PHILOSOPHIE MORALE APRÈS DOMITIEN
plus rien à cnl reprendre, puisqu'on est gouverné, pacifié, défendu et contrôlé : mais mouvement qui fait du moins illusion, qui anuise et occupe les yeux et les esprits, et qui se propage naturelle;nent de la société à la littérature. 11 s'y manifeste presque en même temps, dès là fin de ce premier siècle, dans la philosophie et la rhétorique. Commençons par la philosophie, puisque c'est elle qui a produit d'abord les œuvres les plus remarquables.
Durant les régnes des premiers Césars , la philosophie, appliquée à la conduite de la vie, était devenue de plus en plus Tobjet préféré vers lequel se tournaient les âmes éprises d'idéal. Il était naturel qu'après la chute de Domitien, ce fût elle qui profitât d'abord des temps meilleurs. Sous les premiers empereurs, depuis Tibère jusqu'à Xéron, et plus tard encore, sous Vespasien et sous Domitien. elle avait été presque toujours surveillée et suspecte, quelquefois persécutée. Dans cette période militante, elle s'était durement essayée, et elle avait pris conscience de sa valeur. Les dénonciations, l'exil, les supplices l'avaient aguerrie et exaltée. Les hommes supérieurs s'étaient fait dans ces épreuves une personnalité forte, qui ne demandait qu'une occasion favorable pour se révéler dans des œuvres remarquables. Dès que le silence ne fut plus im[)Osé, ces œuvres se produisirent.
Celui qu'il faut mettre ici en première ligne, comme le représentant le plus original de cette vertu endurcie au feu, c'est un homme qui n'a rien écrit, Epidète. Car sa parole a été si forte, si sincère, si spontanée, qu'elle est restée vivante dans les simples notes d'un disciple.
460 CIIAP. III. — HliNAISSANCE AU II® SIÈCLE
L'enseignement d'KpiclMe était purement oral : aux leçons proprement diles, où il exposait sans doulo les doctrines traditionnelles de l'école, s'ajoutaient des entreliens familiers, dans lesquels le maître, réponrlant aux questions variées qu'on lui posait, touchait à une foule de points de morale pratique. Ce sont des entretiens de ce genre qui furent recueillis par Arrien. Il les avait notés, au jour le jour, et, quand Epictète fut morl, ne se sentant pas le droit d'en refuser à d'autres le profit, il en laissa prendre copie à quelques personnes. Ils se répandirent ainsi dans le public. Alors seulement, Arrien se décida à les publier *.
Pressé par le temps, et sentant bien d'ailleurs, comme il le dit dans sa préface, que de tels enseignements n'avaient pas besoin d'èlre ornés, il donna au public »es notes telles qu'elles étaient. Voilà pourquoi le livre doit être considéré comme l'œuvre d'Kpictète lui-même, et non comme celle d'Arrien. Partout, nous y entendons Paccent du maître, nous y trouvons ses formes de langage brusques, ses comparaisons vives; c'est la parole vivante, surprise et notée dans sa négligence, mais aussi dans son originalité première. Ce qui nous reste de ces Entretiens forme quatre livres. L'ouvrage entier en comprenait probablement huit ou douze, selon la manière de le diviser ^.