‹ Histoire de la littérature grecque (volume 2)Chapitre 298 sur 605 · Entretiens, Lettre préliminaire · texte numérisé non relu

Entretiens, Lettre préliminaire

2. Ces Entretiens sont cilôs dans riinliquité sous des noms divers, Aiatptêaû dissertationes, h'.oXi\iiz» ô(x;Àîai, AÔyoi, Û7co(i.vr,pLatai àicopivy)|j.ov£ÛpiaTa, a^oXai, titc. Lu titre dîins nos niss. est A:arpiôai, mais Arrien lui-même, dans sa lettre-prôfaco à L. GeHius. les appelle Xiyoi et u7iopivr,(iaTa. On admet généralement, et 11 uio parait évident, que tous ces titr«s désignent un seul et même ouvrage : car Aulu-Gelle, témoin récent et bien informé, ne connaît manifestement qu'un seul recueil, et il en est de même de Simplicius {Préface du Commentaire sur le Manuel), qui s'est occupé très spécialement d'Épictéte. Ce qui est plus décisif encore, c'est qu'Arrien lui-même, dans la lettre qui précédait le Manuel, déclarait Tex-

épigtète; les entretiens et le manuel 461

Un peu plus tard, Arrien, voyant combien ces leçjons d'Epictète étaient goûtées et admirées, voulut les condenser en un tout petit volume, qui en contiendrait loulc la substance en quelques pages. Il composa le Manuel ('Eyyavptôtov), livre pratique par excellence, où chacun devait pouvoir trouver immédiatement le secours nécessaire dans le besoin, la réflexion salutaire et décisive dans le doute ou dans la tentation *. Et, cette fois encore, se mettant au dessus de toute vanité d'auteur, il voulut laisser entendre la parole même du maître, sincère et vivante. Grâce à celte simplicité intelligente ilu disciple, on peut dire qu'Épictète a sa place, non seulement dans l'histoire de la philosophie, mais aussi dans celle de la littérature, puisqu'il a mis, autant que personne, son empreinte originale sur un certain nombre d'idées qui intéressent toute l'humanité.

Si nous nous demandons quelles sont ces idées, une remarque préliminaire s'impose. Epictéte n'invente rien : il 0(3 modifie pas la doctrine stoïcienne en son fond, il 5e contente d'en faire, à sa manière, l'application in- -essante aux choses de la vie quotidienne. Mais c'est

^^ÏTii i% Tôiv *EmxTr,TO'j Xoywv, dt^sijînant ainsi l'unique recueU qu'il '^t com[>os6. La question a été embrouillée par lo tcnioignago de

hotius, Bibl., 58; mais il est manifeste pour moi que lo passage st altéré par transposition. Je le corrigerais ainsi : Efpa<{/£ Ki xal "îpa* Toiv jxEv BiaTpi6à>v *E7tcxTr,To*J ToO SiSaoxâXou ôaa î(7(iev ^t6X(a XTfi* çacr'i 02 aÛTOv xat stepa ypâ-^/ai à O'jixoj £Î; r,jx£T6pav àç'XSTo yvôiaiv fîiv ofi.'^'**»'' '0'^ avToO ^Fjtz'.a't'.o'j [îio).ta 5w6sxa]. Pholius citerait alors )ut simplement une autre édition du même recueil, qui portait un tre diffcrcnt et était divisée autrement, édition qu'il a prise pour n autre ouvrage. Voir, pour les diverses opinions sur cette queson. Asm, Quœstiones Epicteteœ^ et l'édition de Schenkl, Préface,

1. Ta xaiptcâtaTa xa\ àvafxaKJtaTa èv tpiXoaoçîa xa\ xivTjTcxtoTaTa xûv ;fâ)v èiri).E^â{i.Evo; èx tûv 'Kucxtt.tou Xôywv. Paroles d'Arrien lui- 3me <lans sa lettre de dédicace à Massalenus (Simplicius, Préface : Commentaire),

justement cette manière personnelle qui vaut la peine d'être définie K

Tout d*abord, quoiqu'il accepte sans réserve la vieille formule de l'idéal stoïcien, on sent bien vite qu'en fait il met cet idéal en rapport constant avec son propre caractère. D'autres ont demandé surtout au stoïcisme l'apaisement de l'âme, la sérénité bienfaisante, ou encore la joie intime de se sentir en accord avec les grandes lois du monde; Epictèle, qui s'est formé dans Pesclavage et en réaction quotidienne contre une autorité du dehors, lui demande avant tout raffranchissement. Et sans doute, à pousser les idées jusqu'au bout, c'est toujours la même chose, sous un autre nom. Car celte liberté supérieure et absolue, le sage la trouve dans la conformité de sa volonté avec l'ordre divin, et celte conformité elle-même, il ne l'obtient que par l'abdication des désirs, qui aboutit à l'apaisement tatal. Mais de ce ([ue ces idées se confondent, lorsqu'on les analyse, il ne s'ensuit pas qu'elles aient absolument la même valeur dramatique. Ce qui semble à Kpictète le prix suprême de l'efiort, c'est de se sentir indépendant, malgré les circonstances, malgré les hommes, malgré la force des choses extérieures, ([ui le froisse avec violence ou qui l'écrase. Esprit tenace et simple, toujours poussé dans une même direction par une énergie morale incomparable, il est l'homme d'une seule idée, que rien n'entame ni ne fait fléchir. Cette idée, c'est qu'il dépend de nous d'être libres, entièrement et souverainement libres, libres comme Dieu luimême, et de devenir par là ses égaux en un certain sens, et qu'il suffit pour cela de juger sainement et de vouloir. Beaucoup d'autres, dans l'écoh^ stoïcienne, avaient dit cela avant lui; mais nul encore no s'était

1. Sur Epictèle moralisfe, vc ir Martha, Les Moralistes sous l'empire romain^ 5« édition, Paris, iW^, p. 155 et siiv.

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Juiino tout entier à celle simple affirmation, avec une passion aussi exclusive, aussi constante, et un parti-pris aussi inflexible.

Qu'elle ait besoin elle-même d'être prouvée, c'est ce qu'Épict^^e ne semble pas même soup(;onner, tant sa foi en sa doctrine est absolue. A vrai dire, tout ce qui est doute, objection, conception divergente des choses et de la nalure humaine, ne Teflleure même pas. Nul peutêtre n'a eu moins que lui la faculté d'entrer dans les sentiments des autres. 11 est radicalement étranger à ce jeu des idées où s'était complu si souvent l'esprit grec, et qui doimait tant de grâce et de liberté aux discussions d'un Socrate ou d'un Platon.

C'est là sa force : car la foi est conununicative. Quand il affirme que le bonheur est dans la liberté, et que la liberté s'acrjuiert en rompant tous les attachements humains, il est sur de son fait. Il en est sur, parce qu'il Ta éprouvé lui-même. Kt, comme il en est sur, il le dit si souvent, sous tant de formes, et avec tant d'autorité, que ceux même qui ont une autre idée de Thonmie se sentent émus et ébranlés. D'ailleurs, ne doutant pas de ses principes, il ne les met jamais en discussion : ce serait perdre son temps. Sa tîiche est lout autre. La grande alfaire de la philosophie à ses yeux, c'est de rendre ces principes présents à tous nos actes, à tous nos sentiments, à tous les menus événements de chaque jour. Il s'agit d'en faire l'application à chaque circonstance, surtout aux circonstances imprévues, et de la faire assez prompte pour résister même aux impressions brusques, aux désirs soudains, aux craintes instinctives, en un mot à tous ces mouvements rapides qui emportent rânie, avant qu'elle ait pu se mettre en garde.

C'est à cela qu'il emploie toutes ses ressources d'esprit, qui sont grandes : sa dialectique vive et pres^:ante, sa clairvoyance, sa malice aiguisée, son ironie liardie

et familière^ sou imagination enfin^ qui lui suggère des rapprochements décisifs. II y a du Socrate en lui, aussi bien dans le ton, dans la manière d'instruire, que dans la disposition profonde de l'àme. Mais c'est un Socrate sans atticisme, sans arrière-pensée, sans bonne humeur souriante, qui ne s'amuse pas aux incidents de la discussion, pressé (ju'il est d'aboutir; et surtout, un Socrate tranchant et dogmalicjue, c'est-à-dire, en fin de compte, un tout autre homme que le vrai Socrate. Moins aimable assurément, d'un esprit bien moins largo et moins fécond, mais peut-être phis puissant en un certain sens sur ses auditeurs : car si l'autre mettait surtout en eux des germes de pensée, celui-ci y faisait naître des résolutions définitives. « Ceux qui liront ces propos d'Epictète, écrit Arrien, doivent savoir qu'en les entendant de sa bouclie. il était impossibh» de ne pas prendre les sentiments qu'il voulait qu'on prit*. »

Cette force, comme nous venons de le dire, ne va pas sans une certaine raideur de conception. L'idée (pi'Épictète se fait de l'Jiomme n'est pas assez souple ni assez variée, elle ne tient pas assez de compte de la nature : ce qui est un défaut en littérature connue en morale. On pourrait ajouter que sa philosophie serait plus belle, si elle était plus tendre. jN'i le sentiment religieux, ni le sentiment humain n'y ont assez d'elFusion. Pour lui, l'homme est le (ils de Dieu, et il doit îi son père ce (|ui fait sa noblesse, c'est-à-dire la raison et la liberté ; mais, une fois doué de ces privilèges, il dt^viiMit indépendant de celui qui les lui a donnés : c'est en lui-même qu'il trouve sa force et c'est de lui-même qu'il attend sa récompense 2. H en résulte qu'il n'y a pas eu-

1. EnlretienSt Prôf., fin : *AXX* ixstvo laTaxTav oî èvTvyxâvovTî; Sri, aOrb; onore tXcYSv aÙTOvc, âvctY^Tj y)v toCto iraa-/Eiv tbv àxpoa}|ievov ay- Tûv 67CEP éxEcvo; a'Jtbv TcaOeiv éëoûXeTO.

2. Entretiens, I, C, 37 ; *é?! vOv, ù Z«-j, r,v OéXsic irepiffrao'iv e^^co fàp

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re eux d'union inliuic. Sans Joule, l'homme se propose !e se rendre semblable à Dieu : mais cet idéal divin, il c trouve en lui-même; ce n'esl en somme que sa raion ou sa conscience. IJnelelle religion, à coup sûr, est antr» et lière; elle ne saurait avoir beaucoup d'élan ni arler bien vivement au cceur. Que faudrait-il, pour y neier cet élément d'amour? Tue chose essentielle, à saoir qu'une plus large notion de l'humanité s'y lit sentir. >r. si le stoïcisme professe la fraternité. s*il invite rhonnne . aini(»r Thonnue. c'est en lui présentant cet objet d'afection trop en d«»hors des conditions vraies de la vie. ^'lionnne qu'il donne à aimer, c'est le sage, c'est un 'tre idéal, c'est en délinilive la raison impersonnelle, ce l'est pas l'homme réel, avec ses faiblesses, ses passions )onnes et mauvaises, (lelui-là, il le traite de fouet il le lia) mène, sous prétexte de h^ guérir. Epictète, à cet ''gard, est un vrai stoïcien, un ascète intransigeant, qui •()ni[)rend à peine, ou ne comprend pas, les affections de famille, le charme de l'amilié, le plaisir de l'étude, le rayonnement de la beauté, tout ce qui fait le prix de la vie pour l'immense majorité d(îs hommes. 11 n'est pas possible ([u'une philosophie, si résolument eimemie des sentiments les [dus naturels, ne laisse pas une impression de sécheresse dans toutes les âmes libres et vraiment humaines.

Voilà sans doute* pourquoi le MajitieL où elle est si forlement condensée, n'a ([u'une beauté partielle et incomplète». Tel qu'il est, pourtant, on ne peut nier que ce ne soit un des rares livres qui sont de tous les temps et

rcxpa<nce*«iT)v èx aoC uot ScSspiévTjv xal àçopiià; tzçih^ tb xov[if,aai Six tûv iiïooaivôvTCDv è(ia-jTÔv. Cette Tcapacrxrjrj, c'est la volonté éclairée, la rcpoatpeatc, qui suffit à rhonnne. On suit avec queUe Tiolenco Pasr.al, dans son Entretien avec M, de Sacy, a reiirocho à Ëpictéte son orgueil : c'est que la doctrino du stoïcisme supprime absolament la grâce, ce que Pascal ne peut lui pardonner.

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de tous les pays. Même en y faisant très grande la part de l'exagération et de l'esprit de système, il demeure encore, comme il a toujours été. une source de force morale et de haute inspiration, par la part de vérité qu'il contient dans ses formules brèves et dans ses images saisissantes.

Les ouvrages d'Kpictète ont été beaucoup lus au second et au troisième siècle u Au quatrième, les païens les opposaient volontiers aux docteurs chrétiens, qui furent ainsi anu^nés à les déprécier. Vers ce temps, les Entretietis perdirent peu à peu de leur popularité; mais le Manuel garda la sienne. Il fut commenté au cinquième siècle par le philosophe* Simplicius. dont l'œuvre est venue jusqu'à nous, et il était fort en honneur encore, au sixième, parmi les derniers néoplatoniciens d'Alexandrie ^. De son coté, le christianisme, dès qu'il ne fut plus contesté, le reprit à son compte. Nous possédons deux Paraphrases du Manuel, Tune accommodée à l'usage des moines, qui est attribuée à S. Nil, et une autre, anonyme, également chrétienne, à peu près du même temps.

Cette sagesse, sèche et nue, trancliait singulièrement avec le goût qui régnait alors dans le monde hellénique. Nous verrons plus loin que c'était le temps où grandissait dans la Grèce d'Asie hi nouvelle sophistique, c'est-à-dire la forme d'éloquence la plus éprise de suc-

1. Sur rhistoiro des ouvrages d'Épictdte et leur influence dans l'antiquitô, voir l'édition de Schenkl, Préf., j). XIII. Ajouter le témoignage d'Origène, C. Celse, VI, 2 : "Eori voOv îSeîv... tov 'EicîxttjTov xo\ "Jîcb Tôiv Tv*/6vT(i)v xal po7cr,v irpo; to (oçsXetaOac é'/dvTwv OaupLaCôfiEvov, al<r6o|xlv(i>v ttjç àizo tcôv '^6'>(<av aÙToO peXTt(û(re(oc<>

2. PhoUas, 242 (p. 3393ekker) : ''EXere (làv 6 eed<ré6toc -ck icoUà ino Tûv 'EîcixTif)Tou (r/io\(ûy (extrait de la Vie cTlsidore par Damascius).

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