‹ Histoire de la littérature grecque (volume 2)Chapitre 321 sur 605 · Vov. surtout ch. lxvii (/l t.xviii · texte numérisé non relu

Vov. surtout ch. lxvii (/l t.xviii

plutarque; ses écrits religieux 511

<ieplus en plus d'accord avec la science et la conscience. Mais, en même temps, elle veut en conserver toul l'essentiel, la divination, la pluralité et la hiérarchie des clioux, leur intervention surnaturelle dans les choses humaines. Crédulité et rationalisme s'v rnéhuierent donc étrangement. D'ailleurs, elle ne forme pas un système «Arrêté, complet, bien lié dans ses parties : c'est plutôt un u.ssemblage d'idées réellement diverj^entes, (pii s'unisssent malgré elles dans un dessein génénil de progrès îsage et de conciliation. Une telle doctrine dépassait éviclemment la portée de la foule : elh^ ne pouvait convenir ni aux ignorants, ni aux iu)patients: (die était surtout trop prudnnte et trop rélléchie pour le nond>ré toujours croissant de ceux qui couraient au mystirisnHî. Au.ssi ne marque-t-ellc dans le pagnnismfî cpiune ét.ipe, civanl l'avènement du néoplatonisme. (1(; qu'on doit dire à. sa louange, c'est qu'îiux esprits modérés (pii l'ont refjuc et goûtée, elle a dû donner une satisfaction intime, on leur laissant croire <jue riiellénisnif; était encorr capable de s'élargir, sans se détruire lui-même, et de suffire par con.séquent aux besoins d(î l'humanité.

on pourrait joindre à ces ouvrages de théologie un c-ertain nombre d'écrits relatifs aux sci«»nces naturelles ^ ; oar la nature, pour IMutîtrque. étant Ta'uvn' de l)i**u, ost à la fois la manifestation d«» sa puissance d crdle clesa pensée. M-ii> ces traités n'ont [»as un rapport assez «lirecl à riiisloirc littéraire, pour qu'il soit à propos de les étudier ici. I*a<sons donr* direelenient aux leuvres proprement morales.

1. Surî'^at 11 triit-'- rir 1- F'Otl pnmU'/. fï'iïf-. ii F;iv.,ririij-. .S//r î-^s fju^Ml'^oru r. at'i r- //* ? - . :, • ,:. o j •. r ; /•• s :i i; - v j ! ■ ■ : r. ' ; , i r. • j -• jj t

Personne n'a plus écrit que Plularque sur des sujets (le morale. Moraliste, il Test partout et toujours, dans tous les sens du mot. Tantôt il définit le hien, tantôt il renseigne, tantôt il le raconte sous forme d'exemples. Nous avons un certain nombre d'écrils où il explique sa théorie de la vertu {De la vertu morale. Que la vertu peut f'tre enseignée. De la vertu et du vice), >ious en avons d'autres, où il se montre, comme on Ta dit. « médecin de Tame » S signalant les défauts, indiquant les remèdes, avertissant ceux qui ne voient pas leur mal, encourageant les faibles, consolant les mallieureux et apaisant les cœurs troublés (^.Si/r /a guérison de la colère, Sur le bavardage j Sur r indiscrétion, Sur la mauvaise horite. Sur Venvie, Sur le désir des richesseSy Sur la manière de se louer soi-même sans offenser les autres. Sur les progrès dans la vertu, Sur la paix de rame, Sur l'exil, Consolation à sa femme)^. Enfin un dernier groupe nous laisse voir ses vues sur la famille et la société (Dialogue sur r amour, Préceptes sur le mariage. Vertus des femmes. Sur l'affection des frères, Sur le grand nombre des amiSy Sur le profit quon peut tirer de ses ennemis. Sur les moyens de distinguer le flatteur de l'ami^ ; Si les

1. Gh. Lùvôquj», Un médecin de l'âme chez les Grecs^ Revue des Deux-Mondes, 1867, p. 725, à pr<>i)OS du livre cité de M. Grésird.

2. La Consolalion à Apollonios ne semlde ])us pouvoir lui être attribuée. Ajouter les écrits periius Sur la calomnie. Sur la trantpêitlilê d'esprit, Conti^e le plaisir. Sur la colère, Contre les richesses. Les deux dissertations incomplètes que nous possédons Sur t usage de la viande touchent aussi à la morale, la se *onde surtout, puisque l'auteur s'y élève contre les traittîments cruels qu'on infligeait aux animaux.

3. Ajouter les écrits i»erdus Sur V amitié «irspl çiXîa;\ Sur la teu" dresse des parents (itepl ^ù oaxopy ioii) et Sur la nécessité d'imtruire même les femmes {"Ou xa\ Yvvaîxa izxiZvj-io'v),

plutarque; ses œuvres morales 51;»

vieillards doirent prendre part aux affaires puhlixjHes^ Préceptes politiques. Que le plèilosophe doit >\tdresser surtout à ceux qui ont le pouvoir. A un priuce ignontut *. Si nous avions le dessein de faire connailre en ilelail les idées murales de Plularque. il sérail indispensalde J'éludier chacun de ces écrits successivenienl. Mais celle élude a été fort bien faite ailleurs * et ne |H)urrait en aucun cas trouver sa place ici. hire en queliiues mots ce qua été Plutarqne dans chacun des offices principaux du uîoralisle, voilà tout ce que nous devons nons proposer.

Le premier sans doute, à considérer les choses ahslraili*ment, c'est de délinir la vertu. Ce n'était pourtant pas le plus important au temps de IMutarque, et c'est celui où il se montre le moins orij^nnal. Sa théorie morale est platonicienne et aristotélique. Avec Platon, il tient fermement à cette idée capitale, que h» viceest ijçnorance, que la vertu peut et doit être enseij^née : ce qui est d'ailleurs bien conformcî à la tendance didactitpie de sa propre nature. Avec Aristote, il la fait consister en un juste milieu, obéissant encon; en cela à ses instincts personnels de modération. Toutefois, cet aristotélisme est pi us extérieur que profond; il sert à établir la déliiylion {générale de la vertu, plutôt qu'il ne détermine dans le détail les conseils du moraliste. La tendance dominante de Plutarque sera d'affranchir l'esprit de la matière, de rélever du monde sensible au monde des idées, ce cpii est proprement platonicien. Quant au stoïcismr;, il ne pouvait pas ne pas lui faire des emprunts de détail, puis-

1. En oiitrp, un ôcrit lu'niu dont il nous r^-sto un fm^uicui (Ilepl piovap7:a; xxl îr,(ioxpaT:a; xai oAivap/ca;). Quant au Trait<î «lo ï'É'lu» cation des enfanls, c%.'St un<.' (cuvrc où l'on nu nîtrouvc ni la nianiôro de penser, ni le styl«* <lo l'iutarqiie, et qui, par conséquent, • loit être «léfiuiti Veinent rejet»':»: do la collection. Voir la coiiirneiitaire de Wyttenbarh dans son édition.

2. unvrages déjà cités de (iréard et de Volkmann. Histoire de la Litt. grecque. — T. V. 3*)

qu*il n'y avait alors aucun poinl de la morale sur lequel. quelqu*uii des grands Stoïciens n'eût dit des choses excellentes; mais le principe même de la secte, Plutarquf?^ le rejette formellement, toutes les fois qu'il en a l'occasion. Les Stoïciens visaient à supprimer les passions; iL déclare, luiy(|ue cela est impossible, et que ce serait d'ailleurs un grand mal. Lespassiong sont des forces; qu'elles viennent à s'éteindre, l'âme sera inerte et comme morte; bien loin de les détruire, l'homme éclairé doit uniquement viser à les mettre au service de la raison. Dans un temps où les meilleures natures inclinaient à TascétisnuN entre Kpictèteet Marc-Aurèle, on remarquera combien cette vieille morale hellénique, si résolument reprise par Plutarque, était humaine, en même temps que conforme à toute la tradition nationale.

Cette modération indulf^ente, nous la retrouvons chez lui dans la critique des vices et des défauts. Jamais il ne s'est attaqué à aucune des passions qu'on peut appeler viles ou furieuses, à l'amour sensuel, à l'ambition ardente, à la haine. 11 est vrai (ju'il n'en a guère eu l'occasion : ses écrits sont en général des consultations; ceux qui sont en proie à de telles passions n'ont pas coutume de consulter les moralistes. C'est à des défauts moyens, à des vices ou à des passions presque honorables, qu'il a seulement affaire. Mais sous ces défauts de société, d'autres que lui n'ont pas manqué de retrouver des violences sourdes et d(»s germes redoutables, l'éternel égoïsme, la fureur des sens, la soif de jouir, en un mot l'arrière-fond de la bestialité humaine. 11 v a des moralistes qui vont à cela tout droit, parce qu'il leur semble, non sans raison peut-être, (jue tout vient de là. Plutarque, lui. n'a pas cette clairvoyance aiguë et impitoyable, non plus que ce besoin opiniâtre de descendre au plus bas. Ce n'est pas un scrutateur de consciences troubles. D'ordinaire, il s'en tient à ce qu'on voit, à ce

plutahque; ses œuvres morales 515

qui se manifeste par la parole ou par l'action. Tout au plus pénètre-t-il jusqu'à ce qu'on pourrait appeler les premiers dessous de Tàme. Là est le lieu de ses observations ; il y a de l'optimisme et de la bonté dans sa crilique, toute sincère qu'elle est d'ailleurs.

Dans ces limites, ses qualités d'observateur sont remarquables. Son expérience de l'homme est grande : il il vécu plus que personne dans le présent et dans le passé, dans la société de son temps et dans Thistoire; tout ce (|u'il a vu est éclairé par tout ce qu'il a lu, et réciproquement; d'ailleurs, il ne cesse de comparer et de classer, et il relient tout. 11 en résulte que chaque cas particulier centre pour lui dans une certaine catégorie déjà notée (»l comme illustrée; et ce groupement spontané, immédiat, accuse les caractères communs, révèle les rapports, fait ressortir les conséquences. Ses anecdotes, ses exemples, ses citations n'ont pas seulement une valeur littéraire. Tout cela fait partie de sa méthode morale. L'observation chez lui est plutôt historique que psychologique, en ce sens qu'au lieu de rattacher le défaut étudié à ses causes intimes, et celles-ci à d'autres, il est enclin à le rapporter d'abord aux faits analogues qu'il a pu voir ou qu'il a entendu raconter, aux passages d'auteurs qui en ont traité. Ainsi sa critique ne descend pas fort avant dans les choses, mais elle les voit sous une forme très concrète, qui la préserve des subtilités.

A défaut de perspicacité supérieure, il a du moins un bon sens vif et sûr, qui ne se trompe guère et qui juge nettement. 11 voit clairet il réfléchit. Ces petits vices qu'il veut corriger, bavardage, indiscrétion, fausse honte, penchant à la colère, il les connaît dans leurs habitudes, il en sait les occasions ordinaires, qu'il détaille une par une très clairement. On est mis en garde et pratiquement instruit. Point de portraits satiriques : les portraits font valoir le talent de l'auteur, mais ne

corrigent guÎTC le lecloiir: un portrail est une conception originale, une synthèse personnelle, qui ne ressemble complètement à aucun de ceux aux(|uels Tauteur a pu songer, et où par conséquent chacun d'eux a toujours le droit de ne pas se reconnaître. D'ailleurs Plutarque n'a pas le genre d'imagination créatrice qui est nécessaire au portrait. Il analyse et raisonne, il détache chaque trait, chaque idée, il procède didactiquement, il ne concentre pas ses effets. Sa manière est plutôt, si Ton peut ainsi parler, « indicative » que descriptive. Il note ce qu'il veut faire remarquer, mais il ne le met pas en relief. Cette notation analytique, claire, réfléchie, quelquefois fine, ne vise pas à faire penser au delà de ce qu'elle dit; elle se contente de dire tout ce qui est utile au lecteur de bonne volonté, disposé à en faire son profit.

Au reste, décrire le mal n'est pas la chose à quoi Plutarque s'applicjue le plus. Comme il s'en tient à ce qui est bien visible, il a le droit en général de le supposer connu, et dès lors la description chez lui peut n'être qu'incidente et secondaire. Sa tâche propre, c'est de guérir; et rien ne caractérise mieux en lui le moraliste, que l'art très délicat d'organiser une cure morale.

Son grand principe, c'est que les guérisons ne peuvent s'obtenir que lentement. 11 n'est pas de ceux qui brusquent les choses, ni qui prétendent faire violence à la nature. Le vice est une habitude mauvaise, qui ne peut être déracinée que par une autre habitude contraire. C'est celle-ci qu'il s'agit de faire naître*. Il va de soi que la première de toutes les conditions est la bonne volonté du malade; mais il faut en outre de l'adresse, de la prévoyance, tout un plan de réformes, et c'est là ce qui appiirtient au médecin.

i. Sur le bavardage, 49: OC» vàp £<ttîv, w; ;(a).iv(t»v è^a^f/aiiivouc èî:t<T- XCîv Tov àSo)i7](r|V, àXX* Ï8et fieî xpatriaat tov vo^,|x«toç.

plutarquk; ses œuvres morales 517

Lo moraliste s'applique d'abord à faire trouver à celui qu'il conseille une occasion prochaine et facile de prendre l'avantage sur le défaut qu'il veut corriger. Une bonne action est le commencement d'une bonne habitude, et rien ne donne plus de courage qu un premier succès. Dès que cette habitude tend à naître, il faut la développer. Au bon conseiller d'inventer toute une série d'exercices moraux, variés et gradués, qui auront justement cet effet. Cette invention, Plutarque y excelle. Le bavard ^s'imposera d'abord, dans une réunion, de ne parler qu'après tous les autres; surtout, il s'interdira absolument à lui-même de répondre à la place d'un autre qu'on interroge. Voilà des occasions précises, bien définies, fréquentes. Ensuite, déjà un peu plus habitué à s'observer, il devra surveiller ses réponses, ne dire (jue ce qu'il faut, élaguer les digressions. Il se défiera de certains sujets favoris, qui l'attirent : un bavard, ami de Plutarque, ne pouvait s'empêcher de raconter à tout propos la bat aille de Leuctres, qu'il avait lue dans Kphore; chacun a sa bataille deLeuctres, qu'il doit éviter par dessus tout. Eniin, si le bavard ne vient pas ainsi à bout de son vice, il hii reste un dernier moyen, qui est de répandre son trop-plein sur Iv, papier : il se soulagera en écrivant, et ce st'ra une véritable purgation morale *. Comme on le voit, le traitement est méthodique et complet. Pour l'appliquer à la colère, à l'indiscrétion, à la mauvaise honte. Plutarque n'a qu'à modifier la nature des exercices ; le plan et le genre des inventions restent les mêmes. 11 y a, dans une telle méthode, de l'esprit, de l'ingéniosité, du sens prati(jue, et aussi de la bonté, c'est-à-dire (juelques-unes de ses meilleures qualités.

Une dernière partie de la tache du moraliste, c'est de

1. Pour tout ce truit-'imut, inèin»* uuvragt.*, oh. xix-xxiii.

tracer les routes à suivre, c'est d'éclairer les obscurités ou les difficultés de la vie par des préceptes, des conseils, des réflexions, c'est de pourvoir les hommes d'une provision de bonnes idées, dont ils feront usage selon leurs besoins. La plus grande partie des ouvrage^ moraux de Plularque n*est remplie que de cela.

Nature éminemment sociable, ce qu'il a en vue par dessus tout, qu'il le dise ou non, c'est le développement de la sociabilité. Il est bien moins tourné que les Stoïciens vers le perfectionnement de l'individu, bien moins exclusivement préoccupé de son indépendance. Les conseils qu'il donne, loin de tendre ù détacher l'iiommc de ses affections naturelles, visent au contraire à les lui rendre plus chères, en y mettant toujours plus d'intelligence, plus de sagesse, plus d'idéal, (l'est dans cet esprit qu'il disserte sur la famille, sur l'amitié, sur la vie civile et publique.

Co que Plutarque disait et pensait de la famille, nous pouvons en juger encore par ses Prcccpfes sur le mariage, par son écrit Sur V affection fraternelle, et par la plus'grande partie de la Consolation à sa femme. Sans apportera proprement parler des vues nouvelles sur des sujets si anciens, il a su rassembh^r dans ces écrits, avec grâce et délicatesse, toute la substance et en quelque sorte toute la fleur de la sagesse antique, en y mêlant quelque chose de bon et d'aimant qui lui est propre. Mais surtout, pénétré, connue il l'est, du sentiment que la nature humaine a besoin de se communiquer, il fait sentir excellemment, non seulement le charme des aflt'Ctions intimes, mais ce qu'elles peuvent avoir de bienfaisant, lorsqu'elles sont éclairées, lorsqu'elles élèvent ceux qu'elles unissent vers un idéal connnun, lorsqu'elles deviennent un moyen de développer la vie morale. Nulle part peut-être on ne comprend mieux que chez lui pourquoi et comment la famille, quand elle donne à l'homme

Page 1