‹ Histoire de la littérature grecque (volume 2)Chapitre 214 sur 605 · Polybe, I · texte numérisé non relu

Polybe, I

L'ART DE COMPOSBR M»

divers morceaux qu*oa peut en délachor (narrations, descriptions, portraits, dissertations), la clarté reste sa qualité dominante. Les choses sont expliquées par lui avec précision. L'enchaînement des faits est bien marqué. La marche du récit est nette et ferme. (*ette clarté et cette netteté, cependant, sont plutùt d*un professeur, qui analyse exactement toutes les parties d*un sujet» que d'un artiste qui fait voir les choses dont il parle. Il raisonne sans cesse, et longuement, sur les faits. Il est toujours prêt à se répandre en considérations épisodiques. De sorte que sa netteté même est souvent prolixe, dans Tensemble de son exposition comme dans le détail de sa phrase. Ses narrations proprement dites se développent avec une ampleur fort instructive, mais elles sont rarement émouvantes, vives, pittoresques. Ses descriptions de pays sont consciencieuses, mais froides : et un peu vagues parfois, même quand il parle de visu; car la topographie de Polybe, conmie celle de toute l'antiquité, est toujours une topographie d'amateur, une topographie par à peu près et oc au jugé ». Se.s portraits manquent étrangement de vie : ils tournent toujours h. la dissertation; s'il veut parler de Philo|HMnen ou d*Aunibal, il raisonne sur leurs vertus et sur leurs défauts, qu'il catalogue et discute avec autant de fniideur que de conscience. C'est peut-être dans les dissertatiouM proprement dites que Polyhe est le plus près d'être un boa écrivain. Non qu'il y parle une langue plus pure, ou que sa phrase y sr>it plus vivante et plus s^iuple ; il a toujours les mêmes défauts. Mais ces défauts mêmes âoot plus tolérables peut-être dans des c^iusidérations. De plus, il y porte certaines passions de p^ilémique qui animeat parfois son style, ou une Uinhomie qui l'éj^aie. C'est dans des morceaux de ce genre qu'il a THUt'jmirk ses plus jolies comparais^jus, celles des ir mannequins de ftiiAn: 9 et des € décors de théâtre j», que nous avons

tM la Litt. fre^iça*. — T. V. ±^

290 CHAPITRE V. — POLYBK

citées plus haut, pour exprimer ce qui manque de vérité aux personnages et aux descriptions de certains historiens.

Au totale Polybe n'a aucune des qualités essentielles d*un grand écrivain. 11 manque d'imagination et de sensibilité ; il manque du sens des proportions ; il parle une mauvaise langue. S'il produit pourtant parfois sur son lecteur une sorte d'émotion littéraire qui n'est pas sans charme, cela tient aux qualités fondamentales de son esprit et de son caractère, que toute sa gaucherie d'écrivain ne peut toujours empêcher de transparaître sous l'épais badigeonnage de sa phrase. Un sent, malgré tout, qu'on a affaire à un homme de haute valeur, qui s'intéresse à de graves questions, qui s'y applique de toutes les forces de son judicieux esprit, et qui, ayant, sur tous sujets, d'utiles pensées à exprimer, le fait avec un sérieux, une sincérité, une conscience et une conviction dont on ne peut manquer d'être touché, en même temps qu'on est intéressé par le fond des choses. Cela ne suffit pas pour faire de Polybe un grand écrivain, tant s'en faut. I Mais cela suffit pour qu'il ait parfois de belles pages, belles au moins par l'inspiration générale et la tenue. Et surtout, cela suffit pour qu'on lui doive de ne pas s'en tenir à son égard uniquement à ce point de vue de l'art, qui ne permettrait pas de le placer à son rang dans la liste des grands historiens. Car, tout compte fait, Polybe est un très grand historien. Voilà ce qu'il faut dire pour être juste, et ce qu'il est aisé de faire voir en rappelant quelques-unes de ses vues historiques.

Et d'abord, c'était vraiment une intuition d'historien que cette idée qu'il exprime dans sa préface et qui ins-

Page 1