Vie de Plotin
seul coup à son terme. La philosophie Je Plotiii est la voix d'une humanité qui voudrait s'échapper du monde: la grande affaire de l'homme n'est décidément pas de vivre ici-bas; et le premier usage qu'il doit faire de la raison étant de comprendre qu'il est captif dans la matière, le premier effort de sa volonté doit être de s'élancer au delà.
Cet au delà (îst justement l'objet propre de la pensée du sage et de son amour. Pensée et amour découvrent Dieu dans une infinie profondeur, par delà tout ce qui [)eut être exprimé ou même compris. Ce qu'on a pris pour Dieu en des temps divers n'est qu'une série de degrés qui mènent à lui, mais qui ne l'atteignent pas. Condensant, en un large système d'éclectisme, des éléments de théologie empruntés à toutes les philosophies et à toutes les religions de l'hellénisme, Plotin se plaît à montrer cette hiérarchie de l'être, qui part de la matière, monte du corps à l'àme, de l'àme à la raison, de la raison à Dieu. 11 étend et décompose sa notion de la divinité, de façon à y faire entrer tout ce que l'humanité a cru en apercevoir dans le passé, bien qu'il s'élève lui-même toujours plus haut. 11 croit aux démons avec Hésiode, aux dieux de la mythologie avec les vieux poètes, avec le peuple, avec la tradition des cultes publics et privés, au démiurge avec ïimée, à la divinité des astres avec Aristote et les Stoïciens, à celle des idées avec Platon K Mais rien de tout cela ne lui suffit; car, plus l'esprit monte vers Pahslraction, plus l'abstraction recule devant l'esprit. Et il arrive ainsi jusqu'à l'unité absolue, jusqu'àlêlre qui, n'étant qu'être, lui semble la réalité même. 11 a synthétisé la plus pure substance des croyances antérieures sans en rien laisser perdre, il
1. Non pas, hïc.n entendu, que toutes ces conceptions soient simpleint.nt InoorporéL'S t<;lles quelles à son système; elles y sont fondues, Hiîiis on peut les y retrouver, et d'autres encore.
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en a organise les éléments, et maintenant il les dépasse, ou il croit les dépasser. Non qu'il ait la prétention d'ouvrir des voies nouvelles. 11 se dit platonicien, et il interprète Platon. Mais son interprétation, portée à la fois par le rêve et par la logi(pie, prend librement son essor, sansdouler de sa légitimité. Ôr, c'est là ce qui fait sa force. Elle s'adresse, pleine de condauco, à toutes les habitudes de foi ancienne comme à toutes les puissances de croire non satisfaites encore; et, cliose que personne jusque là n'avait su faire, elle les entraîne, à travers les créations successives de rhellénisnie, jusqu'à quelque chose quisen)ble supérieur et nouveau. En cela aussi, elle répond à un besoin profond des contemporains, ou mieux à plusieurs besoins, également ini}>crieux, quoique eontradictoires. Plotin ne détruit rien: il concilie, il transforme, il fait à chaque chose sa place; et pourtant, sous ces conciliai ions, il y a une pensée qui va de l'avant, un élan qui donne le sentiment du progrès.
Mais ce qu'il apporte surtout, comme nouveauté, ce ne sont pas tant des idées que des tendances et des méthodes. D'autres avant lui, «'t depuis longtemps, avaient introduit le mysticisme dans la conscience grecque *: il est le premier qui l'ait mis au cieur mènie de Thelléni.snie, en le i»roclamant la suprême forme de la vie intellectuelle et morale.
Déjà, sans doute, Platon avait enseigné que la fin de rhonnne était de se faire senddable à Dieu (ôp.oioûc&flii Tù Oeù). Cette fonnule, Tlotin la garde, il la répète sans cesse, il en fait la loi même de l'activité humaine, mais il lui donne une tout autre portée. Car la plupart des choses (jui semblaient à Platon des moyens de se mettre
1. Dès If siècle prôoèdoiit. sous Anlouin et Marc-Aurvie, la théurgi».* chaldèonne toinlait à so populariser «lans le nioiiiit.* grec. Suidas« 'Io'j)savô; Xa/.oaîo; ç:/ÔTOio; et 'Io-À:avo;, fils du précêdenU
vu contact avec Dieu iront jilus pour lui (lu'uno valeur secondaire. Il ne s'intéresse vraiment ni à la science, ni à ri'^lat: il n'a au fond qu'un médiocre sentiment de la beauté, (jui passionnait son maître. Ce cpii l'attire, ce 4|ui l'absorbe, c'est la contemplation par l'intelligence. La vniie vertu pour lui, celle (pii est digne de l'bomme, ce n'est pas celle qui se manifeste dans la société, bien qu'eih» lui paraisse à coup sur nécessaire et bonne; il l'approuve, mais elle ne le relient pas. Il faut s'unir à Dieu parla pensée, monter à Dieu, vivre en Dieu: voilà le but; voilà ce qui vaut la peine d'être conslanunc^nt chercbé.
l/inlelligence bumaine désormais doit s'orienter vers cette idée. Tous ses elforts, toutes ses démarcbes tendront là. Ellenecbercbera plus à connaître le monde pour l'admirer, encore moins pour savoir s'y conduire; elle n'y verra (ju'un degré nécessaire qu'il faut francbir; olle y mettra le pitnl pour le dépasser K Toujours plus haut et plus loin. L'bomme lui-même, l'âme, la société ne sont pas des cboses sur les([uelles elle puisse s'arrêter. Klie les considèrt' en passant ; c'est une connaissanc<Mpji prépare la vraie connaissance: rien de plus. Il faut apprendre à voir, au travers de ce ipii est sensible, ce (jui ne l'est plus ; il faut babituer le regard de Lame à se poser sur l'intelligible. Cela exige une purification constante (/c/Oxp-siv), pour (ju'elle ne soit plus ni troublée ni oirus(juée par rim de ce cpii vient des sens. Ainsi la vie intérieure, absorbée dans l'idée de Dieu, se substitue à la vie active. Tout l'bonnne est pris jiar cette poursuite éternelle d'une vision (jui dépasse sa nature, mais qui lui apparaît désormais comme seule digne de son amour.
1. Enn. 1, 1. VJ, ch. viii : 'Icôvia vâp ozX xi èv ocûiiatTi xaXà [ir, xt rzpoTxpi/t'.^, iXÀà vvovtac; w; î!<tiv eîxovc; xa; i'/vr, xal ox'.at, çEjysiv irpo; svcsîvo O'I taCta sixôvi;.
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Comment parviendra-l-il h saisir cette image fuyante, à réaliser cette union irréalisable? C'est ici que se manifeste la force efficace Je la doctrine, et du même coup son danger.
Elle crée, dans lame qui Taccepte pleinement, un sentiment tout-puissant. Plotin, lorsqu'il exprimait ses idées, nous dit Porphyre, était le plus souvent saisi d'un véritable enthousiasme, qui donnait à son langage uu accent jiassionné *. Jamais l'amour, qui,, selon Platoo. était la condition même de la philosophie, n*a été plus apparent que chez le père du néoplatonisme *. Amour épuré, subtil, tout enliévré d'abstractions; mais, avec cela, merveilleusement fort et ardent, répandu partout, vivifiant toutes les parties de l'enseignement, exallant les méditations secrètes comme les entretiens du maître et des disciples, pénétrant et remplissant la vie tout entière. Or cet enthousiasme, celle effusion du cœur, n'était-ce pas là ce qui avait manqué le plus au stoïcisme, au péripatétisme, à l'Académie elle-même, quand elle s'était écartée de Platon? et n'était-ce pas aussi ce qui était le plus demandé alors par l'instinct des natures sincères, qui sentaient le vide de la vie sociale, la nullité de la sophistique, la sécheresse du savoir scolaire? Pour elles, cette doctrine qui enseignait à aimer, ou plutôt qui était toute faite d'amour, c'était le plus grand des bienfaits. Kl, comme elle s'appuyait à la religion traditionnelle, elle rendait aux croyants, ou à ceux qui désiraient croire, l'inum^nse service de réintégrer dans cette religion un principe de vie, de la réchaufTer, |>our ainsi dire, et par conséquent de l'approprier de nouveau aux besoins du cœur, (irace à elle, l'hellénisme, comme autrefois, s'emplissait de beauté morale, il sentait pal-
1, Vie de Plotin, ch. xiv : Ta r.oWk £vOo-j<Tià>v xal ixicaOûc çpstC**»-
2. /6((/., ch. XXIII : 'Agi (jTtî'jôwv r.poQ rb Osïov, ou 6ià itioirjç Tf,; ^^'JX^iî
piler en lui d ardentes aspirations vers l'idéal, il se dé- [K)iiillaii de son pédantisme suranné, il reconrïniençait le rêve divin dont rimmanité ne se peut se passer. C'était vraiment un renouvellement et une renaissance; d'autant mieux accueillis qu'ils se produisaient sans révolution, tout simplement par une compréhension plus profonde et plus large de ce qu'on avait cru jus- <ju'alors, par l'absorption des sentiments nouveaux dans la tradition rajeunie, qui semblait les appeler à elle.
Voilà ce qui faisait la grandeur du néoplatonisme de Plot in: mais voici le vice secret qu'il portait en lui-même et qui devait le perdre.
Cet élan vers Dieu, Plot in ne pouvait pas le demander uniquement à un mouvement de la raison et du cceur, puisque son Dieu était au delà du sensible et de l'intelligible. Il fallait donc qu'il eut recours à une sorte de violence, et qu'il se jetât dans le surnaturel par un transport et comme un sursaut. Au fond, tout dialectirien (ju'il est, ni le raisonnement ni la logique ne le satisfait, non plus que l'observation. Bien éloigné, certes, <le se reconnaître sceptique, il a pris du scepticisme le vifsentiment des limites de la connaissance. Seulement, comme son besoin de croire et d'aimer l'empêche de s'y r6sign(;r. il inventera d'autres moyens desavoir. Au delà <lu raisonnement, il y aura pour lui l'intuition: etaudelà Je l'intuition, l'extase (iV.TTa'ii;, l'acte de sortir de soi). L'intuition, à l'entendre, saisit directement le pur intelligible, qui échappe aux sens, au raisonnement luimême trop engagé dans les données sensibles. Mais ce (jui n'est plus même intelligible, ce (jui n'a plus de qualités saisissables pour la pensée, c'est l'extase seule qui peut l'atteindre ^ Kl le est le suprême effort de l'abstrac-
1. Porplj., V. de PloUn, 23 : *0 6cb; 6 |iy,T$ ixopçr.v jjLT.Tt tivà ESéav s^tov, 'jTiïp tï vojv xai irâv tô vor,Tbv ISpupiévoc.
lion et du détaclionienl. Quand la raison, dans Tintcnsité de sa méditation, a réussi à dépouiller rinlelligiblc de (ont ce qui est encore détermination, quand, d'autre part, Tàme. dans l'élan de son amour, s'est affranchie de tout ce qui la rattache au monde, alors, en un sens, tout s'évanouit, mais, en un autre sens, tout se révèle*. Car c'est là. dans ce néant de la forme, que Tèlre apparaît soudain ^. L'homme perd conscience de sa. personnalité; il est tout (»nlier dans sa vision qui est Dieu; et lui-même, pendant ces rapides instants, ne fait plus qu'un avec Dieu. Xous sommes en plein rêve. Mais ce n'est plus le rêve platonicien, qui se connaît comme tel, qui sail qu'il est poésie, et qui ne nous le laisse pas oublier. C'est une iviessi» de l'esprit, un délire d'abstraction, et en somme l'abolition de la raison, proposée comme but à la raison même '.
Ce goût du surnaturel devait avoir d'autres conséquences encore. I.c néoi)lalonisme admettait pleinement la croyance, alors générale, aux êtres intermédiaires entre Dieu et l'homme et h toutes leurs manifestations: en l'admettant, il la sanctionnait. Donc, la divination, la magie, les incantations, toute cette partie trouble ou malsaine de la religion contemporaine, recevait de lui une autorité nouvelle. Plotin, il est vrai, semble n'avoir
i. Enn. VI, 1. IX. i, 3 : NoCv toîvjv -/prj y£v6{x£vov.., toutco 6ci96at TO Ev, où TrpoaTtOivTa aî'<T6r,<T:v oCSeutiav o-Jôé ti Trap* a*iTf,ç etc éxetvet 8ey6fievov, â/.Xà xa6apô> tô> vw tô xaÔapojTaTov Osâo-Oat xal toû voû t» ispc^TV.
2. Enn, V, 1. III, ch. xvii : Tôts lï -/p^i êwpaxévat tccoteuccv orav t, <J/u-/r, i;aî9vr,; çôi; )à6r/ toOto fàp. to-3to to çû; îcap * «ûtoO, xa\ aM;- — L. V, ch. III : 'Kç' aîtafft osToOrot; (les degrés inférieurs de l'élre et de la connaissance) {iaffiÀsù; Tipo^atveTat è^aîçvTjç aCjTÔç ô uiva^, oi 5* EÙ'/ûVTa: xai 7:po'7x./VoCT'.v, o<7o: [at, 7:poa7:f,X6ov, àpxeo-OêvTeç toîc «0 Toû paTi).£0); ô^OeiTiv.
3. Enn. V, 1. III, ch. xiv : Kal toCto to tsXo; tô àXir)Oivbv ^l/VTrr, èça- ^î'aaOa'. yajTo;ixîivoj, xal aCTfô avTo ÔEàaaTÔat, oJx aXXou çcoxl, àX> ' av»TÔ fit * ojxal ôpi. — Cf. Porphyre, 'A^JopfAa:, 26 : Hepl tov énexeiva voO xari jjLSv v6t,t;v T:oX>.à /êyeiaf ÔewpeTTai 6k àvor,<T:a xpsiTTOv voT^aecû^.
TLOTIX; PORPHYRE 831
donné à tout cela qu'une petite part dans sa doctrine et dans sa vie. Mais, après lui, le germe morbide allait se développer jusqu'à une sorte de folie.
Avec ses défauts et ses qualités, le néoplatonisme de Plotin aurait pu avoir, si l'état social eut été autre, une immense influence littéraire. Il v avait là une manière iiouvellr de penser et de sentir, par conséquent une source d'inspiration. Mais Plotin lui-même, nous Pavons dit, n'avait à aucun degré le sens de Part. Sa dialectique abstraite, subtile, obscure, ne pouvait être comprise qu'avec effort. Rien de ce qu'il écrivait n'était fait pour émouvoir un public nombreux. D'autres, il est vrai, auraient pu interpréter et populariser sa doctrine. Mais il n'y avait plus en ce temps de société littéraire à proprement parler, plus de curiosité pour les formes nouvelles du beau et <lu vrai. Le néojdatonisme, malgré sa valeur et son appropriations Pespritdu temps, ne comnniniqua j»as d'ébranlement fécond à l'imagination contemporaine ^
Parmi les discipb's de Plotin, ni Amélius Gentilianus, ni Eustocbios d'Alexandrie, ni Origène le néoplatonicien, ni Firmus Cast ricins ne peuvent arrêter notre attention -. Un seul. Porpliyre, doit être distingué, à la
1. Il (iut d'ailliMirs une intluonc»! morale ai religieuse profonde, niais s<'ulenuînt une influence moral»* et religieuse. Eunape. V. des Soph., Plotin : ID.wrivo-j Ospjiol [iwpol vCv {nu \^ siècle) xat tk ^lêXîa où |x6vov toTcTiîTra'.ôs'JiJitvoi: otà yiiooi; v/zkp tov; ID.atwvixo'j; '/.ovoyç, àX).à xai TO iioÀ'j it/TiOo;, ââv t: TapaxoûoT, coYjiaTCDV, Ê; aùtà xiiATCTETai. Eunupe, malheureusement, est toujours suspect d'exagération oratoire.
2. Amélius Gentilianus, le plusremaniuable d'entre eux, était originaire d'Ktrurii. Il s'attacha à Plotin en 247 et resta auprès de lui jusqu'à sa mort. Il avait mis en ordre les notos qu'il prenait
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fois pour le rôle qu'il joua dans la propagation de la doctrine et pour la place qu'il occupe dans l'histoire des lettres.
No à Tyr en 233, Porphyre y fit sans doute ses premières études ^ ; tout jeune, nous dit-il lui-même, il y connut le docteur chrétien Origéne ; plus tard il vint en Grèce, à Athènes, où il eut pour maître le célèbre crititjue Longin. 11 était ugé de trente ans, lorsqu'il se rendit h Rome, en 21)3 : ce fut là qu'il s'attacha à Plolin. De faible santé et d'humeur triste, il songeait alors à se donner la mort. Plolin devina son dessein, releva son courage, et, pendant six ans, le garda sous son influence bienfaisante ; Porphyre devint dans ce laps de temps son disciple le plus cber, et ce fut lui que le maître chargea, comme nous l'avons vu, de mettre en ordre ses écrits. Us se séparèrent en 2G9, Porphyre allant eu Sicile pour rétablir sa santé; ils ne se revirent plus; car Plotin mourut en son absence. La dernière partie de la vie de Porphyre nous est mal connue. 11 semble être resté longtemps en Sicile ^ puis, après divers voyages, être revenu à Rome ^ Déjà âgé, il épousa une veuve, Marcella, pauvre, et mère de sept enfants*. Sui-
cn écoutant son maitre, et il les donna à son fils adoptif ; eUe formait cent volumes (Porph., V. de Plotin, ch. m). Ni ce recueil, ni SOS autres écrits ne nous sont parvenus. Voir Zeller Ph. d, Griech., t. V, p. 632.
1. Il s'appelait proprement Malchos, ce qui, en syrien, signifie t roi ». Go nom fut traduit en grec tantôt par BacriXeuc, tantôt par IIopçupio;. Cette dernière forme est celle qu'il avait adoptée luimême. Sa biographie nous est connue soit par ses propres témoignages (il parle beaucoup de lui-môme dans sa Vie de Plolin), soit par une notice de Suidas (Ilopçûpio;) et une autre d'Eunape {V, des Soph., Porphyre), — Sur Origéne, voir le passage de Porphyre cité par Euséije, Hist, ecclés,, VI, 19.
2. Eusôbe, Hist. ecclés., VI, 19. 2 : *0 xaO' Ti{i5; Iv SixcXIa xaraorà;
riop^upioc*