‹ Histoire de la littérature grecque (volume 2)Chapitre 136 sur 605 · XL · texte numérisé non relu

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5. L'IdyUe V, où quelques mots sont grossiers, oTre plutit dans

i90 CHAPITRE IV-— LA POÉSIE ALEXANDRINE

A côté de ces passions brûlantes^ voici le don dramatique et objectif dans toute sa netteté impersonnelle. L'idylle des « Pâtres » (Battos et Corydon, IV), celle de» «Thyonichos ouTamourde Cynisca » (XIV), sont des mimes aussi vivants et réels que ceux d'Hérodas, avec le mérite de la grâce en plus. L'amour, il est vrai, n'en est pas absent, et c'est là le trait propre de Théocrite : mais il ne s'y exprime pas avec la fougue ardente et lyrique des pièces précédentes. Ni Battos niCorydon ne sont amoureux pour leur propre compte; ou du moins ils ne parlent de leurs amours qu'en passant, ils n'en font pas le sujet essentiel de leur entretien. La causerie est capricieuse, se posant tour à tour sur divers sujets qu'elle effleure: le départ de Milon, le bon bouvier, que regrettent ses génisses; l'aspect lamentable du troupeau abandonné; les occupations niusicak»s des deux pâtres; un souvenir ému à la mort d'Amarvllis; les menus accidents de la vie pastorale, une cbévre qui s'enfuit, un pied blessé par une épine; puis, en Unissant, quelques propos salés sur les fantaisies amoureuses du prochain. Le tout est d'une vivacité gracieuse et charmante. Eschine, l'un des interlocuteurs de la XIV* idylle, est un amoureux éconduit; mais h^ poète a moins pour objet de nous attendrir sur ses maux que de nous peindre son caractère vif et emporté: Eschine, dans une narration charmante et dramatique, raconte à Thyonichos comment il a découvert son malheur; celui-ci cherche à le calmer, il lui propose un remède; c'est de s'expatrier, de se faire soldat; au service de Ptolémée, il oubliera l'infidèle.

Les plus bell(»s idylles de Théocrite sont celles où il a trouvé le secret de fondre en un tout harmonieux ces

ces passages la peinture d'une querelle entre gens du peuple qu'une image de la passion.

théogrite; idylles rustiques 191

qualités lyriques et dramatiques qui vivaient côte à côte dans son esprit. Ce sont des pièces dont la scène, comme dans les précédentes;, est tantôt aux champs et tantôt à la ville, et dont le cadre peut être soit dramatique comme celui d'un mime, soit purement narratif, soit mixte.

Pour les idylles rustiques de cette catégorie, le centre lyrique de la pièce est formé par un « bucoliasme » (^xoX*.xG(t6;), c'est-à-dire par une lutte musicale et poétique entre deux pasteurs. Cette sorte de chants lyriques alternés était en usage parmi les pâtres de la Sicile et de la Grande-Grèce. Ils charmaient leurs loisirs vn jouant de la syrinx, formée de dix roseaux assemblés, et en chantant des airs populaires ou des airs de leur façon. Quand le hasard les réunissait, ils aimaient à se délier, et un voisin décidait quel était le vaintjueur. On trouverait encore, dans les pâturages de la Sicile ou de la Corse, des vestiges de ce vieux et poétique usage K Théocrite, fidèle en cela à la vieille tradition des poètes de la firèce, n'a rien inventé: il n'a fait que recueillir un genre populaire, et l'élever, par la perfection de son art, à la dignité d'un genre littéraire. Cette lutte i)oétique se pratique de diverses façons: quelquefois, les deux chanteurs fo!it entendre tour à tour une chanson complète, une sorte de petite ode; d'autres fois, ils improvisent des chants alternés ou « amébées » (iftotêaix [/.sXtj), c'est-àdire que. tour à tour, ils improvisent deux vers sur un thème semblable ou sur deux thèmes qui se font contraste : les thèmes parallèlesou contrastés, qui fourniss(înt ainsi chacun quatre vers, se poursuivent d'ailleurs indéfiniment, au gré des chanteurs. Cette lutte lyrique est donc le centre du poème. Autour de ce chant, le mime

1. Cf. Hartung, préface de la trad. de Thcocrite, p. XXXV. — 0, Hayet, dans son Mémoire sur Vile de Cos (Archives des missions scientifiques, 3* série, t. III), mentionne un usage analogue chez les bergers de rile (cité par Couat, p. 400). Cf. Legrand, p. 159 et suiv. •

rustique se développe à peu près de la même façon que dans ridylle XIV: avant d'engager la lutte, les pâtres causent et se provoquent. Ou bien c'est le poMe qui se met en scène, et un récit amène la lutte poétique. Ou bien encore ce récit n'est qu'un prélude ou une conclusion, et la lutte poétique est encadrée dans un dialogue. Toutes ces formes différentes se ramènent malgré tout à un type essentiel, celui d'un cliant lyrique amené et préparé par une mise en scène variable. Telle est aussi la structure des Syraciisaines (XV), dont la scène se passe à Alexandrie, et dont les personnages principaux sont des commères delà ville: leur causerie, leur promenade dans Alexandrie, les divers épisodes qui l'animonl, tout aboutit à un cbant lyrique qu'elles vont écouter, celui qu'une Argienne fait enlendreenriionneur d'Adonis, et la pièce se termine par quelques mots de dialogue (jui nous ramènent au point de départ.

Dans ce cadre souple et ferme, Tliéocrite fait entrer une admirable poésie et toute une conception particulière de la vie.

L'idée dominante est un beau rêve de vie rustique. Ce rêve est fréquent aux époques très civilisées: il naît alors dans qucdques âmes où subsiste, sous le rafiinement de la culture générale, un arrière-fond de naturel, et de celles-là s'étend à d'autres. Théocrite, nous l'avons vu. était une ricbe nature. II avait assez vu la viedescliamps pour la bien connaître; il avait assez pratiqué les lettres et les cénacles pour rêver au moins d'autre cbose, et pour concevoir une sorte de nostalgie poétique des champs et de la montagne. 11 évoqua les visions de la vie rustique et en composa son idéal.

Cet idéal, dérivé d'une série d'impressions sincères et formé dans une intelligence qui avait le don de voir les choses avec netteté, renferme une grande part de réalité. Comme tout idéale pourtant, il est fait d'une réalité

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tran^formùe: le poêle eu clioisit les traits; il élimine certains caractères du réel, il en modifie d'autres; et cela, justement, en vue d'une opposition plus tranchée avec la vie artificielle et complexe de la civilisation contemporaine. Dans ce travail, d'ailleurs, il suit l'instinct de sa nature d'artiste; il se conforme à son propre génie. — De là une image personnelle et neuve de la nature, des hommes qui y vivent, de leurs pensées, de leurs sentiments, de leurs occupations.

La nature, chez Théocrite, n'est point la dure marâtre décrite par Hésiode; elle ne présente pas non plus les grands aspects mélancoliques ou tragiques où se complaît parfois le génie de Virgile. Elle est riante et lumineuse. Théocrite ne nous la montre guère que par un éternel beau jour de la saison clémente, dans la montagne où paissent les troupeaux, dans le champ moissonné, dans l'enclos embaumé par tous les fruits de la récolte, sous le grand soleil de la Sicile, avec la ligne bleue de la mer à Thorizon *. C'est ainsi sans doute qu'il l'a vue le plus souvent, dans ce pays admirable, lui qui n'était pas un véritable paysan: mais c'est ainsi surtout qu'il a voulu la voir et qu'il l'a aimée. Les tempêtes et les frimas se sont effacés de son souvenir optimiste. 11 n'a retenu d'elle que ses aspects heureux, ceux qui convenaient à son idéal. Dans ces limites, d'ailleurs, il est sincère et vrai. Ses descriptions ont la grâce pittoresque du détail, le trait juste et fin, la couleur et la chaleur de la réalité, parfois même la grandeur qui résulte d'un dessin aussi large que précis. On n'a jamais donné une sensation plus juste et plus forte des richesses de l'automne que dans cette peinture qui termine les Thalysies :

Lycidas, avec son gracieux sourire, me donna son bâton,

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