Démosth., ch. m; Périclès, ch. ii ; Dion, ch. ii
et en s'aidani aussi de tout ce que suggère Tétude comparative des divers récits, qu'on a pu tenter de dresser une liste des Vies parallèles selon Tordre chronologique de leur composition. Celle qu'a proposée Micliaelis mérite d*ètre considérée, à tout le moins, comme le point de départ nécessaire de toutes les recherches futures: la voici * : — Première série : 1 (manque), 2 Sertorius et Eumène, 3 Cimon et Lucullus, 4 Lf/sandre et Sj/lla, 3 Démosthène et Cicéron, 6 Agis et Cléomène, Tib.et C. Gracchus, 7 Pélopidas et Marcellus, 8 Phocion et Caton d'Utique, 9 Aristide et Caton le censeur ; — Deuxième série : iO Pe'riclès et Fabius Maximus, 11 Nicias et Crassus, 12 Dion et Brutus, 13 Timoléon et Paul Emile, 14 Philopoemen et Titus; puis, sans rang certain, Thémistocle et Camille^ Crsar et Alexandre. Agésilas et Pompée^ Pyrrhus et Marius, Salon et Publicola : — Troisième série : 20 Démétrius Poliorcète et Antoine^ 21 Alcibiade et Coriolan ; — Quatrième série- : 22 Lycnrgue et Nimia^ 23 Thésée et Homulus,
Ces biographies, si on les rapproche les unes des autres, embrassent, comme on le voit, une bonne partie de riiistoire grecque et de l'histoire romaine. Elles complètent, sur beaucoup de points, les renseignements que nous devons aux historiens proprement dits. C'est un des plus riches répertoires de faits que nous ait légués l'antiquité : il est naturel de se demander d'abord quelle en est la valeur historique.
Ce que nous avons déjà dit de Plutarque nous dispensera d'insister ici sur l'étendue de ses lectures. Bien qu'il ne cite pas toujours ses auteurs, et qu'il soit difficile, dans un assez grand nombre de cas, de déterminer avec pré-
1. Nous notons d'un astérisquo les couples dont le rang est attesté par Plutarque lui-même.
2. Michaelis s'abstient de se prononcer sur l'ordre relatif de la troisième et do la quatrième série (p. 52).
plutarque; les vies parallèles 529
cision ceux qu'il suit, on ne doit pas liésitcr à dire, d'une manière générale, qu'il a eu à cœur de se bien renseigner K Aucune de ses biographies n'a été écrite sans qu'il eût pris la peine de relire les historiens de quelque renom qui avaient déjà parlé du même sujet. Aux données qu'il trouvait chez eux, il n'a pas manqué de joindre, toutes les fois qu'il a pu le faire, celles que lui fournissait sa science d'antiquaire, les témoignages des monuments, ceux de la tradition. Son information serait donc excellente, si elle était méthodique. Malheureusement, la vraie méthode, fondée sur une réflexion profonde, n'était aucunement le fait de cet esprit bien plus discursif que vraiment organisateur. Content de profiter des renseignements cpii venaient à lui ou qu'il avait sous la main, jamais il n'a songé à ces recherches laborieuses, mais néressaires, qui lui auraient permis d'apporter à l'histoire des faits nouveaux. Ses récits sont, pour le fond, ceux des autres, mélangés, rajeunis, remaniés, nullement renouvelés. En choisissant ses auteurs, il cherchait de très bonne foi la vérité. S'attacher à ce qui lui semblait vraisemblable, rapporter loyalement en cas de dout(» les traditions divergentes, rendre justice à chacun, en un mot se ccmduire en honnête homme, dans l'histoire commedans la vie, lui était chose naturelle. Mais la justice, qui est difficile à réaliser partout. Test particulièrement lorsqu'il s'agit du passé ; car elle implique alors, à un degré supérieur, clairvoyance, sagacité, largeur d'esprit, souvent même intuition pénétrante. Ces hautes et rares qualités, Plutarque ne les
1. La question des sources do Pluturquo dans chacune de ses biographies est toujours ouverte, bien qu'elle ait suscité, et suscite encore, de nombreux travaux, n suffit de citer ici : pour les biographies grecques, M. llaug. Die Queilen Plutarchi in den Lebenbê' ichreibungen der Griechen, Tul>ingue, 1854 ; jiour les biographies romaines, Peter, Die. Queilen Plutarchs in den Biographien der Rômer, Halle, 1865.
Hiit. de la Litt. grecque. — T. V. 34
possédait pas autant que cela eût été désirable. Curieux des petites choses, il aimait ceux des historiens qui satisfaisaient son goût. Les commérages d'Kphore ne lui semblaient pas à dédaigner, à côté des vues politiques de Thucydide. Il ne se résignait ni à laisser tomber les médisances, ou les propos légers, ni même à les réduire à leur juste valeur. Kn face des témoignages divergents, son jugement, un peu candide, hésitait; et, pour être juste, il prenait de tout enté, sans s'apercevoir que les divers morceaux qu'il assemblait ainsi ne s'ajustaient pas ensemble. De la, une certaine indécision dans l'appréciation des hommes [)oliti(|ues, mêlés aux luttes des partis, tels que Périclès, Démosthène, Cicéron. Son esprit n'était pas assez vigoureux [)our élaguer résolument tout ce qu'une crédulité bavarde avait raconté sur eux. Ainsi, rimage totale demeurait molle et confuse dans sa conception, et elle apparaît de même dans son récit.
Ce défaut naturel de criticjue a été aggravé par une rapidité de composition trop visible. Après avoir lu ses auteurs, Plutarque. en face des témoignages amassés, , ne [prenait pas toujours le temps de bien établir la trame do son récit. Une fois engagé dnns sa narration, il lui arrivait de se contredire sans mémo s'en apercevoir. Faute d'une révision attentive, il laissait ensuite subsister ces contradictions; elles m» sont pas rares dans les Vies parallèles ^ . Lachronidogie surtout en olfre de nombreux exemples. D'une manière générale d'ailleurs, elle est fort négligée par Plutarque; souvent même, il la passe entièrement sous silence ; car il estime qu'elle n'importe guère à son dessein, qui est plus moral qu'historique.
La parallélisme, qui est le trait caractéristique de la méthode d'exposition de Plutarque, n'était pas non plus
i. Voir Michaclis, ouv. cité, p. 8 et 9.
plutarque; les vies parallèles 5;ii
}^ans inconvénients au point de vue de la véril«» du récit. Cette forme, plus oratoire que critique, semble re- Fnonter par ses origines à la rlietorique. Souvent employée parles orateurs, auxquels elle fournissait des autilhèses fortes ou brillantes ',elle avait passé de obez eux à. l'histoire -et à la critique littéraire ^ La biograpbie avait montré une tendance particulière à s'en servir : on la l rouve comme ébaucbée cbez Varron, cbez Cornélius Niîpos *. Plularque lui a donné seulement quelque cbose de plus arrêté, et, surtout, il l'a popularisée, grâce au succès de son ouvrage.
Elle devait lui plaire, car elle satisfaisait eu lui bien des sentiments. Il aimait profondément la (Jrèce et il admirait Rome. La civilisation grecque et la civilisation romaine lui apparaissaient, ainsi (ju*à ses contemporains, comme les deux formes les plus liantes de la vie humaine; et, malgré leurs dillérences, elles révélaient une sorte de parenté, qui autorisait et facilitait les comparaisons. Puis, dans l'état d'assujettissement auquid son pays était réduit, il était bien aise de le reb;vor par ces glorieux rapprocbements, en montrant, rhisloire en main, (ju'à cbacun des grands Romains la tirèce [>ouvait opposer un grand bomme de valeur égale. Un comprend donc que cette forme parallèle l'ait vivement séduit: et il n'est pas douteux non plus qu'elle n'ait été goûtée de ses lecteurs. Romains bellénisants ou Grecs plus ou moins fascinés par la grandeur romaine.
1. On sait «juel us-ti.-- ^n a fait Thucyiiicl»- dan^ Sr-s riîscour^, puis Isocraio. D^in-jsti.'. ri-, »;t':.
2. Polyli*. rompTirii*- r. •!■• Roriu- »-t •1*- «iarîha;:-, «l'-s div^^rif;? foriStîlîitii>n3 eniT" • 11--^. au I. VJ, ♦tr.
'S. (^ciii'i^, ParalUle /- D'fmonth>*ne et fie Cicéron: Va, Lonutu BQ'-rii»^ comparaison, -* •.
4. Varron. «lans 5'.-- l'-.^y^ne^, avqjt ;:rouj"- Irr^ '»r'":s ht 1-^ fi'^, m'AÏiià illastrrâ av-:.* ...- irit-nti-n ■!•: «rornî. ri raison. L-.- lukmf-. '!•-'♦s^rxn rtiit l'in? m.ir-i :'---:• ^ri:or-.' i:ir;3 1-s Viri illustres ^U: (^fturl, N-if--^- V'-T- XXIII, iZ, ♦.
Mais, si on la considère comme une méthode d'exposition historique, on voit immédiatement comhien elle offrait de dangers pour bien peu d'avantages. A supposer qu'elle eut quelque intérêt propre lorsqu'il s'agissait de personnages entre Ies(]uels existaient vraiment des ressemblances naturelles, soit de caractère, soit de destinée, elle ne pouvait manquer de devenir tout artillcieUe dans la plupart des cas. Elle devait conduire le biographe à mettre ensemble des personnages (jui ne se ressemblaient en rien, et cela est arrivé en effet à Plutarque bon nombre de fois. Si même ce biographe eut été un esprit plus vigoureux, habitué à suivre logiquement ses idées, la préoccupation du parallélisme n'aurait-elle pas nécessairement déformé pour lui la réalité? Kn s'attachant à chercher des ressemblances, il devait forcer certains traits et, par contre, en négliger d'autres, en somme faire ses personnages autres qu'ils n'étaient. Ce qui a préservé Plutarquede cet inconvénient, c'est qu'en fait il n'a pratiqué sa méthode que superficiellement. Le parallélisme, pour lui, ne consiste guère que dans le simple fait d'accoupler deux biographies. Quelquefois, il indique, au début de la première, les raisons de cet accouplement ; raisons presque toujours vagues et de peu de valeur. Dans le cours même du récit, la méthode de rapprochement est tout à fait oubliée. Elle reparait à la fin dans les comparaisons (<niy5cpi«7ei;), qui terminaient chaque volume. C'est là évidemment qu'elle aurait pu être utile; or l'auteur n'en tire qu'un mince profit : ses comparaisons restent à la surface des choses, elles ne dégagent presque jamais les grands traits caractéristiques des personnages mis en parallèle. De telle sorte que, si sa méthode n'a pas chez lui tous les inconvénients qu'elle aurait pu avoir, en revanche elle n'a guère d'avantages sensibles.
Au fond, le plus grave défaut de Plutarque, en tant
plutarque; les vœs parallèles 533
qu'historien, c'est qu'il rapporte toujours l'Iiistoire à la murale, et que sa iiioralr n'est pas appropriée à l'histoire. Celle qu'il enseigne, et en laquelle il a foi, est une morale excellente de vie privée, faite pour la famille, pour les relations sociales, morale très saine, très généreuse, mais trop simple pour la vie publique. L'homme politique est sans cesse eu présence d'intérêts on lutte, et parfois tous ces intérêts contraires i<ont respectables, tous ont des droits, tous peuvent s'autoriser de ce.rtains principes. 11 faut pourtant bien qu'il agisse, c'est-à-dire (]u'il sacrifie les uns aux autres, qu'il subordonne les choses secondaires au but principal qu'il n en vue. Le choix à faire est délicat, les erreurs sont faciles. Il est impossible qu'il ne se trompe pas plus d'une Fois. Mais si l'histoire note ses fautes une à une, sans tenir compte des intentions générales et des circonslani-vH. si elle lui applique une sorte de décalogue inflexiblej îlle se trompe plus encore. C'est ce qui arrive à Plutarijuc. Dans l'homme puidîc, il cherche toujours par habi- .udc l'homme privé. Son intelligence politique n'a pas issez de force ni de pénétration pour dégager les vues supérieures. Il en résulte que ses mesures sont souvent trop ôtroiles pour ses personnages. Fn voulant être juste, il devient en réalité in justo : car sa justice ne s'adapte pas à ceux qu'elle condamne.
Donc, comme œuvnt historique, les Vies parallèles Ront sujettes à de sérieuses critiques. Mais, cela dit et reconnu, il n'en reste pas moins qu'elles ont charmé, et ([d'elles charmonint encore, quantité de lecteurs; ce qui implique qu'elles ont en elles-mêmes une incontestable valeur, littéraire el morale.
C'est d'abord une sorte de galerie, oii toute l'humanité antique si: montre à nous, sous des aspects infiniment variés, dan» si's représentants les plus éminenls. Chez les historiens proprement dits, les hommes sont
534 GlIAP. III. — RENAISSANCE AU II® SIÈCLE
trop mêlés aux événemenls; on a (jnel(|iio peiiie à h?s distinguer au milieu dr la confusion (l(\s choses; l'atlontion, appelée sur les destinées des Ktats et sur le conilit des grands intérêts, ne peut se donner (piimparfaitement aux individus: et pt)urtant, c'est dans les individus qu'est la partie vraiment humaine du spectacle. Chez Plutarque. on ne voit qu'eux. Ils sont là. devant nous,, avec leurs qualités et leurs défauts, avec leurs affections et leurs haines, avec h^urs petitesses et leurs grandeurs: nous les regardons vivre: nous assistons à leurs actes; nous prenons p<irt à leurs sentiments. C'est un plaisir pour quiconque est curieux des choses humaines. L'histoire générale sert tle fonda ces hiographies; elle leur donne en quelque sorte de la profondeur: car elle nous laisse entrevoir, derrière les grands hommes, des peuples qui s'agitent, des nmltitudes qui se passionnent, des Ktats qui grandissent ou qui déclinent. Mais les grands hommes restent au premier plan. L'histoire se condense en eux: elle vit en eux: elle est la matière où s'exercent leurs forces et où se déploient leurs passions.
Et celui qui nous les présente, un par un, est un mo — raliste d'instinct et de profession. 11 a le goût du détai caractéristique, qui découvre l'ànie: et il le rechercli avec une application parfaitement consciente d'elle mémo. Nul ne sait mieux que lui en quoi la biographi diffère de l'histoire. S'il raconte, après Thucydide e Philistos, les actions de Nicias, voici comment il mar que la différence des méthodes * :
Les actions que Thucydide et IMiilistos ont rapportées, je pouvais les passer sous silence, car elles révèlent le caraclèr de mon personnage, ses dispositions intimes, mises au jour
1. Nicias, cli. i. Je traduis sur lo texl».* do Siiitcnis, mais je liscxxaX'jitTO{iévrjv au lieu de xaX\*7:'ro{ji£vr,v.
PLUT arque; les vies parallèles 535
pur de terribles soiitTr:m»»es. Je les ai donc in^liquées rapidement, rn m'en ton.mt aux choses essentielles, pour n'être pas ao.mséile manquera ma tàfht\ Mais ce que je me suis surtout eiforcf'» de réunir, ce sont les traits (|u'on ifjnore communément, soit qu'ils aient été rapportés (;à et là par d'autres historiens, soit qu'on les trouve attestés par des monuments et des décrets anciens; dédaij^'nant d'amasser ce rjui n«' dit rien, j'ai recueilli ce qui est propre à faire connaître les mœurs et la nature de l'a lue.
La mcHIiode (ju'il formule si bien dans ce passage, il l'a pratiquée constamment. Kcrit-il la vie d'un homme d*Klat ou d'un homme de guerre, d'un Poriclès ou d'un Alexandre : c'est moins le politique ou le conquérant (|ui l'inléresse que l'homme lui-même; et,parsuite, dans le politique même et dans le conquérant, c'est toujours l'homme qu'il cherche, 11 nous parlera sommairement de leurs grands desseins, qu'il considérera surtout comme uncî manifestation de leur personnalité. Kn revanche, il insistera sur une foule de menues choses, qui lui semblent, avec raison, expressives et révélatrices. Anecdotes, bons mots, habitudes familit'^res, manières de vivre et de parler, tour d'esprit, humeur ordinaire, physionomie et attitude, tout cela aura sa place dans un récit qui veut être avant tout une description morale. .Nous ne connaissons pas assez la littérature biographique de l'antiquité pour apprécier très exactement ce (ju'il y avait de nouveau tlans cette manièrede faire. Il est probable, après tout, qu'avant IMutarque, on avait déjà composé dans cet esprit des vies isolées. Mais il est bien certain aussi qu'en appliquant cetlt» méthode à un si grand nondjre de biographies, avec tant d'aisance et de bon goût, il en a fait vraiment la forme constitutive d'un genre littéraire.
Déjà, plus haut, nous avons signalé le talent de conteur qui est propre à Plutarque. Celaient, vient singulièrement en aide au moraliste dans ces descriptions de
mœurs et de caractères. Il lui fournit le moyen de mettre en œuvre vivement, avec à propos et sans embarras, les éléments de notation morale qui en valent la peine. Ces petites choses entrent dans son récit tout naturellement; elles ne l'encombrent ni ne l'alourdissent jamais; tout au contraire. Ce sont des traits rapides, qui piquent Tattention. Celle-ci en est excitée, non distraite. L'auteur sait mêler agréablement les anecdotes aux grandes scènes, insérer en passant le mot ou le détail qu'il lui convient de rappeler. Il semble, à le lire, que ce soient là des éléments nécessaires de sa composition ; tant sa main est habile à tresser ensemble ces fils de nature diverse et à en fondre les nuances dans la couleur générale du tissu. Mais qu'on y prenne garde : au milieu de ces petites choses, certains traits de grandeur morale éclatent d'autant plus qu'ils sont moins préparés. Dans un mot, dans une attitude, se révèlent tout à coup ce qu'il y a de plus noble dans la nature humaine. L'âme généreuse de Plutarque alegoùtetl'instinctdusublime : elle excelle à le saisir et k le dégager. 11 est certain que les Vies ont mis en lumière, ou, pour mieux dire, ont défini par des exemples, un certain genre de grandeur morale, qui, à cause d'elles, semble propre à l'antiquité. Lorsqu'on dit «un grand homme de Plutarque ».onadans l'esprit un type particulier, plus idéal peut-être que réel, mais vraiment admirable : la simplicité des mœurs, la droiture presque naïve, une certaine candeur même s'y allient aux plus hautes qualités, à l'héroïsme, à l'abnégation, au patriotisme exalté. Et si on y réfléchit, on s'aperc^oit (|ue cette notion est liée en nous au souvenir de quelques scènes très simples , de quelques t rails de mœurs que Plutarque a su graver profondément dans nos mémoires. Sans nous en douter, quand nous prononcions ces mois, nous songions, en mie vague réminiscence, à Aristide écrivant lui-même son nom sur le tesson du
plutarque; les vies parallèles 537
paysan atliénien^ à Paul Emile se consolant de la mort de ses enfants par le triomphe de sa patrie, à Philopœmen fendant le bois de sa pauvre hôtesse.
D'ailleurs, s'il est conteur excellent, il n'est pas moins narrateur au sens le plus élevé du mot. Ses grands tableaux historiques se font admirer, cliaque fois qu'on les relit. Sans doute, il leur manque une certaine perfection de détail, pour être comptés au nombre des chefsd'œuvre. La langue n'est pas assez simple, assez forte, assez étudiée ; sa composition est toujours un peu molle : il n'a ni la hardiesse, ni la sûreté de touche des grands écrivains. Mais, si l'on passe condanmation sur ces défauts, que de qualités vraiment supérieures! Une imagination naïve, amoureuse des grands spectacles, sensible à l'éclat, à la grandeur, à la beauté, à l'effroi ; une âme facilement émue, très humaine, mobile malgré sa gravité philosophi(|ue; un sens naturel du pathétique, qui fait de lui l'un des meilleurs interprètes des tragédies de l'histoire. Sa narration prend sans effort, dès qu'il le faut, l'allure dramati<|ue. Elle marque les phases, prépare et suspend l'émotion, ménage les péripéties, fait éclater les coups do théâtre. Comme l'auteur vit avec ses personnages, il nous met aussi à leur place; nous passons par leurs émotions, nous sonnnes, avec eux, surpris, exaltés, frappés. Qu'on relise, soit dans son Brutus, soit dans son César, le récit de la conjuration qui aboutit au meurtre du dictateur. Chaque montent essentiel en est marqué si justemt^nt qu'on est en suspens jus(ju'au dénouement. Ce sont des scènes de tragédie, sinon faitt»s, du moins indiquées, autant que le genre le comporte; tragédie tantôt familière, tantôt terrible, et toujours singulièrement vraie. Et, dans les instants décisifs, dans les catastrophes surtout, cette vérité du récit s'empreint d'une gravité triste, d'une sorte de solennité sans emphase, qui saisit le lecteur.
yiS GHAP. III. — RENAISSANCE AU 11° SIÈCLE
La mort ib» (]ésar. crllo <le Brutus, celle <le Calon sont autant de tableaux qui foui impression et qu'on n'oublie pas.
Toutes ces qualités ont assuré aux Virs parallèles une popularité légitime. Elles ont charmé, instruit, inspiré des esprits très divers. Les uns y ont cherché et trouvé, eonnne dans un inunense répertoire, mille faits importants ou curieux, la plus riche matière historique. D'autres, tels que notre Montaigne, en ont goûte délicieusement les descriptions morales, les réflexions, le nombre infini des détails caracléristitpies; ils y (mt recueilli h foison les éléments dispersés d'une enquête sur riiomnie. D'autres enfin, tels que Shakespeare ou Corneille, y ont senti s'agiter des drames qui ne demandaient qu'à être portés sur la scène. Aucun ouvrage n'a été plus lu, plus mis à contribution (|ue celui-là. Les peintr«»s et les sculpteurs y ont puisé comme b^s poètes et les philosophes. Cet attrait universel qu'il a exercé jusqu'à nos jours, cette force suggestive dont il a fait preuve sans cesse, il les doit à un mérite éminent, dans lequel se confondent toutes ses qualités. La vie y abonde. Il n'y a pas de livre plus peuplé d'hommes. 11 est naturel que Thumanité s'y soit attachée par tous ses instincts, par toutes ses curiosités, par toutes ses sympathies, puisqu'elle y trouvait la matière humaine dans son infinie variété.
Les grands moralistes dont nous nous sommes occu-^ pés dans ce chapitre, Kpictète, Dion, Plutarque, peuvent être considérés comme les représentants éminents du mouvement qui entraînait alors les esprits. A cùlé d'eux, beaucoup d'autres, plus ou moins oubliés aujourd'hui, mais très connus en leur temps, contribuaient à
PHILOSOPHES secondaires; FAVOHIXUS ôîlî)
le propager, selon la mesure de leurs forces. Nous n'avons pas à insister ici sur des noms tels que ceux du stoïcien Euphratc, des platoniciens Taurus. Nigrinus, et d'autres, qui sont pourtant cités plus ou moins fréquemment par les auteurs du temps *; aucun d'eux n*a de place dans Tliistoire de la littérature, soit parce (jue leurs œuvres sont perdues, soit parce qu'elles olfrent, dans ce qui en reste, un caractère trop teclnnipie. Seul peut-être, entre ces hommes de réputation disparue, le gaulois Favorinus ne doit pas être «entièrement passé ici sous silence. Moitié philosophe, moitié rhéteur, il forme transition entre les écrivains dont nous venons de parler et les sophistes dont il sera question dans le prochain chapitre.
Né à Arles -, prohahlem(»nt sous le règne de Vespasien, entre l'an 70 et l'an 80 de notre ère, il v reçut une éducation toute greccpie, puis vint à Rome, où il résidu sous Trajan, sous Adrien et sous Antonin. Voyageur comme tous les sophistes, il parcourut aussi la (irèce et l'Asie Mineure. 11 entendit Dion (^hrvsostome, dont il se disait le disciple. Peut-être visita-t-il Kpictète ; Aulu- Gelle atteste qu'il citait certains propos d(; lui ^A^. AH. wii, 19) '. Il fut en relations d'amitié avec Plutarque \Propos de table, J. Vlll, quest. x), dont il donna le nom comme titre a un de ses écrits *. Kn revanche, il eut un
1. Consultf,T sur ces iK*r3onnatî«*s les histoires (1m la ]>hilusop}iiû grecque; d'ailleurs, là mèine, ils ne peuvent ^uére être qu«; nieiitionnés.
i. Sur la biographii? de Favorinus, ronsult«îr principalenit;nt : Suidas, ♦aowpîvo; et 'ASpcavi;; Philostr., V. des soph., I, cli. viii; en outr»*, pour des allusions éparses, suuvent instructives, Lucien* Aulu-Gelle, Plutarque, (Jalien. — Étude d>''tailléit de J.-L. Marres, De Favorini AreUifensis viia, stndiis, s-'riptis, l'treclit, iH;i3. Notice dans C. Mûller,fV. JIUl. f/r. t. III, p. 'ûl. Art. de Fr. Nitzsrhe, Rhein. mus., t. XIII, p. Gi2 sq«i.
3. Cf. OaIi''n, Sur la bonne do^.lrine, I ; Sur aes Livres, 2.
4. Plutarqu^', -le son cdé, lui dédia son traité Uiy. zpc^Tov '{/y/poC
dillérend, no probablement d'une jalousie littéraire, avec le sophiste Polomon *. Son séjour habituel, dans toute la fin de sa vie, fut Rome, bien qu'il ait exercé, sous Adrien, un sacerdoce dans sa patrie. A Rome, il réunissait autour de lui un cercle d'hommes distingués et de jeunes gens, qu'il charmait par la grâce de son langage, la variété de ses idées et de son érudition, son habileté à tourner tous les sujets vers Tutilité -. En outre, il tenait école de déclamation et de philosophie. Parmi ses disciples. le plus illustre fut Hérode Atticus., dont nous parlerons plus loin. Ses succès d'orateur furent grands, merveilleux même, s'il faut prendre à la lettre les témoignages facilement hyperboliques de Philostrate ^. L'empereur Adrien l'eut en grande faveur, au moins pendant quelque temps *. Favorinus païaît être mort sous le régne d'Antonin.
Selon Suidas, il s'était piqué de composer autant d*écrits que Plutarque ^ Ces écrits étaient relatifs à la pliilosopliie, à l'histoire, à la philologie, à la rhétorique; toutefois, il était en somme plus rhéteur que philosophe ^,
et lui iulressa i)oiit-étre une lettre Sur l'amitié. Il le loue à plusieurs reprises. Voir uotamnient Ouvalions rom., XXVIII.
i. On peut en lire les détails, lûen caractéristiques du temps, dans Philostrate, Vies d. Soph., chap. cit»j.
2. Aulu-(iell<;, XVI, 3, 1 : (^uiii Favoriuo Romaî dies plerumque totos erarnus, tenebatque auiinos uostros honio ille fandi duloissimus, atque eum, quoquo iret, prosequeliaiiiur : ita sermonibus usque«iua<|uo amœnissiiiiis (lemulcel)at. — Cf. IV, 19 : Favorinus sernioiies in genus conniiunes a r«'l»us i)arvis et frigidis abducebat ad ea qu;e magis utile esset audire ac discere, non allata extrinsecus, non pcr ostentatiunem, sed indidem nata acceptaque.