LUCIEN; SON TALENT G
des vieux mots jusqu'à ridolâlrie. Tout cela était juste t't opportun. Mais, en matière littéraire. Lucien ne s'est' pas érigé en législateur. Il a donné quelques avertissements, à l'occasion, et surtout des exemples. Aussi bien, ce qu'il y a de plus solide et de plus brillant à la fois en lui. c'est son talent d'écrivain. 11 est lemps de Tétudior.
Le fond du talent de Lucien, c'est l'esprit, au sens moderne du mol, c'est-à-dire le don des aperçus vifs, des inventions plaisantes, des traits satiriques. Mais il y a en ce genre des distinctions à établir, et il faut essayer de caractériser plus précisément l'espèce d'esprit qui lui est propre.
Une pensée singulièrement nette et prompte, un regard clairvoyant, aiguisé, mobile, voilà ce qu'il faut noter tout d'abord. Toutefois, c'est par les qualités d'invention, bien plus que par celles d'observation, qu'il excelfe véritableuienl ; et dans l'invention, son originalité est proprement faite de fantaisie. Non que sa dialectique ne mérite aussi d'être signalée : elle est inventive, agile, remarquablement ingénieuse; et, si elle manque un peu de force, si elle est quelquefois courte et sommaire, elle compense ce défaut par l'abondance des Suggestions piquantes, qui amorcent la réflexion. Mais enfin, dépouillée de ce que l'imagination y ajoute, elle ne serait peut-être pas supérieure à celle de la plupart des sophistes contemporains ; et, en fait, c'est, de toutes les facultés de Lucien, celle qui s'est le plus développée dans l'école. Le signe distinct if de son esprit, c'est l'essor libre et capricieux.
Son imagination, excitée par une humeur moqueuse^ aime à créer joyeusement, en dehors de la vraisemblance.
en pleine fantaisie. I.à seulement, toutes ses qualités ont la liberté de se déployer. Dispensé d'exactitude et de suite rigoureuse, il dessine à son gré, avec un sens juste de la forme; tantôt d'un trait rapide, en caricaturiste, qui note en passant une conception drôle; tantôt avec une insistance ingénieuse, qui imite plaisamment la réalité en plein merveilleux. F.es folles inventions abondent cliez lui ; V Histoire vraie en est pleine, sans ^^v\itv AiiV Icaroménippe, du C^Aa/o/i, de beaucoup d'autres compositions : mais, en somme, ce n'est pas vers Textravagance outrée que va le plus volontiers son esprit, pas plus que sa gaîté ne se plaît dans la bouffonnerie. Il y a en lui une sorte do discrétion et d*habileté. qui l'incline plutôt vers ce qui est ingénieux. Au lieu d'accumuler invention sur invention, il préfère en général, lorsqu'il on tient une qui le séduit, en tirer parti, la retourner en tous sens, la prolonger et la multiplier, de façon à faire valoir son savoir-faire par tout ce qu'il y découvre d'inattendu. Kn cela, il y a peut-être en lui quelque trace de sophistique, sous les apparences d'une spontanéité charmante : mais cet art se fond dans le naturel avec lant d'adresse qu'on n'en est aucunement choqué.
L'esprit piMit, selon l'humeur qui l'accompagne, être ou franchement gai, ou att(»ndri, ou incisif, ou amer. Celui de Lucien n'a pas tout le laisser-aller ni la simplicité qu'exige la franche gaîlé: non seulement ce qu'il a d'ingénieux attire un p(îu trop l'attention, mais surtout la disposition morale qu'il décèle n'est pas assez naturelle ni pleinement humaine. La sagesse qu'affecte Lucic^n est raide, hautaine, et au fond peu satisfaisante; il ne nous met pas à l'aise, quand il se moque de l'humanité, parce que nous ne voyons pas bien au nom de quoi il s'en moque, ni s'il a mieux à nous proposer. Son enjouement est mordant; il nous pique et nous stimule