‹ Histoire de la littérature grecque (volume 2)Chapitre 137 sur 605 · IdylL VIU · texte numérisé non relu

IdylL VIU

Histoire de la Litt. grecque. — T. Y. 13

comme un gage d'amitié, au nom des Muses. Puis il prit sur la gauche et suivit la route de Pyxa. Eucritos et moi, avec le bel Aniyntas, nous gagnâmes la demeure de Phrasidaraos, où nous nous couchâmes en des lits épais de lentisque odorant et de pampres fraîchement coupés. Un grand nombre de peupliers et d'ormes balançaient leur feuillage au-dessus de nos têtes, non loin de l'onde sacrée qui s'écoulait en murmurant de l'antre des Nymphes. Et dans les rameaux touffus, les cigales, brûlées par le soleil, chantaient à se fatiguer; et la verte grenouille criait au loin, sous les épais buissons épineux. Les alouettes et les chardonnerets chantaient; la tourterelle ig[émissait; et les abeilles fauves bourdonnaient autour des fontaines. De toutes parts flottait l'odeur d'un riclie été, l'odeur de r automne. A nos pieds et à nos côtés roulaient en foule les poires et les pommes; et les branches, chargées de prunes, se courbaient jusqu'à terre. Un enduit de quatre ans fut détaché du col et de la tête des amphores. O nymphes Gastalides, qui habitez le faîte du Parnasse, le vieux Ghiron offritil une telle coupe à Héraklès, dans l'antre pierreux de Pholos? Le nectar qui enivra le berger de l'Anapos, le fort Polyphème, celui qui jetait des montagnes aux vaisseaux, ce nectar qui le lit trépigner à travers les étables, valait-il, ô nymphes, celui que vous nous versâtes auprès de l'autel de Déméter, prolectrice des moissons? Puissé-je enfoncer encore le van dans le grain, tandis qu'elle-même rira, les deux mains pleines de gerbes et do pavots *.

Dans cette belle et clémente nature, Thcocrile nous montre plutôt des pâtres que des moissonneurs, que des paysans proprement dits. Le berger est devenu le personnage traditionnel de Téglogue, non le laboureur. C'est encore par la même raison. La vie du pâtre est plus solitaire, plus voisine des grandes scènes de la nature, plus riche de loisirs aussi et plus libre d'accueillir soit le rùve, soit la poésie : elle est plus apte à se transformer en idéal. Le pâtre, d'ailleurs, vit au milieu des

1. Idyll. VII, 128-157. Voir encore, dans la mémo pièce, la courte description de la source Bourina (6-9), ou l'admirable peinture de la mer calmant ses flots à l'approche des alcyons (57-62).

THÉOGRITE ; IDYLLES RUSTIQUES 195

animaux^ qui sont à la fois une partie de la nature et comme une sorte iriiumanité inférieure, plongée dans celte vie simple de l'instinct qui est la plus contraire à celle des civilisés. Théocrite aime les animaux et les peint volontiers, d'une touche légère et sobre. Ses patres connaissent leurs taureaux, leurs vaches et leurs chèvres par leur nom, comme de vrais pâtres : ils savent la nature de chacun, les brusques fureurs de celui-ci, la maladie de celle-là, les caprices de cette autre. Ils apostrophent leur chien et lui parlent comme à un ami, comme à un confident. Tout cela est bien vu : Théocrite n'est pas, comme tant d'autres après lui, un idylliste de salon; il sait les choses dont il parle, et s'il n'en dit que ce qu'il veut, il choisit en connaissance de cause *.

Ce qu'il aime avant tout dans le caractère de ses pâtres, c'est la naïveté, la simplicité des idées et des sentiments, si diflérente de ce qu'il voit autour de lui à Cos ou à Alexandrie. De là, non sans quelque parli-pris, une raison de plus d'être vrai pourtant dans l'ensemble. Car ce qu'il veut voir surtout chez ses héros, c'est justemont leur caractère propre, ce par quoi ils diffèrent des autres, ce qui fait qu'ils sont eux-mêmes. Ce ne sont point des bergers musqués et enrubannés : ils sont vêtus de peaux mal préparées et de vieilles étoffes retenues à la taille par une tresse de jonc 2. Ils ont le nez camard et les cheveux en broussaille ', Ils sentent la présure et le houe *. Leur sagesse est faite d'expérience héréditaire et s'exprime par des proverbes. Ils sont superstitieux.

1. Voir dans Cartault, Étude sur les Bucoliques de Virgile, le chapitre XIII (sur les c réalités rustiques > dans Théocrite et dans Virgile).

t, Idyil, VII, 15-18.

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