Vers lâiO et suiv
elles vont trouver Cypris, pour lui demander d'envoyer Éros à la jeune fille. Les déesses n'ont rien de surhumain : ce sont de belles dames d'Alexandrie, élégantes et spirituelles. Cypris est à sa toilette quand les deux autres arrivent. Kros est un enfant gâté, dont sa mère parle avec un gentil mécontentement. On le trouve en train de jouer aux osselets avec Ganymède : Cypris, pour le décider, lui promet un jouet, une sorte de ballon métallique construit jadis par Adrastée pour Zeus enfant. Éros, enchanté, range ses osselets, les compte, les jette dans la tunique de sa mère et s'équipe pour sa nouvelle expédition. On voit le ton léger, le badinage spirituel, fort gracieux parfois, mais fort peu épique. Nous sommes beaucoup plus prés d'Ovide que d'Homère ou même de Virgile.
Avec l'amour de Médée, tout va changer. Ce n'est pas qu'ici encore le bel-esprit alexandrin ne reparaisse en maint passage, tantôt sous la forme érudite, tantôt sous la forme du «joli »: mais ces gentillesses passent au second plan et s'effacent; ce qui donnne, c'est un sentiment sincère et fort, une vraie passion, et le caractère du poème s'en trouve modifié profondément. Mais est-ce là, dira-t-on, un sentiment épi(jue, au sens propre du mot? Non, sans doute, si l'on s'en tient à Homère : oui, si l'on doit admettre que Virgile aussi, à sa façon, est un grand poète épique : quelle que soit la force des traditions originelles, il est certain (jue les genres se modifient, et que ces modifications sont légitimes quand elles sont belles. Or Apollonios, on créant sa Médée, a créé une très belle chose. Il a élargi, mais non brisé, le cadre de l'épopée. Il y a fait entrer l'amour, et il a su peindre cet amour avec assez de puissance à la fois pour le rendre digne des grands noms de la légende, et assez de nouveauté pour laisser une trace impérissable *.
1. Sur la Môiéc d'Apollonios, cf., outre les études, déjà citées, de
APOLLONIUS DE HIIODES 235
La nouveauté de la peinture d'Apollonios consiste d*abord dans une subtilité d'analyse dont il n'y avait avant lui aucun exemple. On n'a peut-être pas assez dit combien c'était une chose neuve, à cette date, que d'étudier heure par heure, pour ainsi dire, l'cclosion d'un sentiment dans une âme, d'en suivre les progrès minutieusement, d'en dire les incertitudes, les combats douloureux, et d'arriver peu à peu, sans défaillance, jusqu'à l'explosion finale, décrite avec une vigueur et un pathétique admirables. Euripide, certes, avait été un grand peintre de l'amour. Sa Médée, sa Phèdre surtout, sont des amoureuses d'une grandeur tragique, mais elles no nous font pas assister à l'évolution de leur passion: nous n'en voyons que les derniers combats. Ici, l'analyse psychologique est poussée aussi loin que dans un roman moderne. A partir du moment où Médée a été blessée par Éros S nous la suivons pas à pas jusqu'au terme inévitable. Après l'audience accordée par Éètès à Jason, le souvenir du héros l'obsède sans relâche*. Un songe achève de la troubler '. Sa sœur Chalcippe, comme la sœur de Didon dans l'Knéide, se fait sans le savoir, et de la manière la plus naturelle, la complice d'Kros*.
La joie, la honte, le désir de mourir déchirent l'âme de Médée *. Enfin l'amour est le plus fort: elle mettra au service des Argonautes le secours de sa puissance magique. Elle se rend au temple d'Hécate où Jason doit la rejoindre : après une attente solitaire et pleine d'angoisses, elle voit venir le héros ^ L'entretien s'engage,
Goîiat et de M. J. Girard, rarticle do Sainte-Beuve, dans les Portraits contemporains, t. V.