Pallad., Diai,, ch. v
JEAN GIir»ySOSTOME 953
de lui, exerçant sous sa conJuile le ministère de la parole. Ce temps passe à Anlioche, soit comme diacre, soit comme prêtre, est celui de sa plus féconde activité. De trente-cinq à cinquante ans environ, il se donne à Tinstruction morale et religieuse des fidèles. La plupart de ses Homélies datent de ces quinze ou seize années, et c'est alors que ce genre prend dans sa bouche toute sa valeur. L'autorité de sa parole sur le peuple d'Antioclie était immense. On le vit particulièrement en 387, lors lie la sédition qui exposa la métropole de TOrient à la colère de Théodose. Tandis que Tévèque Flavien allait trouver l'empereur pour l'apaiser, ce fut Jean qui, pendant plusieurs semaines d'angoisses cruelles, soutint les courages, modéra ces âmes mobiles et agitées, et leur permit d'attendre avec quelque calme un pardon longtemps inespéré. Mais, en dehors même de cette crise, son inlluence moralisatrice s'exerçait constamment. Une expérience croissante, sans supprimer en lui tous les excès d'un zèle ardent et d'une doctrine absolue, les atténuait cependant et rendait sa parole de plus en plus appropriée à sa destination. Devenu le premier orateur de rOrient, et ayant conscience de sa force, il dépensait toute son éloquence en une prédication pratique, qui visait à l'amélioration des mœurs ; et dans cette grande ville, voluptueuse, frivole, pleine d'agitations, de jalousies, de convoitises de toute sorte, il représentait, avec une autorité incomparable, l'idéal de l'Évangile.
Il eût été à souhaiter pour lui qu'il y restât. Mais, à la fin de 397, le siège métropolitain de Constantinople étant devenu vacant par la mort du patriarche Nectarios, l'empereur Arcadius, sous l'influence de l'eunuque Eutrope, fit élire, pour le remplacer, Jean d'Antioche, dont la renommée était venue jusqu'à lui. C'était un choix malheureux. 11 fallait à Constantinople un homme d'un tout autre caractèçe. Des difficultés do toute sorte
y entouraient le patriarche : un empereur faible^ une impératrice mobile et vindicative^ mille intrigues de cour, un clergé divisé, des jalousies ardentes et cachées, un peuple toujours prêt à s'agiter. Dans ce milieu, un évèque, quelque décidé qu'il fût à faire son devoir, devait cependant user de prudence, procéder lenlemeatet avec méthode, fermer les yeux sur les petites choses, tenir compte des impossibilités, se montrer patient autant que résolu, et surtout éviter de se poser en face de la cour, ou même de se laisser représenter par la malveillance, comme une sorte de tribun. Or Jean était un apôtre, imprudent à force de zèle, incapable des coqcessions les plus nécessaires, habitué à tout dire, étraoger aux difficultés du gouvernement des hommes. Avec son admirable éloquence, qui Tenivrait lui-même, avec sa foi ardente et sa doctrine inflexible, il avait tout ce qu'il ffidlait pour échouer là d'une manière tragique, et il échoua en etfet.
Intronisé le 26 février 398, il entrait en contlit presque aussitôt avec le tout-puissant Eutrope, qui Tavait choisi. D'ailleurs, dès Tannée suivante, lorsqu'une brusque disgrâce eut renversé le favori et faillit le livrer i la fureur du peuple, Jean, aussi généreux qu*il avait été hardi, le défendait, en revendiquant pour son église le droit d'asile. Mais la chute d'Eutrope livrait Tempe* reur à l'influence de sa femme Eudoxie; et, comme Jean ne pouvait pas ne pas être en opposition avec la puissance du jour, c'était désormais entre l'impératrice et lui que la lutte s'engageait, tantôt sourde, tantôt violente.
La hardiesse de ses prédications, presque révolutionnaires, contre le luxe, les mauvaises mœurs, la dureté des riches, lui gagnaient le peuple, qui d'ailleurs admirait la simplicité de sa vie, son éloquence et son courage; mais elle lui créait en même temps des ennemis
nombreux^ qui épiaient les occasions de le perdre. Déjà, il avait eu des contestations avec l'impératrice sur des questions de propriété. On n'eut pas de peine à persuader à Eudoxie que les censures de Jean s'adressaient à elle^ car elles s'appliquaient certainement à son entourage. Dès lors, elle prêta la main à toutes les intrigues ourdies contre lui. Le patriarche d'Alexandrie, Théophile, homme autoritaire, en voulait depuis longtemps à Jean, pour avoir accueilli avec faveur des moines origénistes qu'il avait chassés d'Egypte. A l'instigation d'Eudoxie, ces griefs furent réveillés; d'autres, ramassés çà et là dans le clergé, s'y ajoutèrent. L'arche véquc fut cité, en août 403, devant un synode de trente-six évèques, choisis entre ses ennemis, et réunis à Chalcédoinc dans un domaine appelé le Chêne (conciliabule du chêne, auvoSo; «ici Spuv) i. Jean refusa de comparaître, à moins qu'on n'écartât du synode quatre de ses ennemis notoires. Le prétendu tribunal passa outre; il déposa l'archevêque, en l'accusant, par surcroît, de lèse-majesté, pour avoir appliqué à l'impératrice, sous forme d'allusion injurieuse, le nom de Jézabel. Arcadius confirma la sentence de déposition et y ajouta la peine de l'exil.
A cette nouvelle, une vive émotion s'empare du peuple, qui commence à s'agiter. Jean, très noblement, s'emploie à le calmer, et, de lui-même, se met en route pour l'exil. Mais le peuple ne s'apaisait pas, et la cour inquiète sentait se préparer une sédition, lorsqu'un tremblement do terre eut lieu pendant la nuit. La superstitieuse Eudoxie en fut épouvantée; saisissant ce prétexte qui permettait de donner satisfaction au peuple tout en ne paraissant céder qu'à Dieu, elle fit rappeler
1. Palladius, Dialogue^ ch. viii. — Voir dans Photius, cod. 59, la liste des accusations qui y furent portées contre Chrysostome.
rarclievequc el lui écrivit elle-mèine une Icllredesou mission. Jean, (|ui riait déjà en Hithyiiîc> revint triom plialenient '.
(le IrioNiphc même prosa«reait sa perte. En vain, uk réconciliation eut lieu ; en vain, on échangea les meilleures assurances. Sa popularité le renilail redoutabjp D'ailleurs, il n'était pas homme à user désormais deplu> Je prudence. Quelques mois après, vers la fin de 403, à l'occasion de l'éreclion d'une statue de riinpératrice sur une place publique (|ui touchait à l'église principale, des réjouissances eurent lieu, dont le caractère païen lui parut olFensant pour la religion. Il somma le préfet dé les faire cesser. Le conflit recomment;aît ainsi sous une forme plus persoimelle. L'impératrice, blessée au vif, voulut cette fois aller jusqu'au bout. Il n'est pas sur que Jean ait réellement prononcé les paroles célèbres qu'on lit aujourd'hui entête d'une homélie qui porte son nom: (' De nouveau, voici llérodiadeeii délire, de nouveauelle se met en fureur, de nouveau elle danse, de nouveau elle veut qu'on lui apporte la tétode Jean sur un plat-. » Mais, à défaut de ces paroles, il y en avait assez d'autres dans ses discours, <|u'on [)ouvait interpréter comme autant d'allusions. Kudoxielit soulever, parles évéquesqui lui obéissaient, une protestation contre le rétablissement du patriarcbe ; el, comme il refusait de cesser ses fonctions, il fut d'abord gardé à vue chez lui, puis, vers le milieu de 40 i-, enlevé viohmiment de son église el conduit en exil.
Des scènes violentes eurent lieu à Constant inople. Un incendie, qu'on imputa aux partisans de l'exilé, dévora les bâtiments attenant à la cathédrale et l'église ellemême. Kn tout cas, ses amis, parmi lesquels il y avait certainement des exaltés, continuèrent à former une