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Cil. XXXV, fin

GORNUTUS £T MUSONIUS 419

Moins maltraité par le tomps, C. Musonius Rufus

îent encore sa place entre les moralistes de ce siècle K liievalier romain, d'une famille étrusque originaire de 5olsène, il fit profession de philosophie, et se rendit cé- *bre par son enseiguemont sous Néron. Sa renommée •t rinfluence qu'il prenait sur la jeunesse le firent exiler

n 63. Il fut relégué en Grèce, d*où il revint à la mort Le Xéron; il embrassa la cause de Vespasien, qui lui ►arut celle de liionnéleté. Dès le début de son règne, 1 accusa et lit condamner le délateur Celer. Quand Ves- ► asien à son tour, chassa do Home les philosophes, en

1, Musonius fut excepté de celte rigueur par une fa-

' cur spéciale. Le second Pline put encore le voir et Tai-

rier : mais il semble être mort avant le règne de Domi-

î en. Sa maison élait comme le sanctuaire du stoïcisme

Uome sous Néron et Vespasien. On y voyait venir,

xîlre autres disciples, le jeune Kpictète, qui y fut initié la philosophie *. Les conversations privées qui s*y te- ^ î^i»*nt <?t quelques conférences publiques en grec que ^«^Jiina Musonius ' furent plus tard publiées en substance *^run certain Pollion. évidemment son disciple, sous ^* litre de Souvenirs de Musomus (Mo'iatùr.ox} à7ro;Avrj[i.ovciir*-aTa); recueil dont un assez grand nombre de mor- '-eaux nous ont été conservés dans les extraits de Sto-

D'après les témoignages les plus autorisés, notam-

\. Suiiias, V. Moj(7civio; ; Tacit.\ Aanales, XIV, 59; XV, 7i ; llistoires, III, 81 ; IV, 10 ot 40; Pliilostrate. I^éron ; Vie d'ÀpoU.» VII, 16; Pline, Episl., III, Il ; Diou. LXII, 27, 3; LXVI, 13, 1.

::. Épictèto, Entretiens, I, 7, 32; 9, 29; III, 6, 10 ; 16, 1 ; 23, 29.

;î. Plusieurs passagf.'s d'Aulu-Gelle prouvent que Musonius enseignait en grec (IX, 2, 8; XVI, 1, 1). Le mot cité en latin (XVIII, Z, 1 : Remittore animum quasi amittere est) est probablement une traduction du ^rec : "Ojioiov to àviêvai 4'^XV "^V activai.

4. Musonii reiiquiœ et apophthegmata, de Peerlkamp, Harlem, 1822. Suidas, II(i>Xt(ov.

ment ceux d'EpictMe et d'Aulii-Cîelle, renseignement de Musonius était remarquable par sa sincérilé vigoureuse et son caractère pratique '. Sans dédaigner aucune partie de la doctrine traditionnelle, it s'attachait surtout à la morale. Ses leçons étale nt de vives peintures, franches et familières, où chacun ^a reconnaissait. Volontairement étranger à toute rhétorique, il se proposait d'éveiller la conscience de ses auditeurs, d'y faire naître le reproche secret qui seul rend efficace la parole du maître, et il y réussissait par une précision pénétrante.

Cotte impression des contemporains, nous ne l'éprouvons pas complètement en lisant les fragments qui sont venus jusqu'à nous. La faute en est sans doute au rédacteur, qui n'a pas su garder tout ce qui faisait la force et le charme de la parole du maître. Les qualités propres de celui-ci apparaissent davantage dans les mots cités isolément par Plutarque, Aulu-Gelle, Stobée. Mais les fragments étendus nous donnent du moins l'idée nette de l'esprit de son enseignement moral. Ce sont des instructions familières qui touchent à toutes les choses quotidiennes, à la nourriture, à l'habitation, aux vêtements, au mariage, aux droits des parents, aux peines de la vie, à la vieillesse -. Les idées viennent de Platon, d'Aristole, de Chrysippe; ce sont celles que nous rencontrons vers le même temps chez Sénèque et chez les

1. Coll., V, 4; paroles de Musonius contre les sophistes, notamment : Quisquis ille est qui audit, ... inter ipsam phHosophi orationem et perhorroscat necesse est et pudeat tacilus et pœniteat et gaudeat et admirelur..., etc. Epict., Entret., III, 23, 29 : oCtw; e>sf£v tùob* £xa<jTov f,po)v xaOrjjLEvov oï'aOat on tî; icote aCtov Sta€éoXr,xev* oCtcoc r^1ZTlxo Tcôv Yivo(jLév(i)v, O'jtco Tcpb ô^Oa/.iKôv êrcOEi rà Ixcccrrou xaxa.

2. Stobée, F/orileg. I, 84, iztpX <rxéi:r,; ; XXIX, 78, k€ç\ iTKr,<ntùç, sur la nécessité de s'exercer quotidiennement à la Tcrtu ; XVIII» 38, itep\ Tpoçr,; ; XXIX, 75, "Oti ic^vov xataçpovrjTéov ; XL, 9, 6tc ou xaxôv ^ ?vYr„ entretien avec un exilé sur l'exil ; LXVU, 20, Ec i|iit6îiov Tw çt).oao9EÎv YcrpLo; ; LXIX, 23, xi xb xe9a>aîov ya|iou ; GXVII, 8, Tt âpioTov Y^pcAC éfoStov ; etc.

MUSONIUS RUFUS 421

pythagoriciens. Si Masonius se distingue par quelque chose entre les miître.s du stoïcisme, c'est surtout par un remarquable bon sons pratique, qui n'exclut pas l'clévation des sentiments; il prend la société telle qu'elle est, il ne sacrifie pas la famille à un ascétisme chimérique S il donne à la femm^ sa véritable place au foyer et il élève très haut l'association conjugale-. On comprend mieux, en le lisant, quelle influence salutaire exerçait alors la philosophie grecque dans le monde romain. Ses vrais propagateurs étaient des hommes d'une vie exemplaire, qui ne cherchaient pas à faire de brillants discours, mais qui "avertissaient à propos, signalaient le mal à éviter, montraient familièrement le devoir quotidien, et rappelaient en toute occasion l'idéal prochain qui devait ennoblir la vie ^ La vénération adectueuse que témoigne Pline le jeune pour la mémoire de Musonius et pour son gendre, le philosophe Artémidore, en dit très long sur le bien que ces sages modestes faisaient autour d'eux.

Les autres écoles, platonicienne et péripatéticienne, pourraient être passées ici sous silence, si l'on ne tenait compte que des maîtres obscurs qui représentèrent alors dans la société romaine les traditions de l'Académie et du Lycée, plus ou moins fondues ensemble*. Mais à côté

1. Voyez lo morcoau E: ipinoôiov Tâ> 9;Xoiofiîv yi^L-ii (StobJJ, Floril,, LXVII, 20), où il soutient «luo lo philosopho doit sj marier.

2. Morceau intitulé Ti t"o xspiXaiov yiaoj (Stolj.. Floril. LXIX, 2 3j.

3. C'est un des principes de M isonius que philosopher, c'est tout siinploinint bien vivre : OJ yxp Ôr; ç;Xo<to?ïî/ êtîo-jv ti çaivstxi ôv î^ tb & 'K/iitii xx\ à lïpodi^Jtîi Xôy<o {i»v àval^TjTcrv, ëpyy 5- ^pi^tciv (Slobée, FlorU., LXVII, 20, lin).

4. Il faut cependant accor lor nu moins une brève mention au platonicien ïhrasylbi, contemporain de Tibère, qni groupa les

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PHILOX; SA VIE 423

cerdotalc qui semble avoir tenu un haut rang parmi les Juifs d'Alexandrie, Pliilon reçut dans sa jeunesse une double éducation, hellénique et hébraïque, des plus complètes*. Il connut tous les grands écrivains de la Grèce, poètes et prosateurs, mais plus particulièrement les philosophes, et, entre ceux-ci, Platon, dont Tinfluence lo pénétra tout entier*. En même temps, il étudiait à fond l'Ancien Testament, non seulement en le lisant luimême, mais en Tentendant commenter dans les écoles juives et dans les synagogues. Devenu homme, il semble avoir vécu constamment dans le milieu où il avait été élevé, aimant la retraite et se donnant avec amour à cette philosophie religieuse qui était tout pour lui. Lui-même comptait alors au nombre des principaux docteurs de la sagesse révélée; et l'on sent que la plupart de ses ouvrages, avant d'être écrits, ont dû être professés à l'école ou dans le temple. Il vécut ainsi, sous Auguste et sous Tibère, de plus en plus renommé parmi les siens pour sa vertu, pour sa science et pour son éloquence. C'était un homme grave, détaché du monde, que Ton devait vénérer profondément. Sous Caligula, d'a-

1. Sources de la biographie de Philon : Suidas, <ï>i).wv 'louSaToc ; Photius, Bibl., 105; puis do nombreux téinoignagnos dispersés; les plus importants sont ceuxdo Philon lui-moui(\ notamment dans ses écrits Contre F laccun^i Sur Vamhassade, Do nos jours, la biographie do Philon ti«^nt nalurollomont «a placo dans tous les ouvrages relatifs à sa philoso])hio, dont il sera question un peu plus loin. Citons à part les pag*'S quo lui a consacrées Kenan dans le dernier volume de son Histoire (Vlsraël. Consulter, comme étude d'ensemble, l'article do Daehno, dans VEncyclop. do Ersch et Gruber.

î. Il est curieux de comparer à cet égard l'éducation de Philon à celle de l'historien Joseph, les idées des Juifs d'Alexandrie à celles des Juifs de Jérusalem, k Jérusalem, l'éducation d'un jeune israélito de bonne famille est purement juive ; à Alexandrie, elle est plus grecque encoro que juive. Il n'est pas même sûr que Philon sût l'hébreu. En tous cas, il cite la Bible d'après la traduction grecque, < qu'il suit, comme l'a dit E. Ilavet, jusqu'à en être dupe. >

rttîrs' Ikfcaf <ïc-> -rr^L-^cs :^r. r.s:ti.-: <:s. I*^:«- déjà

ïrfîl.r-

philon; ses écrits 425

ici entrer dans des discussions qui seraient infinies^ nous nous contenterons de quelques indications générales.

Les ouvrages de Philon se divisent assez naturelle ment en deux groupes. Le premier comprend tous ceux qui se rapportent à l'explication du Pentateuque; le second^ un certain nombre d'ouvrages de propagande ou d'apologie, et quelques traités philosophiques.

Le premier groupe formait une longue série continue. C'étaient d'abord les Questions et Solutions sur la Genèse et l'Exode, dont il nous reste seulement quelques fragments, soiten grec, soit en latin. Venait ensuite le Commentaire allégorique de la Genèse, dont nous possédons la plus grande partie sous divers titres. M. Massebieau, a montré comment l'auteur, tout en suivant l'ordre de son texte, en tirait, par l'interprétation allégorique, une « histoire continue de l'âme », depuis sa formation jusqu'au degré de perfection qu'elle peut atteindre et qui était représenté par le type de Moïse ^ La série se complétait par une Exposition de la loi, qui prenait pour point de départ la création du monde, montrait ensuite la loi réalisée sous une forme vivante dans les biographies d'Abraham, d'isaac, de Jacob, de Joseph*, et enûn étudiait le décalogue et les lois particulières, de façon à en tirer toute une législation religieuse, morale et politique. C'est à peine si nous possédons la moitié des ouvrages où se développait cet enchaînement de pensées.

Le second groupe offrait presque autant de diversité qu'il y avait d'unité dans le premier. On y trouvait d'abord le Moïse que nous lisons encore en trois livres, avec

sertatioD. Tout récommenl, E. Ilerriot a repris cello question, avec des vues quelquefois divergentes : Philon le Juif, Paris, 1898.

1. Massebieau, ouv. cité. Ce Moïse, qui formait le dernier tome de celte série, n'est pas celui que nous ])ossédons, lequel appartient à un autre groupe.

2. De ces quatre biographies, nous n'avons plus que celles d'Abraham et de Joseph.

plusieurs traités qui le complètent {Sur Vhumani^^y Sur le repentir, Sur la noblesse). Tous ces écrits s'adre^' saient aux païens qui so sentaient attirés vers le judaïsm^r*- Philon y combattait leurs préjugés et leur ouvrait la \o\£y^> soit en leur faisant connaître le léjrislateur d'Israël ^'^ sa doctrine, soit en répondant à leurs doutes et à leur'^ objections. — Dans les *V77o9eTixi, aujourd'hui perdus, î ^ semble qu'ayant un dessein analogue, il en poursuivai "^ l'accomplissement par une méthode un peu différente *

— C'était encore une pensée de propagande qui lu--^ avait fait composer cette Apologie des Juifs, à laquell^^ Eusèbe rapporte le fragment qu'il nous a transmis Su: les Esséniens. Il semble naturel d'y rattacher aussi 1 traité Sur la vie contemplative, dont l'authenticité a été si vivement discutée, mais qui paraît bien porter son empreinte personnelle. — Le récit de Y Ambassade à Caligula, si intéressant, et l'écrit Sur Flaccus, sont deux ouvrages très voisins des précédents par l'esprit, mais distincts pourtant, et indépendants l'un de l'autre.

— Enfin, il convient de mettre dans le même groupe quelques ouvrages philosophiques, qui s'adressent aussi à un public mêlé, aux païens aussi bien qu'aux juifs, et même plutôt aux païens. Tels sont l'écrit perdu Sur ^esclavage de tinsensé, celui que nous possédons Sur la liberté du sage, s'il est réellement de Philon, enfin les Traités sur la Providence ci V Alexandre, traduits de l'arménien, et à propos desquels il convient de faire toutes les réserves nécessaires quant à leur forme primitive.

Cette immense série d'écrits témoigne non seulement d'une merveilleuse activité, mais aussi d'une remarquable puissance d'esprit. On y sent partout de larges pensées et de grands desseins, qui se développent avec ampleur et patience, sans précipitation, sans sursauts, sans

1. Le titre de cet ouvrage est fort obscur pour nous et a été interprété diversement.

philon; sa méthode et sa doctrine 427

interruptions. Les dégager et les examiner en détail est TafTaire do la philosophie. Pour l'objet que nous nous proposons ici^ il suffira d'étudier sommairement^ dans l'ensemble de cette grande œuvre, l'esprit et le talent de Philon^ en marquant à grands traits l'influence qu'il a exercée^ soit sur la philosophie néoplatonicienne, soit sur la littérature chrétienne.

La méthode de Philon, dans ses commentaires sur l'Ancien Testament, c'est l'interprétation allégorique pratiquée avec une liberté, ou plutôt une fantaisie, qui nous parait à nous un défi perpétuel au bon sens *. Cotte méthode, Philon l'a reçue toute faite. Elle avait été appliquée par la philosophie grecque, par les Stoïciens surtout, à l'interprétation de la mythologie ancienne et à celle des textes classiques, spécialement des poésies d'Homère. Elle était passée de là à Alexandrie, et nous savons par Philon lui-même que ses prédécesseurs en faisaient usage depuis longtemps pour expliquer l'Écriture, qu'ils considéraient pourtant comme révélée. 11 n'a donc rien innové à cet égard. Mais, en raison de la conservation do ses œuvres, c'est chez lui que cette méthode nous apparaît le plus clairement. Ainsi traitée, l'Écriture n'est vraiment plus qu'un prétexte. Méprisant le plus souvent le sens littéral, qui lui parait indigne de Dieu, il fait dire au texte tout ce qu'il veut. Et c'est ainsi qu'avec une assurance sereine et vraiment étonnante, il y retrouve, sans la moindre difficulté, les grandes doctrines de Platon, d' Aristote, de Pythagore, celles des Stoïciens, qui, selon lui, ont été toutes empruntées par leurs prétendus auteurs à la source juive.

La doctrine qu'il tire de là ne peut être indiquée ici qu'en quelques mots -. Un dieu unique, qu'il essaye de

1. Voir, pour plus de détails sur ce point, Zeller, Phil. de Griech., t. V, p. 347 et suiv.

2. Zeller, ouv. cilé. Rappelons aussi Texposô de Vacherot dans

dégager autant que possible de toute déterminatîoD. afin de le rendre plus pur; un dieu qui est Tétre, l'absolu, Tun, maïs qui pourtant, par une contradictioo nécessaire, se trouve posstvler aussi certaines qualités humaines^ la bonté, l'aclivité. la volonté. Puis, pour ne pas mêler ce dieu au monde, pour ne pas être obligé surtout de lui imputer k* mal physique et moral, toute une série d'êtres intermédiaires, d'ailleurs insufCsamment définis et classés, des êtres qui sont quelque chose de lui et qui ont pourtant une existence distincte, ses puissances {iwx\Ui;)f dans la conception desquelles nous reconnaissons à la fois les Idées platoniciennes, les causes aristotéliques, la raison créatrice des Stoïciens, les démons de la mythologie païenne et les anges de la Bible. Parmi ces puissances, la première, la plus constamment en scène, est le Verbe (Aoyo;), qui apparaît, dans toute cette doctrine, comme un intermédiaire nécessaire entre le vrai dieu et le monde *.

Cotte métaphysique est dispersée dans tous les écrits de Philon, d'où il faut la dégager ; et justement à cause de cela, elle ne semble pas s'être organisée en un système très complet ni très fortement étudié dans ses détails. D'ailleurs, quelque intérêt qu'elle inspirât à son auteur, elle le préoccupait moins que la morale. Le grand objet qu'il se proposait, c'était la vie spirituelle, pour lui-même et pour les autres : tous ses écrits tendent à définir, à recommander, à célébrer cet idéal. Sa doctrine morale est stoïcienne en son fond; elle Test par son ascétisme décidé, par sou dédain absolu de tout ce qui ne dépend pas de la volonté, par l'idée qu'elle se fait du sage, par sa notion du progrès (npoxwri;), qui est la loi même de la vie. Et pourtant, sous ces ressemblan-

nounistoire de V École d* Alexandrie, t. I. Cf. Herriol, ouv. cité, 1. II, Exposition de la philosophie de Philon.

1. J. RéviUe. Le logos, d'après Philon d'Alexandrie, Genève, 1877.

philon; sa doctrine 429

frappantes, des différences très sensibles éclatent,

qu'on y regarde de près. La morale de Philon est

réalité pénétrée de Tesprit juif et de Tesprit platoni-

1, et par là elle est bien plus voisine du christianisme

ne rétait le stoïcisme. Fondée sur la croyance à

révélation et à une inspiration divines, bien loin de

D du sage une sorte de dieu, elle ne conçoit la vertu

conmie un don d'en haut, sans cesse renouvelé ; la

on de la grâce lui est essentiellement inhérente. Do

icnt qu'elle n'a rien de l'orgueil ni de la sécheresse

Stoïciens. D'ailleurs elle ne se complaît pas en elle-

iw; son idéal n'est pas humain; elle est mystique et

ois enthousiaste. Le rêve de l'àme épiiise du bien,

l, pour Philon, de se détacher du corps et de la

e, de s'élever jusqu'à Dieu, de vivre en lui, dans

contemplation pleine de joie et d'amour. Aussi, tan-

que les Stoïciens du temps s'attachent minutieuse-

it à régler tous les détails de la vie, à en prévoir

tes les circonstances, lui, au contraire, en méditatif

Ité, semble oublier le plus^souvent toutes les menues

ses d'ici-bas, qui ne l'intéressent ni no le préoccu-

t, et sa pensée monte, d'un doux essor, jusqu'à ces

teurs sereines qu'elle considère comme sa vraie pa-

. Si l'extase n'est pas encore pour lui un besoin cons-

., s'il n'y vise pas, par un dessein arrêté et conscient,

ime à l'état suprême où doit tendre la philosophie,

ne peut nier du moins que le mouvement même de

sentiments ne l'y porte, comme à leur terme na-

'est en cela précisément que consiste la personnalité t*hilon; et cette personnalité, tendre et pieuse, tout fuée d'une religion d'amour, est aussi ce qui le rend rinal et intéressant comme écrivain. Les sentiments remplissent ses écrits et la manière dont il les tra- , font de lui, au point de vue littéraire, une sorte

430 CHAPITRE II. — D'AUGUSTE A DOMITIEî^

d'intermédiaire entre Platon et Jcs écrivains chrétiens. Ceux qui disaient de lui^ comme le rapporte Suidas S qu*il « platonisait », traduisaient ingénieusement une impression juste, mais qui a besoin d*ètre définie et complétée.

Bien des afFinités naturelles rapprochaient Philon de Platon, et il n'avait qu'à suivre son instinct pour se développer, en tant qu'écrivain, sous l'influence prédominante et constante de cet admirable modèle. 11 ressemble à Platon par l'abondance facile, par le courant large et libre du slyle, par une ampleur qui est ordonnée sans être périodique; il a, comme lui aussi, quoique à un moindre degré', le don d'associer sans disparate la poésie à la prose, l'invention des images, la faculté de rendre vivantes les choses abstraites, celle de mélanger la subtilité de la dialecti(|ue à une certaine grâce originale de rêve et de sentiment.

Mais, outre qu'il est très inférieur k son maître par l'imagination, il manque absolument de cet instinct dramatique qui prélait tant de vie et de variété à la dialectique platonicienne. Son abondance est presque toujours prolixe et devient vile monotone. D'ailleurs, il est bien loin de cette spontanéité cliarmante, qui n'avait pu se produire qu'en un moment bien court, dans la floraison toute jeune de l'atticisme. Hien qu'il rejette très heureusement le vocabulaire teclini(|ue et disgracieux des écoles de philosophie contemporaine, il emploie encore trop de termes abstraits. (|ueh|uefois aussi des expressions recherchées, dont \o sens précis demeure obscur. La rhétorique des écoU's. sans k' dominer, ne lui est pas non plus étrangère, surtout dans les parties narratives de ses œuvres, où il met en scène des per-

i. Suidas, ^tXu)y : *EV;.oOTr,ff£ t£ àôvov ;:ap6(iovov IlVartovi, w; xa\ eî; icapo:(&(av Ttap* "E/.Àriffi toCto -/wpf.'ja;* « r, nXdTwv çi/.uvt^lEt r^ <I>tÀ(a>v

philon; l'écrivain 4^1

sonnages. Il y a donc de l'artifico dans sa manière^ comme dans celle des meilleurs écrivains grecs de son 'einps ; et peut-être, à cet égard, ses écrits les plus soignés, tels que son Moïse par exemple, sont-ils dans 'ensemble de son œuvre les moins réellement platoni- -ions.

Mais ce serait lui faire tort que de s'en tenir à ce

•oint de vue. Le mérite original de Philon comme écri-

'iiin n'est pas d'avoir reproduit quelque chose du lan-

riigc de Platon; c'est bien plutôt, à mon avis, d'avoir

ouvent réussi à traduire des sentiments nouveaux dans

I lie forme appropriée. Lu Grèce païenne avait peu connu

t3 mysticisme; du moins, elle ne l'avait exprimé qu'ac-

i Jentellement dans sa littérature. Philon est le pre-

i x'wv prosateur qui ait su s'adresser à Dieu, ou parler

V* lui aux honunes, avec cet accent de piété ardente et

^'tle sorte de solennité sincère (jui allaient devenir or-

L iuaires aux écrivains chrétiens.

Pour préciser cette observation, remarquons d'abord

L li'il a déjà, quand il parle des œuvres divines, la ma-

>^ tiilicence à demi poétique, mais en même temps pro-

'TDijdément religieuse, des futurs prédicateurs chré-

îcns :

u Quelqu'un qui entrerait d:ins une cité bien policée, où toute la vie publiq-K? serait c)rJrc et biîaulé, ne se dirait-il pas uussilût : Voilà une cité qui a pour la gouverner des chefs excellents? Eli bien, celui qui arrive dans la cité vraiment grande, je veux dire cet univers, et qui contemple la montagne et la plaine également remplies d'aniuiaux et de plantes, le cours des fleuves qui naissent des sources et celui des eaux torrentielles, les mouvements des mers, Tlieureux équilibre de la température et la succession des saisons de Tannée, puis le soleil et la lune, ces guides du jour et de la nuit, et ces révolutions des astres, (Ixes ou errants, (jui tournent comme im chœur de danse avec le ciel tout entier, n'eritt-il pas naturel, ou plutôt n'est-il pas nécessaire, qu'il conçoive aussitôt un

dieu, qui en est lo pure et le créateur et en même temps le guide suprême * ? »

Sans doute, ridée exprimée ici remonte au moins jusqu'à Socrate. Mais il y a, dans Tailure de la phrase et dans la pompe des expressions, une sorte de lyrisme, fait à la fois d'admiration naïve, de conviction ardente, et d'amour, qui prête à cette très vieille idée un accent nouveau.

Et encore, il n*est question dans ce passage que du monde extérieur. Combien Philon ne sera-t-il pas plus original, quand il pari ♦ira de cette vie spirituelle qui lui est si chère et dont il a fait son domaine propre f Écoutons- le, lorsqu'il paraphrase les paroles de Moïse devant le buisson ardent, priant Dieu de se révéler à lui. Ici, le sentiment qui s'exprime est celui de la foi inspirée par l'amour, l'élan de l'àme qui veut connaître Dieu pour le mieux aimer, et qui n'attend que de lui l'illumination dont elle a besoin ; et c'est par conséquent Tune des inspirations fondamentales du christianisme :

« Ah ! Révèlemoi qui tu es en vérité. Car, s'il ne s'agissait que de ton existence, l'univers me Va enseignée; il t'a fait connaître à moi, comme un fils fait connaître sop père, comme l'ouvrage fait connaître l'ouvrier. Mais ce que tu es en ton essence, voilà ce que j'ai soif de savoir; et cette science-Iû, il n'est pas une des parties de l'univers entier qui puisse m'en donner l'accès. Donc, je te prie et je t'implore, pour que tu accueilles la demande d'un suppliant, qui est plein de ton amour, et qui ne veut adorer que toi seul. La lumière ne se manifeste par rieft d'étranger à elle-même : elle est sa propre monifestation; et, de même, toi, tu peux seul te faire connaître à nous. Voilà pourquoi je crois mériter d'être pardonné, si, manquant de maître, j'ai osé me jeter à tes pieds, pour me faire instruire par toi-rnôme 2. »

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