‹ Histoire de la littérature grecque (volume 2)Chapitre 367 sur 605 · LUCIEN; SES CRÉATIONS LITTÉRAIRES · texte numérisé non relu

LUCIEN; SES CRÉATIONS LITTÉRAIRES

sorlo de brusquerie et J apreté, certaines protestations. Sa phrase, très Uabilenient conduite, est pourtant libre et souple. Dans la conversation, elle est brève, vive; elle j)ose la question avec malice ou naïveté, lestement; elle jette la riposte comme un trait; ou elle peint naïvement les nuances <lc l'embarras, du dépit, de Timpatience, de la surprise, de Tébahissement. Dans la description, dans le conte, elle est alerte, dégagée, fine et souvent perfide, très pittoresque par ses mouvements irréguliers, ses arrêts, ses détours, ses élans; elle sait se faire lente, analytique, curieuse, pour mettre en valeur les détails (]ui plaisent ou qui anmseiit, comme aussi courir, <|uand il le faut, ou même voler, pour arriver plus vite aux bons endroits. Dans le raisonnement, dans le développement des idées, elle s'alTranchit volontiers de la régularité de l'école ; la pensée qui est en elle aime h se modifier chemin faisant, à s'étendre, à jeter en passant des aper<;us secondaires, mais non pas au point de se perdre dans les chemins de traverse ; elle est toujours lancée vivement, vers un but (juon devine, qu'elle laisse voir, qu'elle atteint. Il y a dans toute son allure une maîtrise (ju'on no trouve au même degré chez aucun autre écrivain du temps.

Ce qui est vrai du style de Lucien Test aussi des genres littéraires où il aexcellé. Les types auxquels son nom est attaché sont faits de pièces d'emprunts, adroitement choisies et ajustées. Mais, en les ajustant ainsi, il a fait œuvre de création.

Comme il nous le dit lui-même, ce sont les dialogues des philosophes socraticjues qui ont été ses premiers

Histoire de la Litt. grecque. — T. Y, 39

modèles; c*est en les lisant que Tidée lui est venue do ce qu'il pouvait faire; mais l'élan décisif, il l'a dû à Ménippe et aux poètes de la comédie allique. — Les socratiques, et surtout Platon, lui ont appris Tart de faire causer des personnages, de conduire une discussion avec naturel, sans pédantisme, de façon à nous montrer des hommes, qui ne fussent pas dos dissertations alTublées de noms quelconques. VHermotime laisse voir ce qu'il leur a dû ; et le mémo art se retrouve dans tous ses dialogues, sans en excepter les plus fantaisistes. — Quant à cette fantaisie même, c'est chez Ménippo et chez les poètes de rancienne comédie qu'il en a trouvé l'exemple. Les inventions de Cratinos et d'Aristophane ont été le modèle des siennes. Sans eux, sans doute, il n'aurait jamais eu l'idée des conceptions amusantes où s'encadrent si bien ses satires. Mais peut-être, sans Mé nippe, n'aurait-il pas senti, comme il Ta fait, de quelle manière on pouvait les accommoder au goût de son temps et à ses moyens de publicité. Ménippe, — que nous connaissons d'ailleurs assez mal, — avait transporté, le premier, le genre d'invention de la comédie ancienne dans des compositions destinées à un tout autre public. En montrant qu'elles pouvaient se passer de décors et de costumes, il les avait rendues propres à un emploi nouveau, et mises à la mesure de cet emploi. Donc l'influence de l'ancienne comédie sur Lucien est inséparable de la sienne, et on ne saurait distinguer entre l'une et l'autre. Instruit par lui, Lucien est remonté ensuite directement jusqu'à cette comédie mémo. Les imitai ions de détail qu'on en pourrait citer abondent dans ses dialogues; mais c'est l'imitation générale, celle qui tient à la conception même du genre, qu'il était important de signaler ici *.

Ce genre, du reste, n'est pas le moins du monde

!. Rabasté, Quid comicis debuerit Lwciant/*, Paris, 1856.

LUCIEX; LE DIALOGUE 611

enchaîné à une formule unique ; et ceci permet déjuger combien Lucien est reste indépendant jusque dans Timitation. Quelques-uns de ses dialogues, très courts, ne nous mettent sous ses yeux qu'une seule situation, indiquée dès les premiers mots : tels sont par exemple se3 célèbres Dialogues rf^s wor/5. D'autres, plus développés, sont de petits drames, qui comportent une sorte d'action ; c'est le type qu'il semble avoir préféré et qui réalise tout ce dont le genre était capable ; citons, entre autres, les Sectes à t Encan, le Pêcheur, la Double accusaion, V/caroménippe, le Timon, le Charon, le Coq, V Assemblée des dieux, Zeus tragédien. Action fort légère naturellement. Bien rarement, on y trouve, comme dans le Pêcheur, la Double accusation, le Timon, Zeus tragédien, quelque ébauche de péripéties : le plus souvent, tout se réduit à de simples incidents. A quoi bon s'attacher à de si minces diâlérences dans des créations aussi libres? Incidents ou péripéties, tout est proportionné à l'importance du drame, (jui en lui-même n'est pres(jue rien. Surprise, drôlerie, rapidité, voilà son mérite. Remarquons pourtant qu'en général les principaux de ces incidents naissent, non de la fantaisie pure, mais des données qui constituent les personnages. Quand Zeus envoie Ploutos rendre à Timon sa richesse, la protestation de Ploutos forme une première péripétie, le refus de Timon en est une seconde : toutes deux proviennent des sentiments du dieu et du misanthrope ; il en est de même dans le Pécheur, dans le Charon, dans le Coq. H y a donc quelque vraisemblance morale dans cette fantaisie, quelque raison dans ces caprices; mais, bien entendu, il n'y en a pas plus qu'il ne faut. L'action pour Lucien est simplement un moyen de mettre vivement en scène ses personnages et de les faire parler. Qu'elle soit amusante, qu'elle leur permette de dire ou de faire drôlement ce qu'ils ont à dire ou à faire, oïl n'a rien de plus à lui demander.

Ces personnages même, ii va de soi que Tauteur ne pouvait pas leur donner plus de réalité solide qu'au drame où ils s'agitent. Ce sont des êtres sans consistance, pour <jui toute vraisemblance serait trop lourde. La plupart pourtant ont au moins une esquisse de caractère, un trait saillant et frappant, qui est la donnée de leur vie dramati(|ue. Ménippe et Diogène sont des cyniques parmi les morts, connue ils Tétaient parmi les vivants: Timon est un misanthrope bourru; Micylle, un pauvre, naïf, plein de désirs, et avec cela un honnête honnne; Charon, sortant des enfers pour voir le monde avec Hermès, a d*abord la curiosité, et ensuite les étonuements qu'il doit avoir ; Momos est le blâme en personne. Les personnages allégoriques eux-mêmes vivent <lo cette sorte de vi(; très simple, comme autrefois la Pauvreté d'Aristophane. La l*hiloso[)bie du Pêcheur a de la dignité, de la droiture, elle s'indigne à propos ; la Hhétori(pie de la Double accusation nous amuse, avec sa colère de femme jalouse. Si élémentaire (jue soit ce dessin des personnages, il donne de la clarté et de Tintérèt à l'action, il contribue à la netteté comme à l'agrément de l'impression totale ; mais il faut bien comprendre i\\xv de telles conceptions laissent d'ailleurs à leur auteur toute sorte de libertés. Sans cesse, il oubliera le personnage qu'il fait [)arler, soit pour plaisanter, soit pour moraliser en son propre nom. Lorsque Timon entre en scène, il parle en humoriste, en fantaisiste plein d'esprit et de malice ; en un mot, il est Lucien, non Timon. Cela mémo est une grâce de plus dans ces œuvres de raillerie étîncelantcoii la raison ne plaît qu'à condition de se dissimuler.

Ainsi conçu, le dialogue est bien un genre nouveau; il n'y a aucune raison pour n'en pas attribuer la création à Lucien, puisque, a[)rès tout, créer, en littérature, ce n'est jamais que mettre en œuvre sous une forme per-

Page 1