‹ Histoire de la littérature grecque (volume 2)Chapitre 323 sur 605 · Préceptes poUliquet, XX · texte numérisé non relu

Préceptes poUliquet, XX

dire du moins qu'il y tend, dune manicTe plus ou moins consciente, par l'ensemble de ses écrits.

Développant ainsi ses facultés de ccinir et d'esprit dans la famille et dans la société, comment riiomme. tel que le veut Plutarque, se n^fuserait-il à la cité f Sur ce point, il n'a jamais eu d'hésitation. Sans la moindre ambition personnelle et très heureux dans sa petite villo, il n'admet pas qu'on fasse de la philosophie pour soi et qu'on se désintéresse des choses publiques. 11 enseigne que le philosophe doit être libéral de ses conseils et s'attacher, s'il en a l'occasion, à ceux qui ont le pouvoir *. Et, d'autre part, il n'hésite pas à dire aux princes et aux hommes puissants, qu'ils doivent appeler à eux les philosophes, car ils ne peuvent se passer de phi losophie 2. Lorsqu'un jeune homme qui se destine à la vie publique le consulte, il le pourvoit de bons conseils (IIoXiTixà TcapayyéXfjLaTx) ; et lorsqu'un vieillard de ses amis songe k quitter ses charges, il lui montre amicalement que l'âge n'empêche pas de rendre bien des services (El TCceçêuTÊpcp TToXlTfiUTéov).

Dans ces ouvrages. Plutarque ne fait pas de politique théorique, et, en les écrivant, il n'a rien apporté de neuf h la science sociale. Ce qui est intéressant, c'est de voir comment ce moraliste, si plein do sens, exerce, dans un ordre d'idées qui semble étranger à sa vie ordinaire, ses qualités de tact, de clairvoyance praticjue, de modération active. 11 a une intuition très juste dos difticultés de la vie publique, à la fois de celles qui sont de tous lestemps. et de celles qui étaient spéciales aux (îrecsde son siècle; ses Préceptes politiques sont pleins de prévision, d'aver

1. "Oti |iàXi(TTX (toi; r.vepLoat èsX tov çi/oaoçov l'.xf.iyKrban, écrit dont nous n'avons plus qu'un nbrégô forniô «IVîxlraits.

2. npoç f,Ye|i6va ài:aiûeyTov, siniphî fraRnunt d'un écrit dont le vrai titre devait être : Que la philot^oplne est indispensable à ceux qui ont le jwuvoir.

plutarque; ses œuvres morales 531

lissemenis utiles^ d'expérience réfléchie, et on y sent, dans les passages qui s'y prêtent, un patriotisme quelque peu désabusé, mais profond. Dans le secret de son cceur, Plutarque aime la vie publique, ou il croit l'aimer. Il ne peut s'empêcher d'y voir un beau déploiement de facultés diverses, des services à rendre, de la renommée à gagner. Et puis, cela est confornifî à la tradition grecque. Nul sujet ne lui fournit plus d'occasions d'appuyer ses conseils d'exemples et de souvenirs, nul n'évoque plus naturellement et à tout propos ce passé qu'il aime, ces hommes d'autrefois qu'il admire, toute cette vivante matière historique qu'il porte en luimême, dans sa mémoire et dans son cœur. Et il se peut bien que, malgré son sens juste, il voie quelquefois les choses du présent à travers l'illusion de ce passé, qu'il les grossisse et les embellisse; mais qu'importe? le mérite de ses conseils à nos yeux n'est-il pas surtout de nous représenter un curieux état d'esprit, qui le caractérise et qui nous touche 1

On peut ass(jcier à ces traités de morale les quelques ouvrages de critique littéraire que Plutarque a c^jmpo- Bés. Car .si plusieurs d'entre eux sont surtout des livres d'érudition, on ne peut méconnaître cependant que l'esthétique de Plutarque. en général, est étroitement dominée par des vues morales. Il avait commenté plusieurs poètes : Homère d'abord, dans ses '0(tTjpt/.xt jte/iTxt, en plusieurs livres *. dont il nous reste seulement quelques fragments : puis lus Travaur et les Jours d'Hésiode, en mêlant les notes du curieux aux observations du moraliste, comme on peut en juger par les citations qu'en font Tzetzès et Proclos. II annota aussi, mais surtout à un point de vue scienlilique. les Pronostics d'Aralos et

t. Aalu-G*.'ll'-*, II, * : ... .S-r-urii-^ libr^.ruin quos dy II o m ero composait.

les Thériaques de Nicandre ; quelques débris de ces commentaires sont encore mêlés aux scoliosde ces deux poèmes. Mais ses principales œuvres de critique littéraire étaient la Comparaison entre Aristophane et Aienandre dont il nous reste un abrégé, l'écrit Sur la malignité d'Hérodote, que nous possédons en entier, et le traité Sur la manière de faire lire les poètes aux jeunes gens, également conservé *. *

La Comparaison entre Aristophane et Ménandre révèle un sentiment juste des mérites de Ménandre, mais une complète inintelligence du théâtre d'Aristophane. Non seulement la moralité délicate de Plularque est choquée de la licence grossière de l'ancienne comédie, mais en outre la critique qu'il en fait au point de vue littéraire montre que la nature propre de cette forme dramatique lui échappait entièrement. L'hellénisme de Plutarque, comme celui de ses contemporains, laissait tomber peu à peu tout ce qui dans les (euvres nationales était trop particulier, trop spécial à un lieu et à un temps, pour n*en garder que ce qui était universel et humain.

Il n'est pas fort surprenant qu'un homme d'esprit et de cœur, mais si peu capable de sortir de lui-même pour juger les choses d'autrefois, ait écrit la dissertation Sur la malignité d'Hérodote -, Le grand historien, très

1. L'écrit Sur la musique» dont iino notable partie consiste en extraits d'anciens auteurs spéciaux, notamment d'Aristoxène, est considéré par plusieurs critiques, et entre autres par Westphal (dans la préface de sou édition de ce traité), comme un ouvrage de la jeunesse do Plutarquo. Volkmann (<niv. cité, 2* partie, p. 175) me semble avoir établi solidement qu'il n'est pas de lui.

2. L'authenticité do cet écrit a été très sérieusement contestée. Voir surtout Baehr, dans son édition d'Hérodote, t. IV, 2« édit., p. 481, et Doehner, Quxsiiones Pluiarchar, III, p. 52. Volkmann reste dans le doute en inclinant vers la négation (ouv. cité, II, p. 341). Mais il faut avouer qu'aucune raison décisive n'a été produite. Au contraire, Holzapfel {PhUoL, t. XLII) a fortement motivé ses conclusions en faveur de l'authenticité; elles ont été admises par

plutarque; sa critique littéraire 523

avisé et très clairvoyant, avait vu les hommes des guerres médiques tels qu'ils étaient, avec leur grandeur et leurs petitesses : il avait noté, en narrateur sincère, bien des intrigues mesquines, bien des jalousies, bien «les calculs égoïstes, et il avait par là servi admirablement la vérité. Au temps de Plutarque, ces hauts faits nationaux étaient depuis longtemps idéalisés : toute une série d'historiens et d'orateurs y avaient travaillé peuplant des siècles, et nul n'était plus attaché que notre moraliste à cette gloire de la patrie. Les doutes d'Hérodote lui ont paru injurieux, ses remarques sincères lui ont fait l'effet de calomnies. Ktant ce qu'il était, il devait penser ainsi.

C'est bien le même homme que nous retrouvons dans le traité Sur la manière de faire lire les poètes aux jeunes fjens. Attacliépar une admiration pieuse à tous les grands poètes de la Grèce, il ne peut pourtant se dissimuler que J)ien des choses qu'ils ont dites sont de nature à blesser le sens moral des jeunes gens de son temps. S'il avait l'esprit historique, cette contradiction ne l'arrêterait pas un instant. Il sentirait, et il dirait tout simplement, c]u'au temps d'Homère les idées morales et religieuses •'laient encore dans l'enfance, et qu'il faut par consé- <^]uont faire bien comprendre aux jeunes gens que ses pointures se rapportent à une humanité primitive, sur laquelle les hommes du temps de Trajan n'avaient plus à se régler. Mais, comme cette idée lui est entièrement ^Hrangère, comme il persiste à vouloir chercher dans les vieux poètes des exemples de conduite et des préceptes d'une valeur absoluiî, ilest en présence de diflicultés inextricables; et il n'en sort pas, car cela est impossible ;

k. Hauvette dans sou Hérodote historien îles guerres médir/ues (Paris, 1894); son chapitre sur lu <lissortatiou «lo Plutarque (1. I, rli. IV, p. 98 et suiv.) me parait luntir»? parfait»'ni«*nt ou lumière le point de vue du uioraliste ot ses erreurs.

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mais il se Jonne à lui-même rillusion d'en sortir, au moyen d'interprétations, de palliatifs, de faux-fuyants, qui paraissaient quelque peu puérils à un moderne.

Plutarque a donc porté dans la critique littéraire, il faut le reconnaître, des vues qui sont non seulement étrangères, mais contraires, à la nature de ce genre. Sa vraie vocation était de moraliser, et nous allons voir qu'il moralise encore, même lorsqu'il écrit l'histoire.

Toute l'dMivre de Plutarque, connue historien, consiste dans ses Vies parallèles, les quelques recueils de notes érudites dont nous avons parlé plus haut n'étant réellement que des matériaux, non mis en valeur. Ces biographies ont une renommée ancit^nne et solide. Et pourtant il ne semble point, à les examiner en critique, qu'elles s'imposent à l'admiration par des mérites toutà-fairsupérieurs. Les qualités qui en ont fait et qui en assurent le succès sont des cjualités moyennes, mélangées d'ailleurs d'assez graves défauts. Mais ces qualités sont de celles qui séduisent, qui se font aimer, qui empêchent de remaniuer ce (|ui manque. 11 vaut la peine de s'y arrêter ici quelques instants.

La biographie était un genre anciennement cultivé en Grèce; on a pu en noter plusieurs espèces au cours de cette histoire. On avait écrit des vies de poètes, d'orateurs, de musiciens, de philosophes, des vies de capitaines illustres et d'hommes d'État; tantôt brièvement, sous forme de notices, en vue de conserver le souvenir des faits essentiels qui concernaient ces personnages; tantôt avec plus d'ampleur et d'un ton plus oratoire, en jugeant les actions, en développant les desseins, à la manière des historiens de profession. Lorsque Plutarque entreprit

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d*écrire lui aussi des biographies, il ne lui vint Jonc pas à lespril qu'il eût à créer quelque chose de nouveau. I/histoire l'attirait, parce qu'il était curieux, parce qu'il se plaisait à raconter: d'autre part, les œuvres de peu d'étendue convenaient mieux à son humeur que les longues compositions; il choisit probahlement la biographie comme la forme la plus courte de l'histoire. Mais, comme il arrive aux hommes de mérite, en s'appropriant celle fornie^ il la marqua de sa personnalité; et, bientôt, il acquit le sentiment de ce quelle avait pris d'original entre ses mains. Ce lui fui une raison déplus de s'y allacher. Elle le charmait par elle-même, et elle lui procurait le plaisir de se sentir en quelque mesure créateur. >'ous possédons encore cinquante des biographies qu'il composa ainsi ; et nous savons qu'il en avait écrit d'autres *. Quaranle-sixsont accouplées deux à deux - et forment la collection des Vies parallèles; les quatre autres, k savoir celles d'Aralos, d'Arlaxercès, d'Othon et deGalba^ sont isolées. D'une manière générale, les Vies parallèles, dédiées toutes à Sossius Sénécion, semblent avoirété rédigées parPlularque sans interruption notable, dans la dernière partie de sa vie ^ Elles appartiennent par con.séquenl à la même période que la plupart de ses œuvres morales, et elles dénotent en elfel les mêmes préoccupations*. Il paraît probable à priori que les vies isolées

1. Biographies perdues do Léonidas, d'fcpaminondas, do Mt''t«îllu8, des deux Scipions, d'Horculo.

2. Sauf un groupe de quatre, comprenant les liiographies d'Agis *îl (le Gléomène, mises en parallèle avec celles de ïihérius et do Gaïus Gracchus.

3. Démosth,, cli. ii. 11 résulte de ce passage qu'il Otail âgé lorsqu'il écrivait cette biographie, qui faisait partie du 5* couple.

♦. Renvois des l)iographi*-s aux Moralia : Camille^ 19 ; Pétûcirs, 6, 35;/)/on, 2; Lysaiidre, 12; Sy/Z/a, 17; lirutus, 23; Romulus, i5. Tous ces renvois, sauf le dernier qui vise les Aitia, sont conçus en lerines vagues, mais ils i»rouvent au moins que Plularquo ne s'ab-

ont dû précéder les vies accouplées : une fois que Plularque eût établi sa méthode, il semble s'y être complu sans réserve ; on comprendrait mal pourquoi il l'aurait alors abandonnée. D'ailleurs, les vies de Galba et d'Othon, où le parallélisme n'existe pas encore, sont moins des biographies véritables que des chapitres d'histoire; l'auteur raconte les régnes de ces empereurs plutôt que leurs vies, et une bonne partie de ce qui concerne Othon se trouve dans le récit relatif à Galba. 11 y a donc lieu de croire qu'elles ont été écrites avant que Plutarque eut conçu la méthode qu'il appliqua un peu plus tard aux Vies parallèles. Celles d'Aratos et d'Artaxercés, bien <iu'is()lécs, sont au contraire de véritables biographies, où se révèle déjà la manière délinitivede l'auteur. Peutêtre marquent-elles ses débuts dans le genre biographique proprement dit.

Dans quel ordre les ]'ies parallèles ont-elles été composées et publiées * ? Plutarque Jious fournit lui-même quelques renseignements à ce sujet; et ces renseignements, (juoiquetrès insuflisants, permettent d'abord d'établir que cet ordre n'est aucunement conforme à celui des manuscrits. Ils nous donnent ensuite une idée générale des sentiments cjui l'ont guidé dans son entreprise. « 11 m'est arrivé, dit-il, de me mettre à écrire des biographies pour complaire à d'autres; puis je me suis at-

sorbait pas dans un seul genre, ot qu'en composant ses biographies il avait en main ou en i)rojel des écrits très dillérents.

i. L'étu le capitale sur cette question est l'excellente dissertation de Micliaelis, De ordine vitavum purallelan/m Plularchi, Berlin, 1815. Si la discussion n'y est pas poussé»» à fond, les principes essentiels y ont été du moins dégagés nettement et les principaux résultats mis en lumière. L'auteur a montré (pi'un certain nombre di*s passages par les(iuels le lecteur est renvoyé d'une biographie à une autre ne sont pus de Plutarque; il a établi du même coup, et très simplement, quels sont les renvois auxquels on peut se fier. Voir aussi Muhl, Plutarchisc fie S indien, Augsbourg, 1883, et Schenkl, Jahrb, f. d. AU., XII, 1, 180 sqq.

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taché à ce genre, et j*y ai pris demeure pour mon propre plaisir^ Thistoire étant pour moi comme un miroir, devant lequel je m'essayais à embellir ma vie en la conformant aux grands exemples *. » Ainsi Plutarque, au début, n*écrit que sur les instances de ses amis, suivant une habitude qui lui était familière et qu'attestent presque toutes ses œuvres morales. Puis, il se comptait à ce qu'il fait, il sent qu*il en tire profit, et il continue alors pour sa propre satisfaction, avec une intention de moraliste, qui devient prédominante. 11 travaille dans cet esprit plus ou moins longtemps, s*attachant à choisir les biographies qui offraient de grands exemples. Plus tard, il s'avise qu'on peut profiter aussi du spectacle des grandes fautes : et il se décide à écrire les vies de quelques liommes qui ont été insignes dans le mal : il commence par Démétrius Poliorcète et Antoine ^. Enfin, quand il a épuisé tout le domaine de l'histoire proprement dite, il ne craint pas de remonter jusqu'aux temps mythologiques, et il compose quelques biographies à demi fabuleuses '. Voilà ce qu'il nous apprend de plus important sur Tordre général qu'il suivit dans l'exécution de son dessein : en outre, il nous donne, ça et là, des indications de détail, d*où il résulte que toutes ses Vies parallèles furent publiées par couple, chaque couple formant un tout avec la comparaison (cruyxciçi;) qui y était jointe *. 11 nous fait même connaître le rang de quelques-uns de ces couples dans la série ^ C'est d'après ces indications,

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