient en effet d'autres piè-
aussi dans l'Italie méridionale, où il place la scène de deux de ses Idylles (iv et y).
1. L'hymne à Ptolômée est placé par Susemihl (I^ p. 206, n. 29), en 267 au plus tard, par des raisons qui semblent plausibles.
2. Cf. Couat, p. 40, sur l'erreur qui le fait vivre jusque sous le règne de Philopator'(en 222).
3. Sur quelques détails, cf. Legrand, R, des Études grecques, i%9k, p; 276-283.
4. Une question accessoire, dont il faut encore dire un mot, est celle des relations qa'il put avoir avec Gallimaqu'e et avec ApoUonios de Bhodes. Il connut certainement l'un et l'autre à Alexandrie ; mais prit-il part à leur célèbre quereUe sur le poème épique? On l'affirme généralement, en se fondant sur quelques vers des TktUifsies (44-48), où l'on croit trouver une allusion dénigrante à ApoUouios. Mais ces vers semblent avoir un sens plus général (ef. Logrand, p. 406). Quant à l'idylle d'IIylas, eUe me parait antérieure à l'épisode correspondant des Argonautiques (I, 1207-^272), où je verrais plutôt, chez ApoUonios, le désir de faire autrement et mieux que Théocrite n'avait fait avant luL
5. IIpoiTtSa;, éXiciSa;, C|Avouc»V)p(d(vac, £iiixr,6eia \».iXr\f iXaycîac taixfiotSc, èiiiypa(L{iaTO(. Il est possible que ces titres se rapportent en partie à d'autres ouvrages que ceux de Théocrite, à des recueils factices composés de poèmes du jnémo genre^ mais d'auteurs différents, tels qu'étaient certains recueils de « poèmes bucoUques », Cf. Gouat« p. 396k
théogrite; sa vie, ses œuvres 183
ces que des Bucoliques; mais, si l'on peut, avec ccrlilude ou avec vraisemblance, reconnaître dans ces pièces diverses quelques débris des huit ou dix recueils signalés par Suidas, il n*en est pas moins vrai que ce sont là desimpies débris, des échantillons épars; le reste est perdu, et dé telle sorte que nous ne pouvons en dire quoi que ce soit. Ce qui nous reste comprend, outre quelques morceaux insignifiants, trente ce idylles » et à peu près le même nombre d'épigrammes. J'appelle morceaux insignifiants : l** un fragment très court d'un poème intitulé Bérénice', 2® une sorte de chanson Sur la mort (T Adonis, très pfate, et de basse époque évidemment : 3^ enfin la Syrinx, simple jeu d*esprit sans intérêt ^ Parmi les épigrammes, il y a un choix à faire : (juelques-unes sont manifestement apocryphes, d'autres probablement; nous y reviendrons. Quant aux Idylles, il faut d'abord remarquer que ce nom, devenu si célèbre, ne figure pas dans Ténumération de Suidas et qu'il ne remonte pas à Théocrite: il signifie simplement, dans la languedes érudits alexandrins, m petites pièces », et il appartient sans aucun doute au grammairien qui forma le premier recueil de « petites pièces », de pièces détachées ou <( pièces choisies » (èiXoyaî) de Théocrite. Comme les pièces « bucoliques » dominaient dans ce recueilety tenaientla première place, les mots « idylle» et c( églogue » ont du à cette circonstance l'acception particulière et limitée qu'ils ont gardée chez les modernes -. Nous ne savons pas exactement l'histoire des
t. Cf. plus haut, p. 161, n. \.
2. L'étymologie de cxXoyiQ saute aux yeux. Quant à el6uXXtov, c'est le diminutif de eI2o;, qui, dans la langue de l'érudition ancienne, désigne une pièce de poésie : les odes de Pindare sont souvent appelées de ce nom par les scholiastes. On voit donc que jamais Théocrite n'a songé à exprimer par le choix de ce titre cette idée qu'il composait de < pietits tableaux t, comme on le répète sans cesse.
184 CHAPITRIf: IV. — LA POÉSIt: ALEXANDRINli
œuvres de^ Theocrile clans l'âge alexandrin, mais on rentrevoil. Il y a eu des recueils factices de dillérentes sortes : tanlôt on réunissait ensemble les poèmes bucoliques du seul ïhéocritc, à l'exclusion des œuvres analogues de ses imitateurs*; tantôt, au contraire, on faisait une sorte de corpus des poètes bucoliques -; ou bien encore on formait des collections de pièces cboisies apparlenant à divers genres, mais composées par le seul Théocrite; ou enfin des recueils tout à fait bélérogènes, du genre de V Anthologie. 1/ensemble qucî nous ont conservé nos manuscrits sous Ip nom de ïliéocrite est sorti de ce long travail antérieur. On y lit encore, dans la IX® Idylle (v. 28-3G), des vers qui ont du servir d'épilogue à un recueil exclusivement bucolique ^. De là vient que cet ensemble comprend d'une part des pièces qui ne sont pas de ïliéocrite, et d'autre part des pièces de Tbéocrite qui ne sont pas des bucoliques.
Les pièces apocryphes sont celles qui portent les numéros 19, 20, 21, 23 et 27 {Le voleur de miel. Le jeune bouvier, Les pécheurs, Uamant, LOaristys). Quelquesuns rejettent encore les idylles 23 et 30 {Héraclès tueur du lion, Venfant aimé) et en sou[)(jonnent deux ou trois autres. Nous ne partageons pas ces scrupules; on verra pourquoi par la suite ^ Quant aux cinq pièces qu'il faut écarler, nous n'avons que peu de mots à en dire : une seule, UOaristys, v^\ une œuvre de grand talent ; il en
4. I/épigramme 2i, oii Théocrite est censé parler, servaitde prologue à un recueil de ce genre ; il y disait : MoOaav 5' ôOv£tT,v ouriv*
2. Ainsi ArtémiJore d'Éphcse, qui disait dans une épigranimepréface analogue (22 des Theocrilea) : Bo-jxoXtxal Moîaai, onopdtSe; icoxa, vOv 6' ajjta nîaa: — évtl piii; ixâvSpa;, èvri {iiâ; à^éXa; {n*ont plus qu'un râtelier, ne forment plus qu'un troupeau),
3. Cesviirs contiennent, connue l'épigramnie d'Artémidore, l'expression Bovxo>.ixaî Moîaat, qui n'est pas de la langue de Théocrite.
4. Nous admettons cependant des remaniements et des interpolations dans ridylls IX, où se trouve l'épilogue cité plus haut.
théogrite; ses œuvres 185
sera question à propos des imitateurs Je Thoocrile; les autres, dont le caractère apocryphe se trahit à certains signes manifestes, n'ont en outre qu'une valeur littéraire médiocre: de sorte que, même si elles étaient de Théocrite, elles ne mériteraient pas de retenir l'attention *.
Revenons aux ouvrages authentiques. Ils forment plusieurs groupes distincts, soit par leur formcî, soit par la nature de leur inspiration. >'ous avons déjà mis à pari les épigrammes. Voici maintenant des chansons amoureuses en différents mètres (12, 29, 30) : des mimes dialogues qui font songer à ceux d'Hérodas (14 et 13); d'autres, en forme de monologues, qui tiennent plus ou moins de la chanson amoureuse (2 et 3); des poèmes rustiques, tantôt en dialogues, tantôt en récits, tantôt en monodies, tantôt mixtes, qui tiennent encore du mime (1, 4-1 i); un épithalame mythique (18); des récits qui font songer davantage à l'épopée (13, 22, 24, 23, 26); deux hymnes (16-17), qui d'ailleurs diffèrent beaucoup l'un de l'autre par le ton; enlin une sorte d'épître (28). On voit quelle est la variété de ces poèmes. 11 est indispensable de les étudier par genres, car Théocrite n'est pas exactement le même dans tous. Si la chronologie de ces œuvres était connue, il faudrait en tenir compte aussi ; mais elle ne l'est pas en général. On peut supposer que Théocrite, comme beaucoup de poètes, a dû commencer par imiter ses prédécesseurs et ses maîtres. Dans cette hypothèse, on attribuerait volontiers à la période de ses débuts ses chansons amoureuses, imitées sans doute de celles d'Asclépiade de Samos-, et peut-être ses idylles épiques. Mais ce n'est là qu'une hypothèse.
1. Pour le détaU des raisons qui font condamner ces pièces, je me borne à renvoyer aux argumenta de l'édition de Fritzche, dont la critique est presque toujours à la fois ferme et prudente: * '