‹ Histoire de la littérature grecque (volume 2)Chapitre 510 sur 605 · Voir ZeUer, PkH, d. Gr., t. V · texte numérisé non relu

Voir ZeUer, PkH, d. Gr., t. V

2. Mentionnons pourtant l'opuscule de Salluste, Sallustii libellus \c dits et muntlo, gr. et lut., éd. J. C Orelli, Zurich, 1821. Ce Salusl« «'St prohabli.Mnent l'ami de Julien, consul en 3G3. Voir Zeller, ^hil. d, Griecfi., t. V, p. 734, note 2.

Dans les sciences naturelles, le seul nom à citer esl celui du médecin Oribase de Perganie, qui fut un des amis particuliers de l'empereur Julien '. Son Encyclopédie médicale comprenait, sous sa première forme, 70 livres (IxTptitcov (7i>vaY<»>y<*>'^ *E6oo;j!.7iîtovTà6i6Aoç); il la réduisit plus tard à 9 livres. De celle immense compilation, une partie seulement est venue jusqu'à nous. C'est le plus ample recueil de documents sur la médecine grecque; ce n'est pas une œuvre qui révèle un esprit original ^ — Des écrits d'Apsyrtos de Pruse sur Tari vétérinaire et de Vindonios Anatolios de Bérytos sur l'agronomie, il ne nous reste que des extraits ou même de simples traces ^ C'est assez d*en faire mention.

Dans les mathématiques, il y eut alors quelques maîtres estimés, surtout à Alexandrie. Le seul qui ait encore une certaine notoriété est Diopliante, dont VArithniétique nous a été en partie conservée *. Paulos, Pappos et ïliéon ne sont plus connus que des spécialistes '\

1. Suidas, 'Opei6âiio;; Eunupe, V. des Soph. Cette dernière notic* est une des plus intéressantes du recueil. Oribase» exilé sous Valens, vécut «fuelque temps chez les barbares.

2. Une partie de 1* *E66o[xr,xovTdtflioXo; nous a été transmise par le moyen âge; d'autres parties ont été retrouvées et publiées df notre temps. (Euvres d'Oribase, avec traduction, par Busseinaker et Daremberg. C vol., Paris, 1851-76.

3. Suidas, "A'Vjpto; ; E. Sprenpel, De Apsyrto Biihynio, Halle, 1832. Cf. Ihm, ProUgom, in novam Peitigonii artis velerinarûe ediiionem, HaUe, 1832. — Sur Vindonios, Photius. cod. 103; art. de Wellmano dans Pauly-Wissowa, Annlolins. Fragments dans les Geoponica do Nicolas, Leipzig, 1781.

4. Diophanli opéra omnia, éd. P. Tannery, 2 vol., Leipzig, 1895.

5. Paulos, EîaaywYri el; Tr,v i7:oTe>£T|xaTiXTJv, éd. de Schato, Wiltenberg, 1S8G. — Pappos, iluvaytoY-r, pLa6r,{iaTixr,, Pappi Alexandrini qux supersiint, va\. F. Hullzscb, 3 vol., Berlin, 1875-78. — Théon d'Alexandrie, Cot/iiuent. sur VtoU^môe, éd. Ilalma, 3 vol., Paris, 1821-23; Scholia in Aratnm, dans VAratus de Buhle.

Au milieu de ces pâles figures, celle de Tempereur Julien se détache avec un tout autre relief. Par son éducation et par ses goûts, il tient à la fois à la sophistique oratoire et à la philosophie de son temps. Et pourtant, il n'est, à proprement parler, ni un sophiste ni un philosophe. D'une part, sa haute situation Télève au dessus de Técole et Toblige à voir les choses d'un point de vue plus pratique. De l'autre, lalutte où il est engagé avec les tendances de son temps met en jeu tout son caractère et révèle l'homme dans l'écrivain. On peut Taimer ou le haïr, mais il est difficile de le considérer avec indifférence. Et ce qu'il y a d'ailleurs en lui d'obscur, d'énigmatique, ou même de mystérieux, contribue encore à augmenter cet intérêt *.

Né à Constantinople en 331, Flavius Claudius Julianus était fils de Julius Constantius, un des frères de l'empereur Constantin. A la mort de celui-ci, en 337, Julien, âgé de six ans, faillit être massacré avec les autres membres de sa famille par les soldats de Constance, qui croyaient ainsi, à tort ou à raison, obéir aux inten-

1. Julien, comme empereur, appartient à l'histoire générale. Les renseignements sur sa vie et sa personne doivent donc être cherchés d'abord dans les historiens, tels qu'Ammien Marcellin, Eunape, Eutrope, Zosimo, auxquels il faut joindre les œuvres do Thémistios et dv, Libanios, celles d'Athanaso, do Basile, de Grégoire de Nazianze, ««t surtout celles de Julien lui-même ; enfin Suidas, MouXiavbc 6 napatSâTTi;. Parmi les nombreux ouvrages mo- «lernes qui traitent de Julien, citons : celui du P. de la Bletterie, Vie fie l'empereur Julien, Paris, 1735 et 1746; celui du duc de Broglie, L'Église et l'empire romain au iv« siècle, 2« partie. Constance et Julien, Paris, 1859; les diverses études de \V. TeufTel, publiées de 1845 à 1847 et réunies dans ses Sludien und Charact. zur Griech. und rœm. Lilei'atur; enfin celles de Kellerbauer, Kaiser Julians Leben, Jahrb. fur Phil., Suppl. IX. 183-221, et de Mttcko, Flavius Claudius Julianus, (Jotha, 1866-68,

lions de leur maître. Il échappa pourtant avec son frère Gallus, mais demeura toujours plus ou moins suspect à son cousin, l'empereur Constance. Par ses ordres, le jeune prince fut élevé à l'écart en ('appadoce; il resta là, de 337 à 313. dans une sorte de captivité, sans amis, sans compagnons de son Age, et loin des écoles ^ Il n'est pas douteux que cette enfance, sombre et inquiète, n'ait aigri pour jamais l'àme impressionnable du futur César. Quand cette dure surveillance se relâcha, il fut appelé àConstantinople, et là, d'abord, puis à Nicomédie, put enfin fréquenter les écoles. Bien que confié à des maîtres chrétiens et nourri dans le christianisme, ce fut alors qu'il subit Tinfluence de Libanios, qui enseignait en ce temps à Xicomédie, ainsi que celle de Maxime et des néoplatoniciens qui se groupaient autour de l'école de Pergame et d'.Kdésios. Les rapports qu'il eut avec eux étaient nécessairement secrets; mais leur influence sur lui n'en fut que plus profonde. Il haïssait déjà le christianisme au fond du cœur, soit parce qu'il lui était imposé, soit parce qu'il n'y trouvait pas cette haute culture de Tesprit qu'il admirait passionnément dans l'antiquité classique. L'élo(|uence profane le charmait, et, plus encore sans doute, la théologie mystique des néoplatoniciens, qui convenait à son esprit avide de l'inconnu. La subtilité hardie de leur exégèse l'enivrait, en mémo temps que leur théurgie exaltait son ume. Il avait vingttrois ans, lors(|ue son frère aîné (Jallus, que Constance avait fait César, fut rappelé brusquement à Constantinople, dépouillé de ses honneurs et mis à mort (354). Pendant six mois, le jeune Julien se trouva lui-même en grand danger : Constance le traînait à sa suite, sans daigner l'admettre en sa présence. L'intercession de

pa; évTÊ'Hsw;; Leltre aux Aihén., p. 349, 350, Hertleia,

rimpiTatrice Eusébie le sauva. Il obtint alors de venir à Albènes. et enfin il espérait pouvoir se livrer en paix à ses chères études*, lorsque^ soudainement appelé à Milan, il y retjut le titre de César avec le gouvernement des (Jaules (333). fî^

Là commence sa vie publique, qu'il suffira de rappeler brièvement. De 333 à 360, Julien, en Gaule, se révèle à la fois homme de guerre et homme d'État, 11 repousse les Alamans au delà du Rhin, donne à la province la paix et la prospérité. Ses succès inquiètent Constance. Celui-ci veut Talfaiblir; il lui demande une partie de ses légions pour aller combattre en Orient. Les légions se révoltent et décernent au jeune César le titre d'Auguslc. Une guerre civile semble inévitable : Julien marche sur Constantinople avec ses troupes. Mais Constance meurt avant la rencontre, et Julien lui succède comme seul empereur, en 361. S(m règne fut court. Les attaques des Perses menaçaient Teir^pire. Julien dut se préparer aies combattre. On sait comment, après avoir pénétré en vainqueur jusqu'à (!Itésiphon, il fut contraint à se retirer et trouva la mort dans cette retraite, en 363.

Pendant ces deux années de règne, son activité, qu'attestent encore ses lettres et ses édits, avait été dirigée par une idée dominante. H avait entrepris d'arrêter le christianisme dans sa marche et de restaurer Phellénisme, comme religion publique et comme croyance. C'était une lutte (|u'il engageait : il la mena sans déroger ouvertement à ses principes de tolérance, mais avec passion et âprelé, s'irritant des difficultés qu'il aurait du prévoir, et se donnant le tort de traiter la majorité de ses sujets en adversaires, dont il n'essayait pas de com-

1. C'est pondant c»' court séjour à Athènes que Basile et Grégoire de Xaziunzr; purent, sinon le fréquenter, du moins l'apercevoir. Voyez le portrait, d'ailhuirs malveillant, que Grégoire a tracé do lui dans son second Discours tf' flélrissurep Éd. Morel, t. I, p. 121 D.

prendre les sentiments. Avec des intentions droites et une nature généreuse, il fut ainsi anienr à user envers eux de taquineries mesquines, quelquefois même cruelles, et à leur faire une guerre sourde, où il compromit plus d'une fois sa dignité d'homme et d'empereur.

Nous n'avons pas à étudier ici la politique de Julien, ni même sa philosophie, qui d'ailleurs ne dill'érait pas de celle de ses maîtres *. Ce qu'il importe de remarquer toutefois, c'est que la lutte de Julien contre le christianisme n'était aucunement, comme ou pourrait être tente de le croire, celle de la raison contre la foi, de la libre pensée contre l'autorité dogmatique, de la conscience individuelle contre le sacerdoce. En fait, la théologie néoplatonicienne de Julien était tout aussi pénétrée de mysticisme que la théologie chrétienne, et la part qu'elle faisait à la révélation et à l'inspiration divine n'était guère moindre. Quant à l'influence sacerdotale, il n'avait rien plus à cœur que de la développer. La grande différence, au point de vue pratique, était que Julien prétendait se rattacher à toute la tradition grecque, tandis que les chrétiens ou la rejetaient expressément ou regardaient ailleurs. Cela explique comment la victoire du christianisme dut entraîner à bref délai la répudiation presque absolue du legs de l'antiquité.

Julien trouva le temps dans sa courte vie d'écrire beaucoup. Mais il s'en faut que tous ses écrits soient venus jusqu'à nous; et, parmi ceux qui ont disparu, se trouvaient justement quelques-uns de ceux qu'il eût été le plus désirable de connaître.

Trois discours officiels, qui occupent une assez grande place dans ses œuvres, n'ont pour nous qu'un très médiocre inlérèt. Ce sont deux Panéyyj'iques de t empereur

1. H. NaviUe, Julien l'Apostat et sa philosophie du polylhéismf» NeufchAtol, 1877.

Constance (Disc. I et H), composés par Julien lorsqu'il n'était encore que César, et un Éloge de l'impératrice Eusrbie, sa bienfaitrice, qui est du même temps. Le dernier exprime des sentiments sincères ; les deux premiers sont un tissu de mensonges brillants imposés par les convenances officielles; et il est fort curieux de les mettre en opposition avec la vraie pensée do l'auteur sur Constance, telle que l'exprime sans ambages la lettre aux Athéniens dont nous allons parler. Dans ces trois discours, il se montre seulement l'élève ingénieux des sophistes contemporains.

Le vrai Julien n'est pas là. Nous l'aurions sans doute trouvé, au contraire, très vivant et très naturel, dans les CoHunentaires qu'il avait écrits sur ses campagnes de Gaule, s'ils nous étaient parvenus *. 11 voyait bien et racontait avec agrément. Nous en pouvons juger encore par la peinture qu'il fait de son séjour à Lutèce, dans le Misopoyon, par celle de sa villa de Bithynie dans sa quarante- sixième lettre, et surtout par les exposés de faits, aussi substantiels que dramatiques, qui remplissent sa Lettre au sénat et au peuple d* Athènes. Ces quelques pages, Julien les écrit à ses cliers Athéniens, en 361, au moment où il marche contre Constance : il veut les faire juges de ses raisons; et, dans cette vue, tantôt il raconte les principaux événements de sa vie, tantôt il plaide. C'est donc une apologie narrative, plutôt qu'une œuvre d'historien à proprement parler; mais l'historien, habile à caractériser les hommes et à donner aux choses leur vraie couleur, s'y laisse voir à chaque ligne.

Une tendance profonde le portait vers les idées morales et religieuses. Un de ses discours, le VHP, écrit en Gaule, est une Consolation q^u'il s'adresse à lui-même, au moment d'être séparé du plus cher de ses amis, Sal-

1. Eunape, fr. 9 (G. Muller) ; Libanios,Or. 13, t. I, p. 412, Reisko. Hiat. do la Litt. gr.ecque. — T. V. 57

luste, que la jalousie de Constance éloignait de lui. Malgré quelque rliétorique:, ces pages sont vraiment belles par la sincérité du sentiment, par la gravité et Télovation des idées. Il y a beaucoup des mêmes qualités dans la Lettre à Thêmistios, sorte d'examen de conscience, dans lequel le jeune empereur se demande à lui-même comment il pourra justifier les espérances dont Téloquent pbilosopbe s'était fait l'interprète. — Un des premiers éditeurs de Julien, le P. Petau, a séparé de c^lte lettre avec raison un long fragment que l'erreur d'un copiste y avait mêlé. Ce morceau a dû être extrait d'une sorte d'Instruclion, adressée par l'empereur à un grand prêtre au sujet de la religion et du sacerdoce. Julien y expose avec une éloquence simple les vertus qu'il attend d'un prêtre des dieux : la sainteté des mœurs, la vraie piété, l'amour des liommes.

C'est le mystique, le spéculatif, le rêveur aussi, qui apparaît dans les Discours IV' et V®. Le Discours IV®,. adressé Au Soleil Roi (Ei; tôv ^xfjCkix ''HXiov), est une sorte de méditation, écrite en trois nuits, pendant les saturnales, probablement en 30 1 : les idées, comme Julien le déclare lui-même, sont celles de Jamblique: mais on sent assez avec quel goût personnel il les développe, et quelle satisfaction intime y trouve sa piété. Le Discours V, A la ny^re des dieux (Et; tv:v |i.7iT£px tûv ôêûv), écrit en une seule nuit et tout d'un jet, probablement en 363, ù la veille de l'expédition contre les Perses, manifeste la même dévotion ardente et subtile. Dans l'un comme dans l'autre, règne une sorte d'exégèse passionnée, qui, s'attachant aux anciens mythes comm^. à une révélation divine, les interprète par la philosophie, par les oracles, par la sagesse chaldéenne, à la lumière de la raison qui est Dieu. Docile comme un croyant sincère, Julien est en même temps un inspiré.

11 a Tàme dévote et chimérique d'un Jamblique ou d'un .Edésios, avec autant de force d'illusion.

Entre ses diverses œuvres, toutefois, celles qui représentent le mieux le fond de sa nature, ce sont celles où sa philosophie se fait agressive et satirique. Une certaine àpreté de raillerie,, qui n'a pu se donner carrière que là, est en effet un des traits essentiels de son esprit.

La principale de ces œuvres satiriques était l'ouvrage aujourd'hui perdu Contre les Chrétiens, en trois livres *. Nous l'ignorerions entièrement, sans la réfutation que (Cyrille d'Alexandrie en fit au siècle suivant. De cette réfutation, en trente livres, dix livres seulement ont subsisté : ce sont ceux qui se rapportent au premier livre (le Julien : nous ne connaissons donc que le tiers de son ouvrage, et encore indirectement. Il l'avait écrit à Antioche, de 3G2 à 303, immédiatement avant sa campagne de Perse '-. 11 régnait alors depuis deux ans; et depuis deux ans, comme empereur, il avait pu mesurer la force d'expansion du christianisme. Malgré cela, il paraît avoir cru qu'on pouvait encore lui opposer avec succès des raisonnements. Son plan embrassait la critique des antécédents du christianisme, c'est-à-dire de la tradition biblique et des prophètes, puis celle des évangiles, et peut-être enfin un examen historique de son développement. La première partie est la seule dont nous puissions juger. L'ouvrage avait été écrit vite, dans une sorte d'improvisation. Le ton était celui d'un pamphlet amer, moqueur et dédaigneux. Mais Julien connaissait bien Tancion et le nouveau Testament, et il se ser-

1. Juiiani unperatovis libronim contra Chrislianos quœ supersunl; avec dos Prolégomènes, par Neumann, Leipzig, 1880.

2. Libanios, Monodie sur Julien, Reisko, I, p. 513; Disc, funèbre, I, [). 581. Jérôme, lettre 70, témoignage qui semble indiquer, pour la composition de l'ouvrage, une date un peu plus tardive, mais qui a été bion expliqué par Neumann, ouv. cité, Prolég., p. 7.

vait (le ses connaissances en dialecticien. Autant qu'on peut en juger, il essayait surtout Je démontrer qu'il y a autant de mythes dans la Bible que clicz les poètes grecs; que les prophéties ne visaient pas les événements racontés par TKvangile, ou qu'elles ne peuvent s'y rapporter: (|ue la législation si vantée de Moïse est pleine de traits de barbarie; que le Dieu de la Bible est injuste, jaloux, violent, inconstant : en un mot, que les idéçs morales et religieuses du judaïsme, dont le christianisme se donne pour l'héritier, no sauraient être comparées il celles dv l'hellénisme. I/admiration et Taniour de l'hellénisme, conçu connue l'expression la plus pure de la religion et de l'humanité, voilà en effet ce qui fornïait conmie la doctrine fondamentale du livre, et ce qui mêlait à cette satire virulente un élément de beauté.

Nous retrouvons encore le satirique et le polémiste dans plusieurs autres ouvrages. — Deux de ses Discours (VI et VII) sont une vive attaque contre certains Cyniques contemporains,, auquel il reproche de déshonorer la vraie philosophie. La critique y est âpre jusqu'à l'excès, mais animée d'un sentiment élevé, qui l'ennoblit. — En ce genre, le chef-d'œuvre de Julien est son Misopogon. composé à Antioche en 3G3. Aujourd'hui que l'ouvrage contre les chrétiens est perdu, aucun de ses écrits ne le fait mieux connaître. Anlioche était à la fois une des métropoles du christianisme et la ville la plus luxueuse de rOrient. Julien, avec de bonnes intentions, l'avait irritée par un édit de maximum, qui avait eu pour effet de rendre les approvisionnements difficiles. Le peuple, fâche contre lui, l'avait chansonné; les moines s'en étaient mêlés: il en était résulté une hostilité profonde, formée de sentiments complexes. A ces chansons, Julien voulut répondre en homme d'esprit, en se moquant des railleurs. « L'ennemi de la barbe » (Miçoicwywv), c'est l'habitant d'Antioche, délicat, épris de luxe, de

plaisir, de mollesse, adversaire des philosophes, ouhlieux de rhellénisme; et Julien, en faisant sembler de vanter ses qualités, le persillé en réalité amèremant, pour ses mœurs efféminées, ses engouements puérils, sa facilité aux nouveautés trompeuses. Il y a beaucoup d'esprit dans ce persiflage, mais un esprit un peu dur, qui manque parfois de bon goût, et qui n'est pas exempt d'une sorte de pédantisme hautain. Entre les meilleurs passages, il faut citer celui où Julien oppose à l'Orient amolli la rudesse naïve des Celtes, au milieu desquels il venait de passer six ans, et rappelle, non sans charme, le souvenir de Luléce. L'ouvrage, dans son ensemble, est d'ailleurs fort curieux par les détails piquants qu'il nous donne sur la population d'Antioche.

La courte composition, à demi-dramatique, intitulée Le Banquet, les Saturnales, ou les Césars (SufiiciGtov rt Kcoviix -n Ka('7ap8;), est loin d'avoir la môme valeur. C'est un jeu d'esprit, artificiel comme un exercice scolaire. Dans un banquet imaginaire donné aux Olympiens parCronos, les Césars divinisés viennent s'attabler; Alexandre se joint à eux; Silène, qui est le comique do rOlympe, juge chacun des convives en quelques mots. A la fin, un concours de mérite est ouvert entre les meilleurs : César, Alexandre, Auguste, Trajan, Marc- Aurèle et Constantin y prennent part. C'est Marc- Aurèle qui obtient le plus de suffrages. Aucun, sauf lui, n'échappe aux épigrammes de Silène; mais le plus maltraité est Constantin, nuins encore pour ses crimos et sa mollesse que pour avoir protégé le christianisme. La satire a donc une tendance à la fois morale, politique et religieuse; mais elle n'est ni assez approfondie ni assez piquante.

Cet ensemble d'écrits est complété par une correspondance étendue. Nous possédons soixante-dix-huit lettres attribuées à Julien, parmi lesquelles figurent.

il est vrai, plusieurs fragments d'édits *. La plupart semblent authentiques. Elles sont adressées à des amis, tels que Salluste^ à des orateurs ou à des philosophes, tels que Libanios, Eugénios^ Thémistios^ Maxime. Jamblique, quelques-unes à des agents impériaux, à des évèques. Réunies, elles laissent voir les inégalités du caractère et de l'esprit de leur auteur : sa simplicité et son affection envers ses amis, ses intentions droites, son esprit de justice : mais aussi ses rancunes, ses partis pris, et certaines habiletés douteuses^ dans lesquelles on regrette de lui voir compromettre sa droiture naturelle.

Julien, mort à trente -trois ans, ne semble pas avoir donné toute sa mesure comme écrivain. Il y avait certainement en lui un penseur, un historien, un moraliste et un satirique; il y avait surtout un homme, dont la vraie nature perçait à chaque instant sous les formes convenues de la littérature du temps : ses préjugés même et ses passions auraient pu contribuer à lui faire uno originalité plus accusée. Le temps lui a manqué pour se dégager de l'influence de ses maîtres et devenir tout à fait lui même.

La demi-renaissance de la sophistique que nous venons de signaler devait avoir son contre-coup sur la poésie, puisque, dans toute cette période de Tempire, poésie et sophistique ne se séparent point .

1. Westermann, De Juliani epistoUs, dans ses Comment, de epistoL scriptoribus grxcis^ Lipsiae, 1834 ; G. Sintenis, Bemerkungen zu den Briefen Julians, Hennés, I, p. 69-76 (1866) ; Bidez et Gumont* Recherehes sur la tradition manuscrite des lettres de l'empereur Julien, Bruxelles, 1898.

Page 1