‹ Histoire de la littérature grecque (volume 2)Chapitre 254 sur 605 · LE TRAITÉ DU SUBLIME · texte numérisé non relu

LE TRAITÉ DU SUBLIME

dans le dernier chapitre^ il reproduit et discute une opinion récemment exprimée par un philosophe * : à savoir que Téloquence a besoin de la liberté. On ne peut pas ne pas songer^ en lisant ce passage, à la discussion que l'auteur du Dialogue des orateurs a placée en 78, sous Yespasien. L'analogie des idées indique probablement que les deux auteurs ont puisé à une source commune, qui doit être un écrit d*un philosophe de ce temps : car c'est surtout sous le règne de Yespasien que Téloge, au moins théorique et indirect, des institutions républicaines semble avo ir été à la mode chez un certain nombres de philosophes ^. D'ailleurs, les allusions à la se* phistique naissante et la déPmition même de l'esprit contemporain, telle que la donne l'auteur, semblent convenir aussi à ce moment '. Et enfin, il faut ajouter que l'auteur pourrait bien avoir entendu les leçons de Théodore, et qu'il se rattache encore au mouvement antiasiatique du règne d'Auguste *.

L'ouvrage même, dont un quart environ est perdu, a été inspiré par la lecture de l'écrit de Cécilius sur le même sujet (ch. 1). Celui qui l'a composé était, comme Cécilius, un critique de profession. 11 fait allusion à plusieurs écrits qu'il a publiés (ch. 9), en particulier à un traité en deux livres, Sur l'arrangement des

1. Ch. XL : ... fiTcep i^Tjrifri tt; tcSv ^iXodâçtov icpodivaY^oc-

2. Dans le récit, tout légendairo d'ailleurs, de Philostrate (Vvb d'ApoU,, V, 33)« les opinions prêtées à Euphrate sont à noter. Il est incontestable que certains philosophes alTectaient alors une grande liberté de paroles. On connaît le rôle de Démélrius (Suet., Yespas.^iZ). Si Vespasien exila les philosophes en 71, c'est évidemment qu'il sentait chez eux une opposition sourde. Dion, lxvi, 13.

3. Ch. 5 : Tb Ycepl xà; vor.aei; xaiv69icouScv icepi o St) liâXiata xopu- ^VTifôatv ol vûv. Ch. 15 : uj; rfir\ vri Ata xal o\ xaO* r,|jLàlç Seivoi pr,Toptc, xaOânep o\ TpayroSot, ^Xéico'j<Tcv épivvua;, etc. Cf. ch. 9 et ch. 44.

4. Ch. III : oicep â BsoScopo;... èxct).si (Piniparfait est à noter). Sur Théodore, voir plus haut, p. 353. — Même chapitre, vivo critique des asiatiques Amphicrates, Hégésias, Matris. Cf. ch. iv.

mots (ch. 39 et iO), et pcut-élre aussi à un antre Sur t usage oratoire des passions {ch Ai) ^ Tout en rendant justice au mérite de Cécilius, il lui reproche de n'avoir pas fait un livre assez pratique (cli. i). Son but à lui est de réunir des observations et des exemples qui puissent suggérer à des orateurs politiques, d'ailleurs bien doués, le sens de la grandeur et les mettre en garde contre les défauts voisins (ch. i et ch. 5).

Le mérite propre do l'ouvrage n'est pas dans l'originalité de la doctrine. 1/auteur ne se fait même pas une idée très nette de son sujet. Ce qu'il appelle to G^;, c'est tantôt le sublime proprement dit, tantôt la simple élévation des pensées ou des sentiments, tantôt la force de l'expression, tantôt l'éclat des images, ou la puissance de TefTet dû à la composition -. Evidemment, il y aurait là, pour une critique plus exacte, bien des distinctions à faire, qu'il ne fait pas. En outre, le plan général de son traité ainsi que la plupart de ses idées sont empruntés à une rhétorique traditionnelle. Tout ce qu'il enseigne sur les figures, sur l'arrangement des mots, rappelle d'assez près ce (|u*on pouvait lire dans beaucoup d'écrits antérieurs. C'est la même nomenclature, et ce sont les mêmes théories.

Mais si cet inconnu n'est ni un esprit très puissant, ni un novateur, ce n'est pas non plus un rhéteur quelconque. 11 s'en faut de beaucoup. Et il a même une personnalité intéressante, qui se marque dans plusieurs traits caractéristiques.

En premier lieu, un esprit naturellement large et

i. Il n'est pas sûr (jue cette dernière phrase soit auth«*nti(|ue.

2. Il est curieux de voir que Boileau et La Harpe, qui croient tous deux comprendre parfaitement la pensùe de l'auteur, ne sont pas du tout d'accord sur le sens ({u'il faut donner au mot sublime (voy. La Harpe, Cours de LUtér., ch. ii). Or, il semble bien qu'ils se trompent tous les deux.

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très ouvert. Point Ao préjugé national. Il a lu los écrivains latins et il les admire : il oon^pare i'.ioénn\ )\ Dô* mosthène «^ch. !2\ et il apprécie fort l>ien ses i|ualitéH propres. Chose plus surprenante : il n'est même pas étranger à la littérature judaïque : o*est le premier Grec, à notre connaissance, (pii ait senti la p^randeur des premiers versets de la (îenése ^cli. 9). Point de li niiditc scolaire non plus. I/école incline toujours i\ mettre la correction au-dessus de tout. Il estime, lui, qu'il n'y a point de grandeur sans défaut, vi il n'adm«»t pas que les écrivains impeccal)l«»s puissent étn^ égalés à ceux qui tombent parce qu'ils s'élftvent (cli. IVA) '.

En second lieu, un sentiment littéraire tn>s vif. ln*»H sincère, très ardent mémo par moments, qui donne i\ toutes ses appréciations, et aussi h son style, quelque chose de vivant et de personnel -.Il sent avec force hi beauté d'une peinture de passion, ti-lle (puî celle du célèbre fragment deSapho qu'il nous a conservé (rh. lOj; et quand il commente certains traits admirables d'Homère, d'Eschvle ou de bémosthène ^'cli. 9, 15, IfJ;, s'il n'est exempt ni de recherche ni de b«d esprit, son «mithousiasme a pourtant quelque chose tUt conuiniriiratir bailleurs, la finesse, la iiràrj^, Tironie légère le louchent aussi; et. bien qu'il mette avec raison llypéridu au-dess4jus de DémosthènC; il a délini son lah*nl en li-rme?? excellents ch. 'U .

Enfin, une certaine îrénéro^ité morale; qui p'\êl« 1 honnête honmie dan^le profeft^eîJr. >'ul. mieux que lui, lia compri-* f'{ dit à qu'-l piinl la î/randeur Iit1/'rîjir#'

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est liée à celle du cœur et de Tesprit (cli. 9). Et c'est un honneur pour ce Grec distingué de s*étre rencontré en cela avec Tacite, et d'avoir expliqué comme lui la décadence de la littérature en son temps par l'affaiblissement des caraclères et ramollissement des mœurs (ch. 41).

Nous ne savons guère quel fut le succès de ce traité dans l'antiquité. Mais il a été grand depuis la Renaissance, et il méritait de l'être. Non seulement, les humanistes modernes ont été heureux d'y retrouver quelques beaux fragments d'ouvrages perdus, mais presque tous ont été charmés des jugements de cet ancien sur les grands écrivains de l'antiquité. Casaubon l'appelait « un livre d'or » *. 11 fut traduit en latin au xvi* siècle., puis en français au xvii* par Roileau, et cette traduction, accompagnée de Remarques, n*a pas peu contribué à augmenter chez nous la renommée de l'ouvrage ^. La Harpe, un siècle plus tard, l'analysait dans le second chapitre de son Cours de littérature, immédiatement après la Poétique d'Aristole, comme une des sources de toute bonne doctrine littéraire. Si de nos jours, il a cessé d'occuper à ce point l'attention, c'est surtout parce que la critique historique s'est substituée de plus en plus à la critique esthétique. 11 a vieilli brusquement, avec beaucoup d'autres œuvres de même nature, sans que son mérite propre ait été pour cela méconnu des juges éclairés.

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