L'HISTOIRE ET LÀ GÉOGRAPHIE
De tout ce qui procède^ on est en droit de conclure que la critique lilléraire, au premier siècle de TEmpire, fut sur le point de se constituer à Tétat de genre distinct : sous une forme étroite^ il est vrai, faute de vues historiques, mais vivante pourtant et adaptée aux besoins du temps. Ce mouvement aboutit chez les Latins à V Institution Oratoire de (Juintilien. 11 se perdit chez les Grecs dans la sophistique du siècle suivant.
Les événements qui avaient eu pour terme la fondation de la monarchie impériale semblaient de nature à favoriser rhistoire, en un certain sens du moins. Sans doute, c'était un grave inconvénient pour elle que la suppression de la liberté. Mais, d'un autre côté, Tunité romaine permettait d'apercevoir bien plus clairement la solidarité naturelle des nations, la convergence longtemps latente des événements, et celte lente évolution qui peu à peu avait fait passer les races humaines d'un état primitif de dis[iersion et d'hostilité à un état final de communauté. Déjà, Polybe, avec une admirable clairvoyance, avait entrevu ce rôle nouveau de l'histoire. Le spectacle de Uoiiie absorbant peu à peu tous les peuples lui avait donné l'idée de cette sorte d'histoire supérieure et largement humaine. Un siècle et demi plus tard, quand Auguste, maître du monde, l'organisa d'une manière qui devait paraître alors définitive, combien cette mérne idée ne dut-fllf pas prendre de force, de netteté, d'évid«-nre pour les esprits ouverts et réfléchis! Imaginons en ce temps un honmie de îrénie, observateur et philosophe, un firec doué^pour les spéculations libres et liardies. élevé par h-s traditions de sa race au-dessus du point «1».' vu** annaliste et administra-
tif OÙ s'enfermaient trop les Romains, un écrivain et un penseur, un Thucydide ou un Aristole, et représentons-nous Tadmirable tableau qu'il aurait pu nous donner s'il eût voulu retracer à grands traits la marche inconsciente des races humaines vers l'unité morale et politique.
11 faut cioire qu'une si large synthèse était plus difficile alors à réaliser qu'elle ne le paraît aujourd'hui. Peut-être n'avait-elle pas été assez préparée encore par les études de détail; peut-être aussi manquait-il aux hommes de ce temps, pour la concevoir et l'entreprendre, cette sorte d'excitation intellectuelle, de confiance joyeuse et d'audace, qui, en certains siècles, doublent la puissance du génie. Quoi qu'il en soit, il no fut donné à aiicun d'entre eux de la réaliser. Tout au plus peut-on dire qu'elle a été comme un idéal confus et latent, dont l'influence s'est fait sentir plus ou moins à tous ceux qui ont touché alors à l'histoire, même aux compilateurs, même aux simples érudits. Cet idéal certainement se laissait entrevoir déjà dans la Bibliothèque do Diodore. Il n'était pas entièrement étranger non plus à Denys d'IIalicarnasse, quand' il racontait les origines de la ville qui avait conquis le monde. Nous allons le retrouver chez Strabon, chez Nicolas de Damas, chez tous les historiens du règne d'Auguste et de Tibère.
Entre tous, c'est Strabon assurément qui a été le plus près de le dégager et de le saisir. Son œuvre, tout incomplète et insuffisante qu'elle est, apparaît néanmoins, en son genre, comme la plus grande de ce temps *.
1. Consulter surtout sur Stral»on l'oxcellcnt Examen de la Géo* graphie de Strabon» par Marcel Dubois (Paris. 1891), où sont indiques et discutés tous les travaux anti^riours. i*armi coux-ci, mentionnons l'article Strabon de la Biographie générale» dû à Guifjniaut, et les Slraboniana d'Ettore Pais (Rivûla di filologia, t. XV, 3-6).
strabon; sa VIB 385
De rhomme méme^ nous ne savons que fort peu de chose *. Né à Amasoe dans le Pont, vers l*an 60 avant J.-C, il appartenait à une famille grecque qui avait eu autrefois des relations avec les rois du pays. Sa fortune lui permit, non seulement de recevoir une éducation libérale et complète, mais, plus tard, de voyager à son gré. Il fréquenta, — sans que nous puissions dire à quelles dates précises ni dans quel ordre, — les écoles de Nysa en Carie, de Rome, d'Alexandrie. Il eut pour maîtres, d'abord le grammairien et rhéteur Aristodème de Nysa; puis son compatriote, le savant philologue Tyrannion d'Amasée, amené à Rome par LucuUus, et à qui Cicéron confia la première éducation de ses fils ; enfin le philosophe péripatéticien Xénarquede Séleucie.U est impossible de dire aujourd'hui quelle fut en lui la part d'influence de chacun de ces maîtres. Strabon d'ailleurs en eutd'autres encore, dont nous ignorons les noms, mais auxquels il dut peut-être davantage : car il se donne partout pour stoïcien, et nous ne savons pas qui l'initia au stoïcisme *. Ajoutons qu'à n'en pas douter ï[ se forma en grande partie lui-même par ses lectures et par ses voyages. Un instinct d'historien et de géographe le poussa à visiter une grande partie de l'Empire ^ 11 vit l'Asie Mineure jusqu'à l'Arménie, les îles grecques,
1. Marcel Dubois, ouv, cite, ch. 1. Nous n'avons sur Strabon qu'une notice df deux lignes dans Suidas. Toutes les informations doivent être tirées de sa Géographie. Cf. Ilasenmuller : De Slrabcmis vUa, Bonn, 1863, et B. Niese, Beitrage zur Biographie Strabo's, Hermès, XIII.
2. Selon Athénée, XIV, p. 657, il aurait connu Posidonios. Mais Posidonioj avait 84 ans en 31, quand Strabon n'en avait guère que 9 ou 10. A supposer que le vieux stoïcien ait encore vécu quelques années et que Strabon ait eu un peu plus tard l'occasion de l'entendre, il n'est pas possible qu'il y ait eu entre eux des rapports suivis.
3. Marcel Dubois, p. 76-84. Schrœter, De Strabonis itinerihua, Lipsix, 1874. — Voir son propre ti-moignage, Géogr,, II, 5, 11.
Hiitoire de la Litt. grecque. — T. V. 25
peut-être la Syrie, fit un long séjour à Alexandrie, parcourut rÉgypte, vers Tan 20, avec son ami /Elius Gallus qui en était gouverneur, traversa la Méditerranée, une partie de la (îrece, visita l'Italie, et séjourna sans doute plusieurs fois à Rome. Mais, s'il aimait à voir, il semble qu'il ait aimé encore davantage à lire. Polybe et Posidonios furent ses véritables maîtres, et ils le firent ce qu'il a été. Toute sa vie semble avoir éti absorbée par ses travaux. Riche et dénué d'ambition, il recueillit des matériaux et les mit en œuvre dans deux grands ouvrages, ses Études historiques et sa Géographie. Il vit tout le règne d'Auguste et une partie de celui de Tibère : il semble être mort peu avant l'an 25 de notre ère, en tout cas après le roi Juba de Mauritanie.
Son premier ouvrage, intitulé Études historiques ('I-j- Topixi !j-opyî[i.xTx), est aujourd'hui perdu ^ 11 dut le composer dans la première partie du règne d'Auguste, c'est-à-dire au temps où Denys d'Iïalicarnasse écrivait son Histoire primitive de Rome, mais dans un tout aulre esprit. Ces Études remplissaient quarante-sept livres. Les quatre premiers formaient une sorte d'introduction, on l'auteur rappelait peut-être les principales époques de l'histoire du monde jusqu'au second siècle avant notre ère -. Les conquêtes de Rome, du moins les premières, «levaient y être brièvement résumées, car l'au-
1. Fragments dans G. Mûller, Frag. Ilist, Gra^c, Cas. t. III, p. 490-49i.
2. D'après un passage de la Géographie (II, p. 70 : Kai r.piîv V 'J7rr,p$£v itti nXéov xaTiÎEÎv TaÙTa •j7:c{ivr,(iaTiîIo{i£voi; Tac 'AXi^âvfipou irpdPfj;), on a cru que Strahon y avait raconté, au moins on abrég»'» l'histoire d'Alexandre. Cela est tout h fait invraisemblable. Le passage de Strabon a ôt«» bien expliqué par M. Scliwarz (art. Arrianus, dans Pauly-Wissova, p. 1243-1244). Il s'agit simplement de notes que Strabon a prises sur l'expédition d'Alexandre, pour les parties iXa &{\ Géographie qui se rapportaient aux pays que le conquérant avait fait connaître.
STRABOX; SES ÉTIDES OISTORIQUES 387
leur n'avait pas voulu refaire le récit de Polybe. Le sien commençait proprement à la date où Polybe sï»tail arrêté, c'est-à-dire à la destruction de Carthage en 146, et, à partir de là, se développait jusqu'à la fondation de l'Empire, en quarante-trois livres, dont l'ensemble constituait ce qu'il appelle lui-même la Suife de Polt/he (ri Kuri IloX-iSiov) '.
Comme le titre rindi(|ue, c'était plutôt une série continue « d'études » ou de « notes » qu'une histoire proprement dite. Strabon lui-même a délini s<»n dessein : il avait voulu faire, nous dit-il, un ouvrage utile « à la philosophie morale », où tout le monde put trouver à s'instruire; et. pour cela, laissant <le coté les menus détails, il s'était atlaché seulement aux hommes et aux choses dignes de mémoire -. Il s'adressait, non aux érudîts, ni aux spécialistes, mais à tous les esprits qui aimaient à juger et qui voulaient connaître les grands traits de l'histoire, Gn^cs ou Romains indifféremment, en particulier à ceux qui exerçaient des charges (tou; iv Toî; uTTêpoyxt;), parce (ju'ils avaient plus besoin (|ue les autres de cette sorte d'expérience humaine; et il se proposait de leur donncT des leçons pralicpies, faciles à retenir, au moyen de récits qui se liraient agréablement.
Ce point de vue large, élevé, vraiment universel, Strabon le devait à la fois à Polybe, son maître, et à l'influence de son temps. C'était peut être par là (jue
1. Suidas. IloXûêio;. Strabon, (iffocft:, XI, p. 'ô\o, ot Ir» passa^ço relatif à Aloxandro, Géoyr., 11, p. 70.
2. Géofjr., I, j). 13 : Ator-p r,(iiï; :T£iioir,xa{i£v C7:opivy,|iaTa Ivropixà, -/pr,<n(iJ(, b); unoXatiôâvofiîv, gî; •zr^y f,6ixr,v xai tcoaitixyjv ^iXodoçtav. Voir (môme passage, liy:n«.'S pn'îcédent'^s) comment il (lôfinit c«;ux qu'il appeU« i:o).itixoî: ce mol, «ous l'influence du latin civilis, «tait devenu i peu près synonyme de éXeCôepoi xaî çtXoToçoOvTe; ; il implique pour lui une éducation lilu-ralo, en dehors de toutu spécialitt* professionnolli*. Strabon ajoute, en parlant du ses Éludes historiquei '. ixil Tàirspi to-j; éTtiçavîî; avSpa; xai ,StO'j; rjy/dvei |ivr,tir,c, Ts tt {ttxpà xai aSo^a TrapaXeiTCSTsi.
son ouvrage se distinguait à première vue de Touvrago analogue de Posidonios ('IcTOpix 'h [tsTcit IloXiiêiov), qui semble avoir été plus annalistique, plus abondant en détails d'érudition et de curiosité morale *. D'ailleurs le récit de Posidonios n'embrassait qu'une cinquantaine d'années; celui de Strabon s'étendait à plus d'un siècle. 11 est probable, en outre, — et les fragmenls confirment cette conjecture, — (ju'il avait insisté justement sur les événements de la dernière période, dont Posidonios ne parlait pas, sur les guerres de LucuUus et de Pompée en Asie, sur les aiîaires du Pont, d'Arménie, de Svrio. événements qui l'intéressaient lui-même personnellement. Plusieurs citations faites par FI. Josepli prouvent qu'il avait donné de bien curieux renseignements aussi sur les Juifs, leurs établissements en Kgypte et en Cyronaïque/ et leurs rapports avec Rome -. Pour composer ce grand ouvrage, Strabon avait lu et dépouillé un grand nombre d'bistoires, partielles ou générales, notamment les écrits de ïimagène, d'Asinius Pollion, d'Hypsicrate \: mais on peut croire qu'il avait su clioisir et proportionner sesemprunts. en restant fidèle à son dessein original.
Toutefois, ce ne sont pas ces Études historiques qui ont fait vivre le nom de Strabon ; sa réputation est fondée sur un second ouvrage, la Géographie ou Études géographiques (reoïypaçuà, sous-ent. Ù7:ou.VY;[^.aTa), qui nous a été conservé presque en entier.
Par le dessein fondamental, ce second ouvrage, composé dans les premières années du règne de Tibère *,