Odystée, XII
Antimaque, plus tard un Chœrilos, qui avaient été franchement des imitateurs, peintres d'une antiquité imaginaire qu'ils savaient fort différente de leur temps, poètes s'adressant à des lecteurs plus qu'à des auditeurs, déjà plus curieux qu'inspirés, mais trop dévots à la tradition pour s'en écarter de parti-pris, cherchant plus à la maintenir qu'à la renouveler, et ne la modifiant, pour ainsi dire, qu'à leur insu, par l'intrusion involontaire des manières de penser contemporaines. Apollonios diffère des uns et des autres. Il n'est ni naïf ni inconscient. Il essaie de concilier, par une habileté savante, tout ce que la tradition peut offrir d'acceptable encore à ses contemporains, avec les sujets, les idées, les formes d'art que réclame le goût alexandrin. Ce qu'il retient de l'ancienne épopée, c'est le merveilleux, les combats, les aventures héroïques, les catalogues. Ce qu'il y ajoute, c'est d'abord l'érudition curieuse : géographie, mythes nouveaux, étymologies, coutumes populaires et naïves, rites exotiques ou surannés; — c'est ensuite la peinture de l'amour. De là, dans son poème, des parties qu'on peut appeler mortes, et des parties vivantes. Les parties mortes, ce sont d'abord toutes celles où il traite les motifs traditionnels, parce qu'il n'a pas les qualités que ces sujets eussent exigées ; ce sont ensuite les parties remplies par l'érudition, naturellement réfractaire à la poésie, et surtout à ce genre de poésie. Ha fait, au contraire, œuvre vivante et durable dans la peinture de l'amour : là, il a pu déployer tout son talent, qui était considérable, et se montrer plus novateur, plus original, plus grand poète même qu'on ne le dit peut-être communément. Il faut revenir sur ces différents points et les étudier avec plus de précision.
Les règles des genres littéraires, ou, si l'on veut, leur physionomie propre, leur caractère néces.saire, sont établis une fois pour toutes, quoi qu'on fasse, par
les premiers chefs-d'œuvre qui les ont fixés : il est plus facile do créer un genre nouveau (pie de prtMer a un genre traditionnel des qualités absolument opposées à celles qu'il a d'abord présentées et dont bî souvenir est ainsi devenu inséparable de Tidée même qu'on s*en fait. Pour traiter d'une manière épique les sujets traditioniîels de l'épopée, il faut que le génie du poM<» ait de la naïveté et de la grandeur. Des dieux auxcpiels on ne croit pas, dont la peinture n'(?st que spirilu«dle et jolie. des combats sans ivresse furieuse, des miracles qui n'inspirent aucune terreur sacrée, ne sont pas épicpies. Pour la même raison, rien n'est plus contraire au génie de l'épopée qu'une érudition secbe et pédantesque: car rien n'est plus éloigné de la grandeur et de la naïveté. Quel que soit le talent d'ApoUonios, il a l'irrémédiable défaut de ne pas croire à ses dieux, de ne pas s'intéresser aux grands coups d'épée, de ne pas s'épouvanter des miracles, de vouloir à toute force étaler srm savoir de géographe et de mythographe. Il remplace, en ces matières, l'émotion par l'esprit, le grand par le joli et la poésie par la prose. On peul lire, dans les Argouautiques, les deux premiers chants tout entiers, le (commencement du troisième et la fin du quatrième, c'està-dire tout ce (pii n'est pas l'épisode d(* MtVlée. sans y trouver qtioi que ce soit de vraiment grand. Les épisodes agréables n'y sont pas rares, mais on attendait autre chose d'une (épopée. Il y a discordance entre le cadre traditionnel de répopé(* et ces détails spiritu(»Is. parfois prosaïques, que le [»oète y enferme Iaborieus(Mnent. Au début, après une invocation académi(|ue et froide. Apollonios énumère les Argonautes : c'est un catalogue érudit, précis, sec et ennuyeux. On lance le navire Argo * : les vers sont ingénieux, mais si Ton veut mesu-
i. Vers 3fi2 et suiv.
APOLLONIOS DE RHODES 233
rer la dislance qui sépare cette versification habile de la vraie grandeur, on n'a qu*à relire, dans la quatrième Pythique de Pindare, le récit du départ do Jason *. Une fois le navire en marche, Orphée fait entendre un chant 2 : le poète, ici, se souvient d'Empédocle et arrive presque à la grandeur; Virgile, dans son Silène (Egloguc VI), André Chénier, dans son Hermès^ ont fait à Tauteur des Argonautiques Thonneiir do s'inspirer de ce passage, dont le mouvement général est beau, malgré un peu de sécheresse encore dans le détail. Quand le navire passe en vue de la Thessalie, les dieux le regardent du haut de TOlympo. et les Nymphes Péliades sortent de leurs retraites pour Tadmirer 3 ; jolis vers, d'un pittoresque aimable. A Lomnos, la rencontre de Jason et d'Hypsipylo, la reine des Amazones, est assez froidement racontée. Plus loin, les Argonautes combattent des géants et les tuent : une belle comparaison, pittoresque et neuve, nous montre les géants morts étendus sur la grève, pareils à des poutres immenses cpie les bûcherons couchent au bord d'une rivière, les faisant baigner dans Teau pour les durcir *. Au milieu de tout cela, force présages et apparitions, prophéties de Mopsos, d'Apollon, de Glaucos, de Phinée, etc. : force érudition surtout et explications géographiques, mythologiques, étymologiques. Puis, un autre gracieux épisode, celui de la mort d'IIylas, très probablement imité de Théocrile, avec plus de pittoresque et moins de sentiment vrai 5. Tout le second chant est formé de la même manière. Au début du troisième, les héros sont en Colchido. Iléré et Athéné, protectrices de Jason, s'occupent alors de lui assurer la complicité de Modée :