Vie (VAlcibiade, v\\. x
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mais il est cortain aussi qu'elle se sentit autorisée, encouragée, aillée par les illustres exemples de ces maîtres de la pensée. Ur cette vive curiosité du fait particulier, du détail précis, des choses rares, manquait à peu près complètement à Platon. On ne saurait donc trop remarquer combien, à cet égard, Plutarquc est peu platonicien. I/érudition curieuse, inlinie, jamais lasse, le goût des problèmes, la poursuite des faits historiques ou des phénomènes naturels, et le besoin de les expliquer, voilà ce qui le fait péripatéticien, quoi qu'il en ait.
Comme on le voit, les dispositions fondamentales de Plutarquo sont complexes. Pourtant elles sont liées les unes aux autres très intimement, et forment ainsi un tout, qui se retrouve à peu près identique dans ses productions les plus variées. C'est ce que nous allons mon> trer en parcourant les principaux groupes de ses œuvres.
c( Les honmies qui voient juste, ô Cléa, prient les dieux de leur donner tout ce qui est b<m; mais c'est surtout la science des choses divines que nous cherchons à atteindre, autant que cela est possible à l'homme; et nous leur demandons de nous l'accorder*. » Ces paroles expriment un des sentiments les plus profonds et les plus constants de Plutarque. 11 a eu l'âme religieuse, et le souci de connaître Dieu a été capital dans sa vie.
Sa doctrine fondamentale en théologie est celle de Platon; et si on lui eût demandé de dire ce qu'est Dieu, quelles sont ses œuvres et ses relations avec l'homme,
i. Sur Isis, i.
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il est certain qu'il eût renvoyé le questionneur au Ti- ^^néCy dont il acceptait les idées. Seulement, il ne faut J)as conclure de là que sa religion, quand il l'exprime, as'olTre sous le môme aspect que celle de sonçnaitre. Les mêmes doctrines essentielhîs peuvent, en des temps différents, provoquer des farons de sentir fort différentes, et par suite inspirer diversement les écrivains qui les créent ou qui les acceptent. Ce (jue nous avons à rechercher ici, ce Jie sont pas les fornniles abstraites de la religion de Plutarque, c'est bien plutôt ce qu'elle nous révèle de Tliomme dans l'écrivain.
Platon, né en un temps où la vieille mythologie poétique était encore très puissante sur le peuple, où elle dominait la vie publique, devait s'efforcer de dégager l'idée de Dieu du polythéisme confus qui la compromettait aux yeux des penseurs; et il pouvait le faire avec joie, heureux de voir apparaître peu à peu devant sa raison un ensemble d'idées qui lui semblaient à la fois pures et solides. La situation de Plutanjue était tout autre. De son temps, la vieille religion hellénique avait perdu sa puissance sur un grand nombre d'esprits : elle s'était comme refroidie et désenchantée pour beaucoup de ceux même qui lui restaient fidèles. De grandes sectes philosophiques, qui faisaient profession de la respecter, la dépouillaient en réalité de tout ce qui avait fait sa force et sa beauté. Les Stoïciens, si puissants sur les meilleurs esprits, réduisaient les anciennes divinités helléniques à l'état d'allégories, et confondaient Dieu lui même avec son O'uvre. Les Epicuriens, qui attiraient la foule des esprits moyens et vite satisfaits, leur montraient des dieux lointains, ignorant l'homme, ignorés de lui, des dieux (|ui ne l'aimaient pas et qu'il ne pouvait aimer. D'autre part, les religions étrangères envahissaient de tout coté le domaine de la croyance grecque; et, avec elles, s'insinuait tout un cortège do
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8uperstilions. Le polylliéisine liellénique, c'est-à-dire en somme riiellonisme lui-mèjiie., élail menacé.
Comment, dansées conditions, un croyant intelligent, fùt-il d'ailleurs optimiste par nature, comme Plularque. u'aurait-il pas ressenti quehjue imjuiélude ? Le temps n'était plus des belles et libres recberclies, des rêves désintéressés, où Tima^^^ination devan(;ait la raison. Il fallait, bon gré mal gré, répon<lre aux objections, défendre les dogmes atta(iués, au besoin les modilier ou les développer pour les accommoder aux temps nouveaux, en un mot faire cruvro d'apologiste, (l'est pour cette raison que les écrits religieux de Plutarquc appartiennent tous à la littérature nn'litanle, autant du moins que leur auteur,, avec sa nature sage et modérée, éprise de paix et de conciliation, pouvait être militant.
Celui où il a mis le plus de passion, et probablement un des plus anciens, est le traité de la Superstition, Si l'antitbèse {\\ïi\ y poursuitentre latliéisme et la superstition, deux excès également condanmables à ses yeux, a quelque cliose d'un peu artiliciel, si la dialectique y fait tort parfois à l'observation, (ju'on voudrait plus libre et plus complète, du moins le point de vue bellénique s'y manifeste avec éclat. 1/auteur détesta; le fanatisme, les pratiques violentes inspirées par la peur, sentiment qui outrage Dieu et qui dégrade Ibonnue, tout ce qui compromet la famille et la cité. Un«' allusion à la prise de Jérusalem en 70 nous laisse voir le mépris naturel de ce fils de IMaton pour les sombres sectateurs de la Thora; leur liéroïsme ne l'a pas touclié ; avec le Socrate du Protayoras. il ne comprend le courage que comme une des formes de la raison. La religion qu'il aime est douce et Immaine; elle ne v(»ut pas se prêter à concevoir un Dieu jaloux, cruel, semblable à un maître inintelligent et méchant. Bien loin de comprimer Lame,
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elle la dilate. En remplissant de piété, elle entend surtout remplir de joie, de contiance; de raison et de liberté.
Les trois dialogues pythiques {Sur fE de Delphes^ Sur les oracles de la Pythie, Sur la cessation des oracles), sans doute postérieurs de quelques années, nous montrent, sous une forme plus douce et plus naturelle, le développement du même état d'esprit. Ils ont en commun ce caractère très intéressant que la religion do l'auteur s'y attache au temple d'A[)ollon Uelpliien, comme à son centre naturel. Gela seul ladistingue decellede Platon, qui ne tient nulle part à la terre, aimant mieux suivre, dans l'espace céleste qu'elle imagine, la course du char de Zeus et son cortège de dieux. Plutarque n*a pas cet essor de poésie ; et, de plus, il tient à son sanctuaire, il Taime conune Tàme de la Grèce antique, il est heureux d'en dire les mystères et d'en défendre la renonmiée.
Dans VE de Delphes, il s'amuse à faire passer en revue par ses personnages les interprétations, possibles ou non. de cet E mystérieux qui figurait au dessus do la porte du temple: son dessein est d'aboutir à une dernière explication, pleine de haute philosophie, (|u'il met dans la bouche de son maître Annnonios. Gette lettre énigmatique, c'est le salut que le dieu veut .se faire adresser par ses fidèles, lorsqu'ils entrent dans sa demeure : « El, tues » ; c'est l'affirmation de la divinité, quiaen propre la plénitude de l'être, tandis que nous n'en avons, nous, en participation que des parcelles. Ainsi, tout en se jouant d'aUird dans son érudition, la pensée de l'auteur monte peu à peu plu> haut ; elle finit par découvrir. dan> le dieu hellénique par excellence, le dieu unîvers4rl en ce qu il a d#- plu- pur. Tout grand qu il est parla raisijn qui devi#rnt ^»)ti e^^-ence même, ce di»u reste ainsi bien humain et. national par les traditions é^o-
trouvaient déjà dans le De Providentia de Senèque, les deux écrivains ayant puisé aux mêmes sources. Toutefois, si le fond est ancien et commun^ la dialectique de Plutaniue a su se l'approprier, (les vieux arguments sont rajeunis par l'ampleur qu'il leur donne, par la variété des réflexions accessoires, parTaliondance et la précision des exemples; il est possible même que d'autres arguments, en petit nombre, lui appartiennent en propre. La thèse en elle-même n'en est peut-être pas très sensiblement fortifiée; mais ce qu'on ne peut nier, c'est que Plutarque, avec sa modération, avec son optimisme, avec sa douceur insinuante, ne réussisse à en atténuer certaines conséquences paradoxales*. Il est humain, même quand il se trouve en opposition momentanée avec la conscience humaine. Bien loin de la froisser, il n'a rien plus à cœur que de la jnettre de son côté. Dans l'injustice apparente, il trouve, avec une pénétration vive, des compensations réelles, qu'il fait valoir sans rhétorique, par un sens juste de la vérité. Il en trouve surtout dans sa croyance à une justice au delà de la mort : idée qu'il développe sous l'orme narrative, avec son talent ordinaire de conteur, dans le récit relatif à un certain Thespesios de Soli, qui mourut d'une chute et ressuscita trois jours après, non sans rapporter de son séjour chez les morts de notables révélations.
Il n'y a pas lieu d'insister ici sur l'entretien intitulé Du Démon deSocrate\ nnivre médiocre, qui ne pourrait, il est vrai, être négligée dans une étude complète sur la démonologie de Plutarque, mais qui n'ajouterait rien à l'idée que nous cherchons à nous former de lui en tant qu'écrivain religieux. Nous ne ferons aussi que noter en passant le récit mythique du grammairien
1. Justemont celles que Jostfph do Maistre, en traitant le même sujet, rend au contraire irritiint»'S, pur exemple le cas des enfants punis pour les fautes de leurs ancêtres.
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Sylla à la fin du dialogue Sur le visage qu'on voit dans la lune. L'imagination de l'auteur s'y déploie en une sorte de rêve mystique, sur l'existence des âmes après la mort et sur Torigine des génies, et il y mêle aux spéculations les plus aventureuses une incontestable poésie.
Le dernier des ouvrages tliéologiques de Plularquo dont nous ayons à parler est l'écrit Sur Isis. C'est une sorte de consultation, donnée à une Grecque instruite et pieuse,, du nom de Cléa, qui était affiliée à la religion isiaque. alors si répandue dans le monde gréco-romain. Le dessein manifeste de l'auteur, c'est de dégager de cette croyance étrangère tout ce qu'elle contient de vraiment religieux, au point de vue ludlénique et rationnel qui est le sien. Tâche délicate, qui révèle k la fois sa largeur d'e.sprit. son goût naturel [KMjr toutes les formes sincères de religion, son immense érudition, et les ressources de sijn inti-rprétalirm. Infiniment curieux pour rhislorien et p<^»ur le philos^iphe par tous les renseignements quil contient- ce traité n'a pas jKiur le simple lecteur l'attrait «les dialogues dont nous venons de parler: il est trop chargé de détails, sous lesquels le» idées générales ne se laissent pas toujours ap^^rcevoir assez clairement- Si- toutefois, on s'y attache malgré la première impression, il est difficile de ne pa.s s'intéresser à iatenlaliv*- d^ l'auf^ur. ^n mesurant les difficultés dont il essaye de s^irtir. <^arr «Lune part, il f-sl trop respectueux des traditiott'i. trop p«jrté à i-roire, pour nier purement et simplenu-nî l*- mythe «rNi»». d il lui paraît qu'il doit y avoir un fon»! dr réililé d-in^^ de-» récitr^ au»**! antiques et %-éDérabl«^-^, ni*ri»riquemerit, c-» récit*, en ce qu'ils ont de vrai, lui ^rtiihi^ui devoir être rapp'irté^ à lies démaos. dont ie- rnrr.'l^ïir- -ont de^^enu?» des dieux. Mais, d'autre part, ^v- fi[*> f-u Vux-méme*, 50' t frof
pauvres, trop incertains, pour alimenter une religion digne de ce nom: ils ne prennent lenr valeur véritable que par les interprétations qu'on en donne. Parmi ces interprétations, il faut, selon lui, rejeter celles qui, sous couleur d'expliquer les faits traditionnels, leurotenttout caractère divin. Au contraire, il convient d'accepter et de synthétiser toutes celles qni, derrière des récils antiques, découvrent la puissance divine en action. Ainsi le mythe, pour Plularque, s(?nible être à lafoisré«d et symbolique : réel dans une mesure vague, que nul ne peut déterminer exactement : symbolique, suivant les forces dePespritqui Tinterprèlt* et qui. en s'aidant des traditions, des rites. d<*s élymologies, et aussi de la libre spéculation, en dégage de hautes significations jibilosophiqu(»s. Pour sa part, il retrouve dans le mythe d*lsis la conception dualisti(pie dr Platon, où Dieu s'oppose à la matière. Méthode ap[»h'cable, suivant lui. à toutes les religions: car toutes, en ce (juVlles ont <le sain, ne sont (jue des foruKîs locales, héréditaires, d'um^ même croyance universelle, des manières diverses de proclamer les mêmes vérités. Kt la sag(^sse est pour chacun dc^ rester fidèle aux pratiques de st^s pères, eu remontant par la raison jusqu'aux idées simples (|u'elles impliquent et que la philosophie met en lumière ^ Voih'i coinnu^nt. sans sortir de riiellénisme. ou plutôt grâce aux ressources que l'hellénisme lui olTrait. il s'élève à l'idée d'une religion universelle, (jui rapprocherait tous les hommes, sans les arracher à leurs cultes particuliers.
Si nous embrassons maint enani d'un seul regard toute cette philosophie religieuse, il est diflicile denier qu'elle n'enferme bien des contradictions. Klle tend manifestement à épurer le polythéisme traditionnel, à lef mettre