‹ Histoire de la littérature grecque (volume 2)Chapitre 242 sur 605 · ImJ · texte numérisé non relu

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Dans ce cercle intelligent, on causait littérature; et Dcnys, avec son érudition, ses lectures variées, son goût juste et ses qualités critiques, y était fort écouté. Beaucoup de ses écrits naquirent de ces conversations. Les uns sont des consultations littéraires, adressées à quelques amis absents; d'autres sont des explications, à projios de tel ou tel point débattu et resté douteux: le plus petit nombre seulement consiste en de véritables traités, composés à loisir. Quels qu'ils soient, tous ont cet intérêt, de nous représenter très fidèlement la vie intellectuelle de cette petite société érudile, pédante et batailleuse, qui, après tout, ne doit pas être considérée comme un élément sans importance dans la grande société romaine du temps.

L'horizon des idées y était étroit, comme il Test naturellement dans les écoles qui n'ont point d'ouverture sur la rue. Les grandes choses du monde touchaient médiocrement ces petits professeurs grecs, lis vivaient on dehors de la vie réelle, dans leurs livres ; et il leur manquait à tous cette largeur de vues, cette liberté d'esprit, cette faculté de juger de la valeur réelle des choses, qui ne se forment que par une ample expérience de rhumanité. Nulle philosophie en eux, ni spontanée, ni acquise. Un dogmatisme médiocrement intelligent, et des passions de bibliothécaires. Vivant sur le passé, habitués à commenter des textes et à les critiquer devant des élèves, exclusifs dans leurs admirations, entêtés dans leurs jugements, ils se querellaient tous les jours sur des questions de goût, qu'ils interprétaient petilement. Une exagération provoquait une exagération contraire : les uns ne juraient que par Platon, les autres lui en voulaient furieusement de ce qu'il n'avait pas écrit comme Lysias; quelques-uns faisaient de Thucydide le modèle même de Thistoire, et d'autres au contraire se scandalisaient de sa subtilité puissante et même de son admi-

DBNYS D'HÀLIGARNASSE; son milieu 359

rable sens de la vérité K Tous ces partis-pris se heurtaient, se chamaillaient, s'évertuaient à s'accabler mutuellement sous une grêle de citations, qu'on prenait à pleines mains dans les commentaires, accumulés depuis deux ou trois siècles par les grammairiens. Car l'érudition de ces lettrés querelleurs semble avoir été souvent une érudition d'emprunt. Grands lecteurs d'un petit nombre de livres, où ils enfermaient leur idéal, il est bien probable qu'ils relisaient rarement ceux qu'ib décriaient.

Denys n'était pas une nature assez puissante ni assez . personnelle pour réagir bien vivement contre l'influence de ce milieu. Ce qu'il faut dire en sa faveur, c'est qu'il y avait apporté une sincérité, une modération et une honnêteté naturelles, que le mauvais exemple ne réussit pas à pervertir complètement. Conservateur et profondément classique, par tempérament et par éducation^ c'était une peine pour lui que d'avoir à toucher aux réputations établies ^. Le malheur était que, malgré cela, il ne réussissait pas à se détacher assez des préjugés ambiants pour étudier avec liberté les grands auteurs qui ne répondaient pas à son idéal. Frappé de ce qu'il croyait voir de défectueux en eux, il se sentait tenu en conscience de le dire, « car la première chose, écrivait-il, c'est de ne pas tromper volontairement et de ne pas souiller sa conscience ^ » Le critique à ses yeux avait en effet charge d'ames ; c'était son rôle que de prévenir une imitation irréfléchie qui aurait altéré le goût *. Voilà comment il s'autorisait lui-même dans ses partis pris et se croyait obligé de les soutenir, sans ménagements et sans compromis.

1. Sur les fanali(pi('S do Thurydiile, voyez Denys, Sur le caractère de Thucydide, 2, 34, 37.

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